“Rien d’audacieux n’existe sans la désobéissance à des règles.” de Jean Cocteau (Poésie critique)

Mali : Pour qui les bruits de bottes françaises ? Par Nestor Nkurunziza

Mali : Pour qui les bruits de bottes françaises ?

Par Nestor Nkurunziza

« Veni, vidi, vici » : Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu, a dû murmurer François Hollande en foulant le sol de Tombouctou. Comme son ancêtre Jules César, ailleurs, deux mille ans plus tôt. Sa visite - le plus beau jour de sa vie - dira-t-il, aura été d’autant plus heureuse que, deux jours plus tôt, les chefs d’Etats africains réunis à Addis-Abeba avaient encensé l’action salvatrice de la France au nord Mali.
<media1201|embed|right>Les descendants de Soundjata ont chanté l’épopée, l’Afrique a applaudi, l’Amérique a encouragé et l’Europe a félicité. Les médias français n’avaient qu’un titre : LIBERATION ! Comment resterions – nous sourds à la clameur de victoire contre l’expansionnisme et l’obscurantisme conquérants qui menaçaient toute l’Afrique de l’Ouest ? Seulement, les médias nous ont narré la geste musclée des preux chevaliers gaulois libérant la princesse Tombouctou, en un tour de main ; mais n’ont – ils pas oublié de poser l’autre question, celle que certains d’entre nous attendaient : « Pour qui tant de promptitude à secourir le Mali ? ».

L’Intérêt commande

Car Jésus a dit : « Là où est ton trésor, là sera ton cœur ». Près de cinq mille Français sont encore aujourd’hui établis au Mali, essentiellement pour affaires ou emploi. L’on parle souvent de l’argent sorti de l’Occident pour le Tiers Monde ; mais l’on passe sous silence les colossales sommes expatriées par les diasporas européennes en sens inverse. L’on oublie par exemple que le groupe français Accor, leader mondial de l’hôtellerie, exploite déjà plus de dix-sept mille chambres de luxe en Afrique, et qu’elle envisage y construire prochainement quelques cinq mille autres. L’on oublie que, rien qu’en 2011, le Portugal a envoyé en Afrique et au Brésil, cent – vingt mille citoyens en quête d’emploi ; et que cet exode portugais annuel vers la terre promise africaine et brésilienne représente le quart de la population de Bujumbura et deux fois la Fonction Publique burundaise. Les temps sont durs en Europe ! La France a aussi besoin de reconquérir le marché africain. Ses échanges avec Bamako, en plein essor depuis 1994, ont commencé à décliner dès 2002, au profit de la Chine qui, à elle seule, fournit, en 2008, 31% des importations maliennes. Or le mali importe annuellement pour 2,38 milliards de dollars.
Mais les plus grands enjeux pour la France au Mali se résument en deux mots : or et uranium. Deux mots, deux pays : Mali-Niger. Le métal jaune représente 75% des recettes d’exportation du premier, avec un coût de production faible, de l’ordre de 95 dollars l’once, selon la FIDH ; alors que les cours mondiaux du produit oscillent aujourd’hui autour de 1680 dollars américains l’once. Mais ici la France s’est fait devancer par des multinationales canadiennes et sud africaines, telle Aglogold.

Veuillez cacher ce pain que je ne saurais te devoir

Seulement, pendant que les yeux du Monde sont braqués sur le Nord Mali, la stratégie française vise plutôt le Niger, à quelques encablures de Gao. Car, à mon avis, c’est ici le véritable nœud gordien pour les Gaulois. Areva. 5 lettres, un mot, pour dire le poumon de l’économie française. Créée en 1976, d’abord sous le nom de COGEMA (Compagnie Générale des Matières nucléaires), Areva exploite en monopole absolu l’uranium du Niger. Devenue 4ème productrice mondiale de la ressource, elle est la première productrice mondiale d’énergie nucléaire. Elle fournit à la France 80% de son énergie électrique. Jusque en 2005, l’uranium nigérien représentait 30% de ses stocks ; mais en 2008, elle a signé un contrat pour exploiter les mines d’Imouraren, qui étaient censées ajouter dès fin 2012 près de 5000 tonnes annuelles aux 3000 qu’elle produit déjà dans la région d’Arlit. Ce qui devrait faire du Niger le premier producteur mondial de la matière fissile.
Si les Islamistes avaient pris Bamako, ils auraient fait du Niger (déchiré aussi par un « conflit Touareg ») une bouchée de pain. Que serait devenue l’industrie française privée d’uranium, donc de 80% de ses capacités énergétiques ? Toute l’économie française était en danger. Aucun Français ne s’y est trompé ! Ceci explique sans doute le soutien unanime de la droite et de la gauche françaises à la décision de l’Elysée. Il a fallu réagir très vite, très fort. L’Hexagone restera au Mali tout le temps qu’il faudra ! Les autorités françaises le disent et le répètent. Pour les beaux yeux des Maliens ?
Est-ce un hasard si le Burundais Pierre Buyoya, depuis toujours en odeur de sainteté auprès de la France, chapeaute la MISMA (Mission Internationale de soutien au Mali) ? Une MISMA appelée à tenir en respect les Djihadistes du nord Mali, pendant qu’une partie des troupes françaises se retirent. Est-ce un hasard si les Américains ont très vite installé une base de drones au Niger, alors que Mahamadou Issoufou, le président Niger, avait déjà accordé une centaine de concessions aux Canadiens et aux Chinois pour explorer de l’uranium à côté d’Areva mécontente ?
Mais peut-on en vouloir aux Français de faire d’une pierre deux coups ? De « libérer » le Mali et de protéger 80% de leurs approvisionnements en énergie électrique ? Non ! Tout chef responsable aurait agi comme François Hollande.
Là où le bât blesse, c’est que la France, grande conseillère de l’Afrique en gouvernance, n’a jamais changé depuis le constat de Senghor : « la France qui dit bien la voie droite et chemine par les sentiers obliques … qui donne de la main droite et retire de la main gauche ». En Août 2005, le satirique Canard Enchaîné observait que sur les 428 millions d’euros de bénéfices annuels réalisés au Niger, Areva avait utilisé 0.05% pour aider le pays frappé par la famine. Et comment expliquer que face à ces profits fabuleux, le pays le plus pauvre du monde ne tire de cet Eldorado que moins de 5% de son PIB ?

Leurres et leçons
Les grandes manœuvres humanitaires cachent souvent des opérations de protection d’intérêts. Voilà un « avion furtif » que nous voyons rarement, pendant que le doigt de certains médias nous montre la main tendue du secouriste.
Pourquoi les pays africains enrichissent-ils les pays déjà riches pendant qu’eux se paupérisent ? Parce que leurs citoyens (qu’à tort on appelle le « Souverain Primaire ») n’ont jamais le droit de voir les contrats d’exploitation de leurs ressources signés entre leurs dirigeants et des multinationales. Celles qui souvent nous apportent le Livre sur la gouvernance, comme, il y a cent-vingt-huit ans, elles nous apportèrent le Livre de Dieu.
Aurons-nous un jour le droit d’exiger que soient publiés ces accords secrets qui, pourtant, ne relèvent pas du « secret défense » ? Et la France, aura-t-elle - au nom de la bonne gouvernance - le courage de signer avec l’Afrique des contrats gagnant-gagnant, et de faire connaître les termes de l’accord ? Il est permis de rêver