Pour que plus jamais personne ne soit obligé de porter une croix, si légère soit - elle ! Lu pour vous : [bleu]{"Une vie à la sauvette. Savoir porter sa croix"}[/bleu] de É. Bizimana et V. Barindogo

[bleu]FABIEN CISHAHAYO A LU POUR VOUS[/bleu]

[fuchia]Une vie à la sauvette. Savoir porter sa croix[/fuchia]
Par Édouard Bizimana et Véronique Barindogo
Lille, Éditions Sources du Nil, 2014. (262 pages).

L’histoire de ce livre nous replonge dans les années 1990. Un jeune couple d’étudiants burundais, Edgar et Nicole, en exil au Cameroun, qui vit avec des ressources extrêmement limitées, vient d’avoir un enfant. Ce cadeau du ciel tombe malade : au pied du mur, à court de ressources, ils adressent un appel à l’aide à de nombreux amis, dont l’un, parti vivre en Europe, leur envoie par courriel cette réponse cinglante : « Mon cher Edgar, je vous félicite pour cet enfant qui vient de naître, mais il ne faut pas chercher à faire porter votre croix aux autres (…). Je suis désolé que je ne puisse pas accéder à votre sollicitation ». C’est ce message pourtant pénible qui explique le sous-titre du livre « Burundi, une vie à la sauvette. Savoir porter sa croix » que nous proposent Edouard Bizimana et Véronique Barindogo. Ce livre écrit à quatre mains nous présente deux itinéraires, deux chemins de transhumances parallèles, qui finissent par se croiser. Par le plus heureux des hasards … mais dans le bruit et la fureur de la guerre civile qui déchire le Burundi.

Bizimana Edouard, actuel Ambassadeur du Burundi en Allemagne, a fait des études en relations internationales au Cameroun. Son épouse, Véronique Barindogo, qui co-écrit ce récit, a été elle-même formée au Cameroun, à la même époque, en psychosociologie. Deux narrateurs, Edgar et Nicole, racontent leur histoire. Proposent leur témoignage sur ce qu’eux et d’autres frères humains ont vécu, pendant ces années de plomb. L’impératif de témoigner est enraciné dans la conviction que le témoignage est crucial pour éviter que l’histoire bégaie, que la tragédie se réinvite dans notre histoire. Comme le rappelle Krystyna Budnicka, une survivante de la barbarie nazie, que les deux auteurs citent : « chacun doit témoigner sur les horreurs vécues pour qu’elles ne se reproduisent plus jamais dans le futur ». Au fil de la lecture, nous nous rendons compte qu’il s’agit finalement aussi de notre histoire. De celle de nombreux Burundais qui, au pays natal ou en exil, ont vécu la guerre civile, en ont été irrémédiablement marqués dans leur chair. Le récit personnel, « l’histoire » croise ainsi, féconde, complète, enrichit et pour ainsi dire « humanise » le « narratif » national, « l’Histoire ».

Ce livre n’a cependant pas la prétention d’être un livre d’histoire. Les auteurs se contentent de témoigner de ce qu’ils ont vécu, de ce qu’ils ont vu, de ce qu’ils ont enduré. Au nom de tous ceux qui ont été engloutis par cette tragédie, mais aussi au nom de tous ceux qui, broyés par le système, n’ont pas eu une formation qui leur donne les outils intellectuels leur permettant de témoigner. Une interrogation hante cependant les auteurs : « Est-il possible de parler de ses propres blessures et souffrances sans faire souffrir et blesser les autres ou provoquer des rancoeurs ? » Au fil du récit, ils prennent des d’infinies précautions pour éviter de blesser, de susciter des rancoeurs, de provoquer d’autres souffrances.

Au début du livre, un petit rappel historique plante le décor. On y lit comment sont nées les divisions ethniques et la ségrégation systémique, que la colonisation allemande d’abord, et la colonisation belge ensuite, ont renforcées pour asseoir leur domination sur les sujets colonisés de l’Afrique inter lacustre. Une lecture de la société burundaise, qui classifie les populations selon les critères raciaux, voire racistes d’Arthur de Gobineau au XIXème siècle, situe les populations burundaises sur une échelle d’intelligence, de beauté et de capacité de gouverner, en fonction de leur proximité morphologique avec les Européens. La stratégie de l’« indirect rule », la gestion politique par agents locaux interposés, privilégie donc les tutsis, tout en se méfiant d’eux. Ce système crée chez les uns - les tutsis - cooptés par le système, un sentiment de supériorité et chez les autres, exclus - les hutus - un sentiment d’infériorité. Et met la table pour les confrontations ultérieures en semant les germes de haines tribales qui, plus tard, ensanglanteront la région et le pays.

Edgar et Nicole nous racontent alors la tragédie de 1972, avec son cortège d’horreurs, de <media1375|insert|left>ressentiments, de traumatismes. Ils nous racontent le génocide de 1972 non en tant que témoins oculaires – Edgar n’a que 7ans à l’époque et Nicole n’est pas encore née - mais à partir de souvenirs diffus pour le premier, avec les témoignages entendus à l’appui, et uniquement sur base de témoignages entendus en famille pour Nicole.

Tout autre est leur récit des faits intervenus en 1993. Edgar et Nicole vivent intensément les bouleversements politiques de 1993, la décapitation des institutions républicaines et l’explosion de violence qui s’en suit, l’errance des étudiants à la suite de l’assassinat de leurs condisciples à l’Université du Burundi, l’exil pour nombre d’entre eux. C’est dans la foulée de ces départs en exil qu’Edgar et Nicole se retrouvent à Yaoundé au Cameroun. Les deux auteurs racontent le quotidien des étudiants, nous parlent de leur amour naissant, de la naissance de leur premier enfant, puis plus tard, du retour au pays natal.

Au fil de ces errances, il existe une permanence, comme une ancre de salut à laquelle les deux auteurs s’accrochent : la foi en Dieu. Catholiques pratiquants, Edgar et Nicole tiennent le coup, même au cœur de la nuit, quand les ressources se font rares, et que le dénuement leur cause un stress incroyable, surtout au père de famille qui éprouve une douleur indicible et une certaine honte de ne pas jouer pleinement son rôle de pourvoyeur, de pilier de la famille.

Ce livre n’est cependant pas habité par la haine ou la rancœur. Les auteurs disent écrire pour que demain soit, pour « rendre hommage et justice aux milliers de personnes qui ont été ``déshumanisées`` et ``animalisées`` et dont personne ne veut parler. ». Mais dans la galerie de portraits qui émergent de ce récit, on croise des saints - comme ce professeur camerounais qui a aidé le jeune couple et qui refuse les remerciements, en recommandant de payer au suivant, pour que la chaine de solidarité et d’humanité ne soit pas rompue. On y croise aussi des salauds. De nombreux salauds. Comme ceux qui ont procédé au nettoyage ethnique de l’Université. On y croise enfin, on y croise surtout, des gens appartenant à l’humanité générale, ceux qui détournent le regard quand les salauds fauchent des vies. Ceux-là sont bien plus nombreux que les salauds. Et les salauds ne prolifèrent que parce que les gens ordinaires, les « braves gens » comme dirait Brassens, se comportent dans les tragédies comme les trois singes dont parle la sagesse asiatique : ils ne voient rien, n’entendent rien, ne disent rien.

L’ensemble du récit est habité et comme illuminé par une espérance : celle de voir le pays des mille collines, au cœur de ce continent où l’humanité a commencé son aventure millénaire, s’installer durablement dans une culture de la paix. L’avant-dernier chapitre du livre propose des jalons, des repères pour baliser ce chemin de la paix, ce chemin vers la paix, que nous commençons, lentement, laborieusement, à emprunter. C’est là que se trouve la force de ce témoignage : il fournit du carburant à ceux qui veulent aller de l’avant, à ceux qui veulent aller plus loin, plus haut, plus vite. Pour que plus jamais personne ne vive à la sauvette, pour que plus jamais personne ne soit obligé de porter une croix, si légère soit-elle. C’est aussi cela qui devrait motiver chaque Burundais et chaque ami du Burundi à acquérir ce beau livre et surtout à le lire et à le faire lire à ses amis.