L’offensive chinoise en Afrique : un mariage de raison. Par Melchior Mbonimpa Dénoncer les prérils du mariage ou tirer des leçons de l’essor économique chinois ?

1 |

Offensive chinoise en Afrique

La chine s’installe en Afrique. Elle est partout. Elle avance masquée. Pernicieuse, elle pénètre tous les secteurs, de l’import-export jusque dans la vente de détail. Le « péril jaune » ne serait plus une alliance de mots insensée, mais une réalité qui crève les yeux… Des discours alarmistes de cet acabit, j’en entends de façon récurrente. Ainsi, il y a quelques semaines, je dînais dans un restaurant avec un groupe d’intervenants au « BookFest » de Windsor quand l’un de mes commensaux, un Français, me proposa gentiment de me documenter sur cet effrayant phénomène. Il venait de lire un livre relatant comment les Chinois seraient en train d’acheter et de peupler des régions entières du territoire mozambicain. Il voulait me faire parvenir le bouquin pour me conscientiser sur le vaste danger que court le continent s’il n’y prend pas garde.
Sentant que je ne partageais pas son point de vue, il s’apprêtait à changer de sujet quand je l’ai pris de court en acceptant son offre, mais à une condition : que je lui fasse parvenir à mon tour un livre qui décrit des atrocités que commettent nos compagnies minières et pétrolières un peu partout sur le continent noir. J’ai insisté sur « nos » compagnies : canadiennes, états-uniennes, britanniques, australiennes, et, malheureusement, sud-africaines aussi, tant il est vrai que l’argent n’a pas d’odeur !

J’ai peut-être proposé cet échange de bons procédés sur un ton trop véhément. La conversation s’est achevée en queue de poisson et, je devine que ces deux livres ne seront pas confiés à la poste. Je regrette d’avoir laissé mon interlocuteur croire que j’étais un incorrigible pro-chinois et anti-occidental. En fait, je suis tout simplement pro-africain. J’ai grandi en pleine guerre froide, un contexte où les États africains pouvaient jouer sur la rivalité entre l’URSS et le Bloc Atlantique. C’est grâce à cette possibilité que des colonisateurs incapables d’admettre que l’Afrique pourrait exister sans leur tutelle ont été vaincus. Je pense notamment aux colonies portugaises (Angola, Mozambique, Cap Vert et Guinée Bissau) qui ont accédé à l’indépendance une décennie plus tard que la plupart des autres pays africains. Quant à la Rhodésie du sud, elle n’obtint son indépendance qu’au prix d’une longue lutte armée contre l’Occident qui soutenait l’instauration par Ian Smith d’un second régime d’apartheid en Afrique australe. Ces guerres de libération auraient été impensables sans le soutien résolu du « bloc communiste ».

C’est dans la même logique qu’on doit saisir la défaite de l’apartheid en Afrique du Sud même si les maîtres blancs disposaient de l’arme atomique, avec la coopération d’Israël et de tout l’Occident qui feignait de ne pas être au courant. Heureusement, cette arme de destruction massive n’a pas été utilisée contre les « Front-line States » (Tanzanie, Mozambique, Zambie, Angola) même quand les forces sud-africaines subirent une humiliante défaite lors d’une tentative d’invasion de l’Angola pour démanteler les bases arrières de l’ANC. L’offensive de l’armée de l’apartheid se brisa contre la résistance d’une coalition des combattants de la liberté de toute la région, puissamment épaulés par l’Internationale Communiste représentée sur le front par la force d’intervention cubaine dont l’efficacité se révéla décisive.

La même coalition régla son sort au fantasque dictateur ougandais, Idi Amin, qui se crut capable d’agrandir son pays aux dépens de la Tanzanie en envahissant la région de l’Akagera. Ce n’est pas la seule armée tanzanienne, mais toutes les forces « anti-impérialistes » de l’Afrique australe qui montèrent au front pour mettre en déroute le débile « Maréchal » qui distrayait et détournait les peuples de la région de l’enjeu capital : devenir libres et responsables d’eux-mêmes.
Après les années de la lutte africaine pour l’indépendance, il y a eu la chute du mur de Berlin et la fragmentation de l’URSS. Pendant deux à trois décennies, l’hyper-puissance américaine qui n’avait plus de concurrent dans un monde devenu unipolaire, a pu imposer sans frein sa domination. Mais la montée en puissance de la Chine est en train d’instaurer un autre jeu : non pas un monde bipolaire comme aux beaux jours de la guerre froide, mais multipolaire. C’est une bonne nouvelle pour les nations en développement qui auront plus de marge de manœuvre et pourront choisir leurs partenaires selon leurs intérêts plutôt que d’être contraints et forcés de se soumettre à l’échange inégal et au diktat d’un seul géant.

Ce dont il faudrait s’étonner n’est donc pas que le colosse chinois occupe la place qui lui revient dans le monde, mais plutôt qu’il ait tardé à le faire. Rappelons que la Chine est la première puissance démographique de notre planète depuis presque deux mille ans, plus exactement, depuis la chute de l’empire romain. Il semble que si la tendance se maintient, elle perdra ce titre dans dix ans au profit de l’Inde. Quant à l’Afrique, sa population qui atteint aujourd’hui 1 milliard aura doublé en 2050. Il est compréhensible que la Chine s’intéresse à ce marché en croissance pendant que dans d’autres régions du monde la natalité est en chute libre. Nous verrons plus loin que la variable démographique est à manier avec précaution, mais pour le moment, relevons que dans sa longue histoire, ce n’est pas la première fois que la Chine assume un rôle de leader. Ainsi, au milieu du 6e siècle de notre ère, des moines chinois introduisirent le bouddhisme au Japon et, avec le bouddhisme les Nippons accueillirent toute la splendeur de la civilisation chinoise : les arts, la littérature, les institutions légales, les méthodes éducatives, etc. Et quand, au milieu du 19e siècle, le Japon se lança dans une politique d’européanisation, il allait, pour la seconde fois dans son histoire, réussir l’exploit d’absorber une civilisation étrangère sans perdre son âme. Un siècle plus tard, la Chine qui traînait de l’arrière, entra dans la danse à son tour en suivant l’exemple du Japon. Lors des dernières décennies du 20e siècle, elle a adopté et adapté à ses besoins la science et les techniques occidentales.

Ceux qui conseillent à l’Afrique de divorcer d’avec la Chine devraient se rendre compte que dans l’état actuel des choses, personne, pas même les États-Unis ou l’Europe, n’est réellement capable de se passer de la Chine. Cela dit, le profit que l’Afrique peut tirer de ses rapports avec la Chine n’est pas à chercher dans l’altruisme de cette dernière, mais plutôt dans les leçons à tirer de son spectaculaire développement et... de ses échecs. Le décollage de la Chine a eu lieu dès qu’elle a maîtrisé son taux de natalité. Il y a bien sûr l’envers de la médaille : si la variable démographique est décisive pour le développement, il faut rappeler que la culture peut jouer de mauvais tours à ceux qui freinent la croissance de la population de façon trop volontariste. Ainsi, alors que le ratio naturel de naissances est de 106 garçons pour 100 filles, en Chine, ce ratio est de 125 à 130 garçons pour 100 filles. Mais on peut s’instruire de tout, même des dérapages de ce type : l’Afrique devra apprendre à baisser le taux de natalité sans provoquer un déséquilibre des sexes qui instaurerait un contexte où la polyandrie deviendrait inévitable, et peut-être même, la prédation sexuelle.

Il semble qu’au cours de ce 21e siècle, la stabilisation de la population mondiale dépendra beaucoup de l’Afrique. Si les taux de natalité africains baissent moins que les prédictions actuelles, il pourrait y avoir 15 milliards d’êtres humains sur la planète en 2100, et le Nigeria serait alors la troisième puissance démographique après l’Inde et la Chine. Il n’est pas certain que dans ce cas de figure, il y ait assez de nourriture pour tout le monde, même à supposer que la distribution soit devenue équitable. Notons au passage qu’une brusque chute de la natalité aurait aussi des conséquences négatives : là où elle a eu lieu (Japon, Italie, Allemagne, Russie) on a des sociétés vieillissantes où l’on consacre plus de ressources au secteur de la santé qu’à celui de l’éducation. L’immigration massive devient alors inévitable pour occuper les emplois vacants, mais cela ne signifie pas que les nouveaux-venus sont accueillis comme des sauveurs : ils sont plutôt perçus comme intrus et souvent contraints de travailler au noir. En butte à la xénophobie, ils sont mal intégrés alors que leur présence dans ces pays volontairement stériles est nécessaire.

Les leçons à tirer de l’expérience chinoise ne se limitent pas à l’idée essentielle de produire une population qu’on peut nourrir, éduquer, employer et soigner convenablement. L’Afrique peut apprendre de la Chine que le travail, la discipline et la patience créent la richesse collective bien plus sûrement et plus durablement que la spéculation, la corruption, et la compromission dans les marchés de la violence : trafic d’armes, de drogue, traite de femmes et de mineurs pour les pédophiles… Je trouve aussi que la Chine qui se dit toujours communiste, pourrait apprendre aux Africains l’application de cette maxime qui fait appel à la foi : « Aide-toi et le ciel t’aidera ! »