Kadhafi, énième fin héroïque d’un Africain anti-impérialiste Par Daniel Kabuto

3 |

Kadhafi, énième fin héroïque d’un Africain anti-impérialiste

Ma sortie médiatique peut choquer. Elle est politiquement incorrecte. J’assume et c’est le propre des esprits anticonformistes. Depuis le jour où l’OTAN sous la bénédiction d’une résolution (à la portée vague) du Conseil de Sécurité des Nations a déclenché les hostilités en Libye, la tête de Kadhafi était mise à prix. La révolution du jasmin avait bon dos.

En effet, nul n’était dupe de gober les mensonges des professionnels de la communication au service de l’Occident comme quoi l’OTAN est intervenu pour empêcher le « Guide » libyen de massacrer les citoyens innocents. Comme s’il mourait plus de citoyens à Benghazi qu’au Zimbabwe ou au dans le Darfour ? Mais notre frère Kadhafi, l’Occident le gardait à la tête d’une liste noire.

Ce jeudi 20 octobre 2011, l’ancien homme fort de la Libye a été assassiné. Aucun doute n’est permis sur cette élimination froide de cet homme d’Etat africain. A chaud, nous avons appris que son convoi a été la cible de missiles français et des drones américains. Il a dû rebrousser chemin et s’en remettre au sens de responsabilités des rebelles du Conseil National de Transition. Qu’il ait été froidement assassiné par « ses compatriotes » nous oblige à demander les comptes aussi bien aux commanditaires qu’aux exécutants. Cette mort aura de lourdes conséquences sur l’avenir politique au niveau interne du C.N.T

L’ONU vient d’exiger une enquête sur les circonstances de la mort qui choque bien des Africains. Et qu’en est-il de l’Union Africaine ? Pourquoi ce silence de nécropole de la part des homologues africains qui, nombreux, ont puisé dans la manne généreuse de l’illustre disparu ? Est-ce à dire que les Africains soient si ingrats, si bravaches ?

Une petite nuance. Car du Cap, le président ZUMA a regretté que Kadhafi ait été éliminé au lieu d’être traduit devant la justice internationale. Bravo pour ce langage diplomatique. Et pourquoi ne pas plutôt recommander la mise en place d’une commission vérité et réconciliation pour que la nouvelle Libye se place sur des augures solides ? La justice internationale n’est rien d’autre que l’euphémisme de la sentence « malheur aux vaincus ». Nulle part au monde, elle a facilité ou favorisé la réconciliation d’une nation. Mais ZUMA est trop malin dans ses propos.

Il exploite en effet la douleur, dont je suis personnellement solidaire, des familles brisées par la folie meurtrière de Kadhafi à travers un terrorisme nullement excusable à l’interne comme sur la scène internationale. Pour les atrocités qu’il a commises, Kadhafi devait être jugé. Il devait avoir l’occasion de s’expliquer, de battre sa coulpe et d’en répondre devant son peuple et l’humanité. Ceux qui l’ont éliminé ne voulaient pas qu’un jour certaines vérités éclatent au grand jour. Car Kadhafi a dû résister par tous les moyens aux menaces de l’Occident qui ne voyait jamais d’un bon œil l’émergence en Afrique d’une puissance qui pèse lourdement sur la balance commerciale grâce à son pétrole. Kadhafi a redoré le blason de son peuple. Arabe, il se sentait Africain et hostile (contrairement au Maroc par exemple) à certains projets machiavéliques de l’Occident avec l’Union Europe-Méditerranée.

Dans la plupart des pays africains, allez vérifier combien d’écoles, d’hôpitaux et de mosquées ont été construits grâce à la générosité de Kadhafi ! Allez savoir combien de fois il a payé les cotisations des pays africains pour sauver l’Union Africaine de la faillite ! Allez comprendre combien d’Africains vivaient en Libye et y gagnaient bien la vie. Les enquêtes seront d’ailleurs nécessaires pour faire la lumière sur cet autre massacre qui a été perpétré sous le bruit des bombardiers de l’OTAN, les Africains noirs étant accusés de n’être que des mercenaires à la solde de celui que l’Occident, si barbare et tyrannique, traitait de dictateur.

Kadhafi a dirigé la Libye d’une main de fer pendant plus de quatre décennies. D’un pays riche en pétrole mais dont la population tirait alors le diable par la queue, Kadhafi en avait fait une puissance continentale. En Libye, la population visait à l’abri du besoin. Le Guide avait rétabli son peuple dans la dignité d’une nation souveraine sur ses richesses. Et les richesses étaient tellement abondantes que Kadhafi a pu réaliser des projets pharaoniques comme la création des industries agricoles dans le désert. Aucun Libyen ne souffrait du chômage. La Libye ignorait superbement l’avanie des conditionnalités de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International. Bien que, aux yeux des Occidentaux, il ait privé ses citoyens de certains droits fondamentaux, Kadhafi restera un grand panafricaniste. Qu’il ait soutenu des seigneurs de guerre dans bien des pays africains, qu’il ait trempé dans le terrorisme international, rien ne justifiait son assassinat. Rien ne fondait l’Occident à l’abattre comme un vulgaire criminel. D’ailleurs si on s’inspirait de la sagesse de Jésus Christ face avec les phallocrates qui voulaient lapider une femme prise en délit d’adultère, est-ce les Américains, Français ou Britanniques qui soient si justes pour jeter la première pierre ?

Pour bien des Africains dont je fais partie, Kadhafi est mort en héros. Il avait promis de se battre jusqu’à son dernier souffle. Il a tenu parole. A Syrte sa ville natale, il est resté auprès de ses combattants jusqu’au bout. Traqué par des ennemis trop puissants pour le louper, il les aura nargués pendant plusieurs mois. Sentant la fin le talonner, il aura décidé librement de se présenter à ses frères enragés. A leurs pieds, il a déposé son pistolet en or pour qu’une chance soit donnée au dialogue, loin des pressions étrangères.
C’était sans doute trop tard. Et c’est toujours le sort des héros : ils entreprennent énormément et commettent des erreurs fatales. Mais leur page ne tourne pas d’un bout de doigt. Ils laissent un héritage à gérer.

Kadhafi nous lègue l’héritage d’un opposant farouche à l’impérialisme occidental. Il aura été un grand bâtisseur d’une puissance qui s’effondre avec lui. Il aura été le guide très détesté d’un monde arabe servile envers l’Occident. Contrairement à Obama qui croit manipuler le monde en disant que la chute de Kadhafi doit être un signal fort envoyé aux régimes à poigne, Kadhafi n’est pas emporté par la révolution du jasmin. Ces rebelles montés de toutes pièces étaient si désordonnés qu’ils auraient mis au moins une décennie à combattre. La Libye est mal partie et les faux révolutionnaires vont rapidement déchanter. L’exemple de la Roumanie est si éloquent.

Kadhafi est mort, et son corps est encore gardé dans une chambre froide. Les légistes de l’Occident vont l’entailler, le défigurer à l’envi sous prétexte d’établir la cause et les circonstances du décès. Rien ne serait surprenant si nous apprenions un jour que des parties de son corps ont été volées. Rien ne serait surprenant si dans leurs mémoires, les dirigeants actuels de l’OTAN confessent avoir donné l’ordre d’éliminer Kadhafi. Rien ne serait surprenant si la nouvelle Libye devenait un enfer pour ne pas dire un pays où le chômage, la famine et les maladies fassent des ravages et le bonheur des organisations internationales. Pour le moment, nous élites africaines, devons exiger qu’on réserve à Kadhafi une sépulture décente. Dans l’avenir sans doute, le peuple libyen appréciera l’opportunité de lui ériger un mausolée. Kadhafi est mort et la leçon à tirer est que le monde est encore dominé par un Occident qui ne recule devant rien. Nous tombons malgré nous d’accord avec les dirigeants africains et arabes qui ménagent ce monstre car la Chine et la Russie restent des tocards !

Daniel KABUTO, écrivain.