Lu pour vous : Jean-Chrysostome Minani (2008). {"La vérité et l’amour : un défi moral pour la réconciliation d’un peuple divisé"}. {Une recension de Fabien Cishahayo}

[bleu]Lu pour vous : Jean-Chrysostome Minani (2008). La vérité et l’amour : un défi moral pour la réconciliation d’un peuple divisé ». Bujumbura, Presses Lavigerie, 264 pages.[/bleu]

[vert fonce]Il était une fois un livre… que personne ne voulait lire, ni commenter…[/vert fonce]

<media1297|insert|left>Comment évaluer les prises de positions et les prises de parole, les actions et les omissions de l’Église catholique, puissante force morale et politique, au sujet des problèmes qui ont déchiré la société burundaise depuis l’époque coloniale jusqu’à nos jours ? Dans une société livrée à la désespérance, comment réintroduire le discours sur l’espérance chrétienne face à la souffrance et au mal, qui ont marqué les Burundais dans leur cœur et dans leur chair ? C’est le défi auquel se mesure l’Abbé Jean-Chrysostome Minani dans un livre que peu de Burundais ont lu et encore moins commenté. Peut-être est-ce parce que ce livre présente des idées qui bousculent nos certitudes et dérangent la quiétude de la hiérarchie ecclésiale et des chrétiens normaux, croyants du dimanche, peu enclins à appliquer les préceptes de l’évangile dans leur vie de tous les jours ?<media1299|insert|right>

L’abbé Minani prend comme point d’appui la théologie politique initiée par le théologien laïc allemand, Johann Baptist Metz, dans un ouvrage dont la traduction française a été publiée sous le titre La foi dans l’histoire et dans la société. (1999, Éditions du Cerf).

Rejetant les discours sur Dieu qui s’enferment dans l’abstraction et refusent de s’interroger sur l’Histoire concrète des hommes, sur leur souffrance, sur l’oppression dont ils sont victimes, Johann Baptist Metz interpelle les chrétiens européens, en les invitant à regarder l’extermination des Juifs à Auschwitz et ailleurs avec les lunettes de l’évangile. Avec la mémoire de la Shoah, Metz leur met devant les yeux et la conscience : « des situations qui contredisent directement l’Évangile, comme l’avilissement…, le racisme, et exigent de formuler aussi le discours sur Dieu dans des catégories de la résistance et du changement. Ce changement inclut naturellement le concept de culpabilité possible et de besoin de conversion de tous les sujets historiques » (p.21).

L’autre boussole qu’emprunte l’abbé Minani pour naviguer à travers les tempêtes et les ouragans de l’histoire du Burundi, c’est la Déclaration de repentance, faite par les évêques français au mémorial de Drancy, le 30 septembre 1997. Lue par Mgr Olivier de Berranger, alors évêque du diocèse de Saint-Denis, où se trouvait le camp d’internement des Juifs de Drancy pendant la Deuxième Guerre mondiale, la déclaration, intitulée « Les évêques de France et le statut des Juifs sous le régime nazi », reconnaît la responsabilité de l’Église dans la tragédie qui a frappé les Juifs pendant la 2ème guerre mondiale. Elle dit en effet que « dans leur majorité, les autorités spirituelles, empêtrées dans un loyalisme et une docilité bien au-delà de l’obéissance traditionnelle au pouvoir établi… sont restées dans une attitude de conformisme, de prudence et d’abstention… ». (p.139). La haute hiérarchie de l’Église catholique de France demande alors humblement pardon au peuple juif pour le silence de l’institution face à l’innommable : « Aujourd’hui, nous confessons que ce silence fut une faute. Nous reconnaissons aussi que l’Église en France a alors failli à sa mission d’éducatrice des consciences et qu’ainsi elle porte, avec le peuple chrétien, la responsabilité de n’avoir pas porté secours dès les premiers instants, quand la protestation et la protection étaient possibles et nécessaires, même si, par la suite, il y eut d’innombrables actes de courage.
C’est là un fait que nous reconnaissons aujourd’hui. Car cette défaillance de l’Église de France et sa responsabilité envers le peuple juif font partie de son histoire. Nous confessons cette faute. Nous implorons le pardon de Dieu et demandons au peuple juif d’entendre cette parole de repentance. Cet acte de mémoire nous appelle à une vigilance accrue en faveur de l’homme dans le présent et pour l’avenir. »

Éclairé par la théologie politique de Metz et guidé par la Déclaration de Drancy, l’abbé Jean-Chrysostome Minani analyse l’attitude de l’Église catholique du Burundi, depuis les débuts de la christianisation jusqu’à la signature des Accords d’Arusha pour la paix et la réconciliation nationale (2000). Il parle des actions de l’institution, de ses omissions, analyse finement ses prises de parole et ses silences. L’histoire du Burundi et les tragédies qui l’ont marquée apparaît alors sous un nouveau jour : pendant la colonisation, administrateurs coloniaux et missionnaires ont tenu le même discours sur la supériorité des races (tutsis) sur d’autres (hutus), discours qui a servi à justifier et à relégitimer les discriminations anciennes et qui, par la suite, a occasionné les fractures sociales et les tragédies que tout le monde connaît. Cette mise en œuvre du discours racial, voire raciste se manifeste notamment par la ségrégation dont les hutus sont victimes, y compris dans les écoles dirigées par les religieux. Ainsi, en 1951, le groupe scolaire d’Astrida compte 326 élèves tutsis et 96 élèves hutus ; les collèges du Kivu en comptent 53 élèves tutsis (vs 8 élèves hutus) les petits séminaires comptent 158 élèves tutsis (vs 168 élèves hutus), les grands séminaires comptent 22 élèves tutsis (vs 31 élèves hutus). Enfin les écoles des moniteurs comptent 281 élèves tutsis (vs 317 hutus). Ces discriminations systémiques sont fondées sur le discours qu’un missionnaire d’Afrique (Pères blancs), le père François Ménard, résume en ces termes : « La race des batutsi est sans contredit l’une des plus belles et des plus intéressantes d’Afrique équatoriale. Au physique, le mututsi est parfaitement constitué. Sa conformation le rapproche plus du blanc que du nègre, si bien que l’on pourrait dire sans beaucoup exagérer qu’il est un européen sous une peau noire…. On se demande en quoi cette race est inférieure à la nôtre…. Comment se peut-il que des gens si fins soient après tout des sauvages » (p.55)

Après les indépendances, le discours de l’Église et son attitude sur la question raciale n’ont pas fondamentalement changé. Si le prélat à la tête de l’Église du Burundi, Mgr Antoine Grauls, proclame en 1962, dans son homélie prononcée le jour de l’indépendance, souhaiter que soit étouffée « toute division raciale, toute haine entre les familles rivales, toute idée de vengeance et de rancune », et rêve que « les joies de l’indépendance réunissent les habitants du pays, habitants et étrangers, dans un même effort pour assurer la grandeur et le bonheur de la patrie burundaise », l’Église sera, étonnamment, aux abonnés absents dans la période de fortes turbulences qui va suivre. Elle se tait dans toutes les langues lors des assassinats de 1961 ; elle se taira de la même façon quand, de 1962 à 1965, les positions des uns et des autres se radicalisent et que les hésitations du roi Mwambutsa IV Bangiricenge finissent par verrouiller le Burundi dans l’impasse politique. On n’entend pas la voix de l’Église quand Pierre Ngendandumwe est assassiné le 15 janvier 1965. On ne l’avait pas davantage entendue quand un de ses propres leaders, Mgr Gabriel Gihimbare, a été assassiné dans des conditions mystérieuses un mois auparavant, le21 décembre 1964. L’institution n’a jamais diligenté d’enquête pour connaître la vérité sur cet assassinat de l’aumônier général de l’armée burundaise, assassinat déguisé en accident. Pourtant, les témoins clés sont encore vivants, notamment au sein de l’Église et de l’armée !

Au plus fort des tragédies burundaises, notamment en 1972, l’Église observe une attitude étrange : certains de ses leaders comme Mgr Ntuyahaga, reprenant mot à mot le discours diffusé à la radio nationale, justifient le génocide en cours en appelant « à prier pour ceux qui gouvernent le Burundi, afin qu’ils punissent les coupables et appliquent la justice (…) et en souhaitant « qu’ils prennent en main le pays s’ils veulent qu’il redevienne pacifié » (p.114). Cette rhétorique sera reprise par les évêques dans leur message du 24 mai 1972 où nosseigneurs les évêques supplient les autorités « de rétablir l’ordre dans la justice véritable » et demandent « qu’on analyse sérieusement la situation pour ne pas emporter des innocents » (p.101). Les prises de position et prises de parole, qui s’inscrivent dans le magistère moral que doit assumer l’Église, de par sa mission, furent donc rarissimes et, comme du temps des rafles des juifs que déplore la Déclaration de repentance de Drancy « le silence a été la règle et les paroles en faveur des victimes, l’exception ». Exceptionnelles ont été en effet les protestations du chanoine Picard, qui, avant son expulsion pour avoir protesté contre le crime des crimes, écrit au président de la République une lettre où il dit : « Monsieur le président, vous êtes en train de stériliser une race et à travers elle, tout un peuple. Seuls les purs (c’est-à-dire quelques-uns des tutsis,) ont le droit de régner. C’est un refrain que nous avons souvent entendu, en France et en Allemagne, dans les années 1939-45 » (p.85).

Exceptionnelle a été aussi cette note confidentielle, écrite par les congrégations missionnaires présentes au Burundi, le 24 mai 1972. Devant le silence de l’Église locale, les missionnaires écrivent une note confidentielle à l’Épiscopat du Burundi. Dans cette note, tout en prenant acte de la rébellion enclenchée dans le sud du pays et en condamnant les atrocités qu’elle a occasionnées, les congrégations condamnent « les massacres, les tortures, les pillages systématiques, les arrestations massives, etc. », dont se rend coupable l’État du Burundi dans la gestion de la crise. Les religieux stigmatisent avec la même fermeté l’attitude de l’Église. Pour eux, « elle se doit de condamner, officiellement, pas seulement en paroles, mais en actes, toute forme de racisme ». L’abbé Minani note, au passage, que le seul supérieur burundais d’une de ces congrégations, le père jésuite Mgr Gabriel Barakana, n’a pas voulu apposer sa signature sur ce témoignage de solidarité avec les victimes de la tragédie.

Le parallèle est saisissant avec l’attitude de l’épiscopat français au cours de la Shoah et l’abbé Minani rappelle opportunément que les évêques de France, dans leur déclaration de repentance de Drancy, reconnaissent que « l’Église, alors appelée à jouer un rôle de suppléance dans un corps social disloqué, détenait en fait un pouvoir et une influence considérables et que dans le silence des autres institutions, sa parole pouvait par son retentissement faire barrage à l’irréparable » (p.81).

Les hésitations et les atermoiements de l’Église du Burundi ne s’arrêteront pas à ces moments où l’horreur atteint le zénith. L’Église catholique aura la même attitude déroutante, incompréhensible, de par sa mission, dans les moments les plus décisifs de l’histoire du Burundi, au moment où, comme dans cette France enveloppée par les ténèbres du régime collaborationniste de Vichy, « parmi les fidèles et chez beaucoup de non catholiques, l’attente était considérable de paroles d’Église rappelant, au milieu de la confusion des esprits, le message de Jésus Christ », pour reprendre ces mots de la déclaration de Drancy.

L’abbé Minani estime que l’Église du Burundi doit au peuple burundais une manifestation concrète de repentance, à l’instar de la Déclaration de Drancy et ce, entre autres, pour les raisons suivantes : (1) l’Église a été absente auprès des réfugiés intérieurs (les déplacés) et extérieurs (notamment en Tanzanie où il a fallu l’indignation des évêques tanzaniens pour que l’Église burundaise entreprenne des actions pastorales auprès de ces chrétiens en exil) ; (2) l’Église du Burundi a failli à sa mission d’assister les prisonniers politiques et de droit commun, alors qu’une action pastorale dans ces lieux sinistres que sont les prisons burundaises aurait peut-être aidé à soulager la souffrance des prisonniers et, éventuellement, à sauver des vies ; (3) L’Église a été indifférente ou muette face aux morts de 1972, contribuant ainsi à les enterrer à sa façon sous un linceul de silence (4) ; l’Église a failli à sa mission de promouvoir une culture de la vérité et du pardon au sein des institutions d’enseignement dont elle avait la charge ; (5) sous prétexte de protéger l’honneur du pays, l’Église a contribué à « la couverture des crimes par son silence courtois sur les manœuvres politiques et juridiques qui cachent les criminels et leurs projets ». Elle a aussi, par son silence, couvert et comme approuvé « la militarisation d’un seul groupe- les tutsis – et l’occupation de postes clés de l’État par les seuls tutsis. (6) L’Église aurait pu et dû accorder plus d’attention aux Batwa, les plus exclus parmi les exclus de la société burundaise, ce qui les a poussés à développer un sentiment d’infériorité fortement préjudiciable à leur intégration au sein de la collectivité nationale ; (7) la « distance pastorale » observée par l’Église à l’égard des militaires a empêché le développement et la consolidation, dans les casernes et les camps militaires, d’une culture et d’une morale chrétiennes fondées sur le commandement qui interdit d’attenter à la vie des autres – « tu ne tueras point ». Cette culture et cette morale ont cruellement manqué dans les cœurs et les esprits des militaires burundais, ce qui a occasionné les tragédies que tout le monde connaît.

Commentaire

<media1298|insert|left>Le livre de l’abbé Minani, qui à l’origine était une thèse de licence canonique en théologie (option théologie morale, sociale et politique), soutenue à l’Université de Lille en France en 2006, nous interroge, nous interpelle, nous bouscule. Au moment où nous nous acheminons vers les travaux de la Commission Vérité et Réconciliation, l’abbé Minani y ajoute son grain de sel : l’exigence du pardon, « un pardon consciemment demandé et assumé ». Il interpelle pour cela son Église, notre Église, afin qu’elle entreprenne une démarche publique de demande de pardon, à l’instar de la démarche de repentance de l’épiscopat français à l’égard du peuple juif, matérialisée par la Déclaration de Drancy. Ce geste, diversement accueilli en France, serait inédit dans l’histoire du Burundi. Il aurait une résonance sociale et politique au-delà de tout ce que l’on peut imaginer. Il aurait aussi un effet boule de neige. Une institution centrale de l’histoire du Burundi entreprenant de demander pardon, pour les paroles, les actions, les omissions, non seulement de ses fidèles, mais aussi et surtout celles de membres de sa hiérarchie, pour manque de « charisme magistériel » dans des moments où l’on nous avions collectivement besoin de son leadership éthique. D’autres églises suivraient, d’autres institutions, comme les partis qui existaient à l’époque – en l’occurrence le parti UPRONA - leur emboîteraient le pas. Un vrai débat social sur la responsabilité des individus et des institutions pendant ces années de plomb suivrait : des vérités seraient dites, des silences longtemps cultivés se rompraient. Et, libérant la parole, l’Église catholique du Burundi libérerait les consciences : ce geste profondément chrétien et éminemment politique, pourrait paver la voie à notre recherche collective de la vérité et à une réconciliation véritable, celle qui se passe entre les humains, avant de se tourner vers Dieu. Ce geste donnerait une âme et une profondeur à notre quête collective de vérité et de justice sur les crimes du passé.

J’aimerais personnellement être agréablement surpris de voir l’Église catholique entreprendre cette démarche, mais tel que je connais les mentalités burundaises, qui malheureusement n’ont pas changé avec la christianisation- ce vernis venu d’ailleurs qui n’atteint pas l’âme du murundi - je serais étonné que l’Église entreprenne une démarche similaire à celle de l’épiscopat français. La contrition et la repentance ne font pas partie des mentalités burundaises, même au sein de la hiérarchie ecclésiale, si prompte à requérir la contrition chez les autres, dans le secret du confessionnal. Il y a des aspects au sujet desquels les baptisés burundais sont restés profondément païens, y compris parmi les éminents évêques qui ont la charge de nos âmes. Je serais donc agréablement surpris que l’Église entreprenne cette démarche qui, pourtant, ouvrirait la voie à une avalanche d’autres actes de repentance, de la part des baptisés. L’indifférence avec laquelle ce livre et la démarche qu’il propose ont été accueillis au Burundi n’augurent rien de bon quant à la réalisation de ce vœu que l’abbé Minani a formulé pour réconcilier les Burundais entre eux, les raccrocher à leur Église, et les réconcilier avec leur Créateur. Ce geste fort, prophétique, pourrait inaugurer au sein de l’Église une culture de la remise en question permanente et jeter les fondements pour un nouveau vivre-ensemble chez les Burundais. Ainsi que le fait remarquer l’auteur, « …on ne saurait arriver à une véritable réconciliation que si l’Église (aussi bien l’institution que tous ses membres) accepte de se mettre en question et d’une façon continue. Elle est faite de membres pécheurs. De son humilité à reconnaître son péché sortira la force qui aidera les autres à affronter leur propre faiblesse pour demander pardon » (p.235)

Mais quand bien même cette démarche ne serait pas entreprise - ce qui est très probable - ce livre vaudrait la peine d’être lu, largement commenté et mis en circulation. D’abord pour les repères historiques qu’il nous fournit pour comprendre la genèse de la haine et du mépris entre les Burundais, les justifications qui ont été avancées pour les expliquer, y compris au sein des milieux religieux. Le livre fourmille aussi de références inédites et fournit des documents précieux qui éclairent d’un jour nouveau les jeux et les enjeux des acteurs du drame burundais. Rien que pour cela et pour l’abondante bibliographie qui accompagne le livre, nous devrions remercier l’abbé Minani pour la lumière qu’il projette sur notre histoire pleine de bruit et de fureur.

Le livre de l’abbé Minani raconte aussi l’histoire du Burundi aux portes de la théologie. De l’historien, précise-t-il, nous attendons la relation des faits, la vérité historique, sans préoccupation de nature éthique. Ce souci éthique est la plus –value qu’apporte la théologie. Dans la contribution de l’abbé Minani, l’histoire du Burundi, placée sous le signe de la tragédie, est relue, réinterprétée et réinterrogée avec les catégories de la « théologie de la croix et de l’espérance ». Pour les ignorants de la chose théologique, le livre nous donne des clés pour comprendre des rudiments de cette « science de Dieu », de ce « discours sur Dieu » (theos logos) dans la mesure où ce savoir sur Dieu est réinvesti dans le débat social pour parler du vécu concret des humains, de leurs souffrances, mais aussi des espérances qui les habitent, même au plus fort de la tragédie. La vérité et l’amour, dans un pays où pendant longtemps ont régné le mensonge et la haine, ne sont pas de vains mots. L’auteur les convoque, parce que sans eux, toute réconciliation, entreprise sur le terrain sociopolitique, sera bâtie sur des sables mouvants et s’effondrera, au moindre coup de vent, à la moindre brise, comme un château de cartes. En appelant l’Église « cette experte en humanité » comme l’appelait Paul VI, à entreprendre la première cette démarche de vérité et de demande publique de pardon, prélude à la réconciliation, l’abbé Minani veut qu’elle reprenne sa place d’« éveilleur de conscience ». Il rappelle aussi que, même si, comme en France, s’il y a eu « d’innombrables actes de courage », qui ont « sauvé l’honneur de l’Église », l’institution a, dans son ensemble, failli à sa mission d’« éducatrice des consciences ». Mais, habité par la foi dans cette église qui, malgré ses actions, ses omissions et ses silences, reste la sienne, il espère que, comme les prélats français l’ont fait plus de 50 ans après la Shoah, l’Église du Burundi reconnaîtra et déclarera elle aussi que, quand le pays était au creux de la vague « force est de constater que les évêques (…) ne se sont pas exprimés publiquement, acquiesçant par leur silence à ces violations flagrantes des droits de l’homme et laissant le champ libre à un engrenage mortifère ». L’Église catholique du Burundi se dérobera-t-elle à cette responsabilité historique, à ce magistère moral qu’elle a longtemps refusé d’assumer pour notre malheur à tous ? Si oui, continuera-t-elle à donner des leçons aux décideurs politiques, étant elle-même incapable « de soumettre sa propre histoire (…), à une lecture critique, sans hésiter à reconnaître les péchés commis par ses fils et à demander pardon à Dieu et aux hommes », comme le soulignent les évêques français ? Une Église qui se soumettrait à cette démarche en sortirait grandie et donnerait un formidable coup d’accélérateur pour dessiner la route du futur pour l’ensemble du Burundi et ses habitants. Espérons …peut-être contre toute espérance – que l’Église du Burundi fera cette démarche. Parce qu’elle s’honorerait à le faire et que cette démarche la grandirait…auprès des Burundais, croyants ou non. Et lui redonnerait une stature morale qui en ferait un acteur de premier plan face à nos hésitations à nous engager collectivement sur la voie de la Vérité, de l’amour et de la réconciliation. Un rêve fou ? L’avenir nous le dira.

Fabien Cishahayo