In Memoriam : : Mandela, combattant pour l’Afrique, fils de son peuple

Lorsque, le 11 février 1990, âgé de 72 ans, Nelson Mandela quittait la prison de Robben Island, il était devenu une légende mondiale. L’homme qui a croupi 27 années en prison, dont 18 ans avec ses camarades dans l’isolement complet, était devenu le symbole de la lutte contre l’apartheid, tant en Afrique du Sud que dans le monde entier. Retour sur la vie d’un homme d’exception.

In Memoriam : : Mandela, combattant pour l’Afrique, fils de son peuple

Lorsque, le 11 février 1990, âgé de 72 ans, Nelson Mandela quittait la prison de Robben Island, il était devenu une légende mondiale. L’homme qui a croupi 27 années en prison, dont 18 ans avec ses camarades dans l’isolement complet, était devenu le symbole de la lutte contre l’apartheid, tant en Afrique du Sud que dans le monde entier. Retour sur la vie d’un homme d’exception.

PAUL VANLERBERGHE ET TONY BUSSELEN

Nelson Rolihlahla (qui signifie « le casseur de branches », c’est-à-dire le fauteur de troubles) Mandela est né le 18 juillet 1918 au Transkei, dans la province de l’actuel Cap-Oriental. Il avait 10 ans lors du décès de son père, chef de village et conseiller du roi du peuple Thembu. Il a ensuite été élevé à la cour du roi. Mais, aristocrates ou non, tous les Noirs d’Afrique du Sud subissait la domination, la ségrégation et l’oppression des Blancs – l’apartheid.

Cinq ans avant la naissance de Mandela, le pouvoir blanc avait instauré le Native Land Act, qui coulait dans la loi le partage de fait – extrêmement inégalitaire – des terres. Les Blancs, qui constituaient moins de 20% de la population, se sont arrogé 80% du territoire, la majorité noire devant se regrouper dans les « bantoustans » – des réserves en fait, sur les terres les plus pauvres – qui constituaient 20% du territoire. Les Noirs pouvaient se trouver sur un territoire blanc qu’à la condition qu’ils puissent prouver qu’ils travaillaient pour un patron blanc.

Après la Deuxième Guerre mondiale, ce système, appelé aussi « grand apartheid », a été élargi par une série de lois, appelées « petit apartheid », destinées principalement à protéger l’intimité des Blancs dans leur vie quotidienne en limitant leur rapport avec les Noirs : interdiction pour les Noirs d’utiliser les mêmes infrastructures et lieux publics que les Blancs, notification de la race sur la carte d’identité, interdiction de relations sexuelles entre les races, enseignement des Noirs orienté sur des travaux inférieurs, etc.

En 1912 est fondé l’ANC (African National Congress), chargé de défendre les intérêts de la population noire. Pendant ses dix premières années d’existence, le mouvement fut plutôt le porte-voix d’une élite noire qui protestait contre la discrimination par des moyens tels que des pétitions.

Dans les années 1950 se produit une radicalisation, suite au renforcement toujours plus dur des discriminations, mais aussi sous l’influence du Parti communiste sud-africain (SACP), fondé en 1921 par des travailleurs blancs originaires d’Europe de l’Est. En 1929, suite à la Troisième Internationale, le SACP avait décidé de se placer résolument du côté de la population noire et de la lutte contre l’apartheid et le racisme. C’est ainsi que, dans les années 1930, s’est constituée la base d’une unité solide entre le SACP et l’ANC, unité qui existe toujours à l’heure actuelle.
Mandela, le « volontaire-en-chef »

A l’âge de 24 ans, après avoir étudié le droit à Fort Hare, la seule université acceptant les Noirs, le jeune Mandela rejoint l’ANC et devient rapidement un des dirigeants les plus importants de la ligue de la jeunesse de l’ANC. La mobilisation et les manifestations de masse remplacent les protestations formelles sur papier. Cela débouche sur l’importante Defiance Campaign (campagne nationale de défiance), au début des années 1950, contre les « pass-laws » (lois de laissez-passer), qui interdisaient aux Noirs de séjourner sans les « territoires blancs » sans un laissez-passer, une sorte passeport intérieur spécial obligatoire. En signe de protestation, des milliers d’Africains brûlent leur laissez-passer et s’offrent « volontaires » pour être arrêtés. Mandela mène les actions en tant que « volontaire en chef » (Volunteer-in-chief est son surnom dans la campagne).

Le SACP ayant été interdit en 1950, Mandela pressent que cela va être au tour de l’ANC de subir la répression. Il organise le mouvement en cellules clandestines, qui se réunissent par quartiers et sections. Le peuple baptise cette nouvelle tactique de M-plan (Mandela-Plan). Fin 1952, l’ANC est effectivement interdite et Mandela fait l’objet d’une interdiction de parler en public, de publier des écrits ou de participer à un rassemblement de plus de trois personnes…

En 1954, dans la clandestinité, l’ANC et ses alliés organisent dans tout le pays un « Congrès du peuple », amenant le peuple à se prononcer dans des centaines de conventions locales sur un projet d’Afrique du Sud libre, démocratique et non-raciste. Le processus signe la rupture définitive de l’ANC avec une organisation politique relativement élitiste pour devenir un réel mouvement de masse pour l’émancipation politique du peuple.
Le « Black Pimpernel »

L’année 1955 voit se dérouler un événement fondamental. A Kliptown, près de Johannesburg, le Congrès du peuple tient un congrès national. Des centaines de délégués y approuvent la fameuse « Charte de la Liberté », qui décrète que « l’Afrique du Sud appartiendra à tous ceux qui y habitent, tant blancs que noirs. (…) Les richesses du pays appartiendront au peuple d’Afrique du Sud. »2

Mandela, vivant alors dans la clandestinité, suit le Congrès depuis la fenêtre d’une habitation voisine. Son ami et fidèle compagnon d’armes Joe Slovo, du parti communiste, également clandestin, était, lui, couché sur le toit d’un bâtiment pour ne rien rater de l’événement. Juste avant la consignation sur papier de l’approbation des conclusions, la police interrompt l’assemblée, saisit tous les documents et note l’identité de tous les délégués.

S’ensuit une vague croissante de répression et d’arrestations. Mandela parcourt le pays, de réunion en assemblée, méconnaissable sous toutes sortes de déguisements, ce qui lui a valu d’être surnommé par la presse sud-africaine le « Black Pimpernel »3. L’ANC avait reçu une nouvelle impulsion et menait désormais une mobilisation active dans de larges couches de la population. Mandela était une des figures-clés qui indiquaient la nouvelle voie. Fin 1955, Mandela est arrêté, ainsi que de très nombreux autres militants, et accusé de trahison. Un procès marathon a lieu jusqu’en 1961. Les prévenus, grâce entre autres à des soutiens internationaux, exploitent toutes les imprécisions de la loi et sont finalement acquittés.
Vers la lutte armée

En 1960 se produit un basculement suite au massacre de Sharpeville, le 21 mars. La police tire sans sommation sur une foule qui manifeste contre l’extension du système du passeport intérieur. 69 personnes sont tuées, 180 blessées. L’augmentation de la répression et les violences policières et de l’Etat convainquent Mandela d’abandonner les actions non-violentes pour passer à la lutte armée, devenue inévitable. En juin 1961, l’ANC fonde l’armée populaire Umkhonto we Sizwe (qui signifie « fer de lance de la nation »), avec Mandela comme commandant en chef.

En 1962, Mandela quitte pour la première fois de sa vie l’Afrique du Sud pour une tournée à travers l’Afrique, où il s’adresse entre autres à l’Organisation de l’unité africaine à Addis Abeba et y reçoit du soutien pour la lutte de libération dans son pays. Mandela suit une formation militaire dans un camp d’entraînement du FLN, le mouvement de libération algérien. Peu de temps après son retour en Afrique du Sud, le 5 août 1962, il est arrêté et accusé d’avoir quitté illégalement le pays et d’avoir organisé une grève. Il est condamné à 5 ans de prison et est emmené à Robben Island. Puis a lieu le procès de Rivonia, où lui et d’autres de ses camarades sont condamnés pour sédition. Mandela écope de la perpétuité. Il sera détenu à Robben Island jusqu’en 1990.
Un prisonnier impossible à « casser »

Mandela aura donc été incarcéré pendant dix-huit ans à Robben Island. En tant que prisonnier politique, il appartenait à la plus basse catégorie des détenus, avec le moins de droits. Les prisonniers politiques étaient assignés aux travaux forcés dans une carrière de chaux, ils recevaient des rations moindres que les autres et devaient se laver à l’eau de mer. Pendant ces dix-huit années, Mandela a dormi sur une paillasse, dans une cellule de 2,4 mètres sur 2,1.

Il n’avait droit qu’à une seule visite ou lettre tous les six mois, ce qui, dans la pratique, lui a souvent été refusé. Tout était fait dans le but de le casser. En vain. Mandela a refusé tout traitement de faveur et a systématiquement refusé d’appeler ses gardiens blancs « baas » (chef, patron).

En 1976, après douze ans de détention, Mandela a reçu la visite à Robben Island du ministre Jimmy Kruger, venu lui promettre la liberté s’il retournait dans son bantoustan et abjurait la lutte. Mandela a refusé. Dix ans plus tard, après négociation, l’ultime proposition était que Mandela et tous les prisonniers politiques seraient libérés et que l’ANC serait légalisé à la condition que l’ANC renonce définitivement à la lutte armée, rompe avec le parti communiste et ne vise plus le renversement du régime blanc de l’apartheid. Nouveau refus de Mandela, qui a ajouté que l’ANC arrêterait la lutte armée seulement si le gouvernement faisait de même.
Cuito Cuanavale : le coup mortel pour l’apartheid

Alors que Mandela et ses camarades étaient isolés à Robben Island, la lutte entre l’ANC et le régime faisait rage de manière intense. Umkhonto we Sizwe, le bras armé de l’ANC, entraînait les recrues qui affluaient dans ses bases en Tanzanie, au Zimbabwe, au Mozambique et en Angola. Les actions militaires d’Umkhonto we Sizwe, opérées au départ du Mozambique, du Swaziland et du Lesotho, menaient la vie dure aux cercles gouvernementaux sud-africains.

Entre-temps, l’Afrique du Sud déstabilisait tout le Mozambique par son soutien à l’organisation terroriste de droite Renamo. L’armée sud-africaine a également mené durant deux décennies une guerre d’agression contre l’Angola, avançant loin dans le territoire de ce pays. L’Angola a livré une forte résistance avec le soutien concret de Cuba qui, entre 1975 et 1989, y a envoyé des troupes de plusieurs dizaines de milliers de soldats (au total 300.000 soldats cubains ont participé aux opérations).

En 1987, à Cuito Cuanavale, l’Angola et Cuba en 1987 ont finalement infligé une cuisante défaite à l’armée de l’apartheid. Les forces angolaises et cubaines ont libéré les provinces du sud du pays, occupées depuis vingt ans par l’Afrique du Sud. En août 1988, les derniers éléments de l’armée sud-africaine quittaient le sol angolais.

La défaite de Cuito Cuanavale a entraîné un basculement des les rapports de forces dans la région : l’Afrique du Sud a été contrainte de passer de la position d’agresseur à une attitude défensive. Et, par la lutte permanente à l’intérieur de l’Afrique du Sud même combinée à la campagne mondiale anti-apartheid, le régime ne pouvait plus tenir très longtemps.

En 1990, Mandela a été libéré. Après d’intenses négociations, quatre ans plus tard, en 1994, se sont tenues les premières élections libres non-raciales, où l’ANC avait désormais la liberté de présenter des candidats et de mener campagne.

Avec 62% des voix, l’ANC a remporté les élections, et Nelson Mandela a été le premier président élu démocratiquement. Il s’est consacré à la réconciliation, au rapprochement des groupes de population montés les uns contre les autres et a donné corps à la grande idée de « Rainbow Nation », la nation arc-en-ciel, l’idéal de l’ANC.

Lors de la coupe du monde de rugby de 1995, son soutien enthousiaste aux Springboks, l’équipe nationale de rugby, jusqu’alors l’icône de la population blanche, est devenu légendaire.

Mais les longues années de lutte et d’emprisonnement ont fragilisé sa santé. En 1999, il laisse la présidence à Thabo Mbeki et n’assure plus qu’un rôle avant tout symbolique et informel. En tant que plus haute autorité morale, il a continué à s’investir pour l’unité au sein de l’ANC, contre toutes les tentatives des ennemis des idéaux pour miner la position de l’ANC.

Mandela a continué à se prononcer fréquemment contre les guerres d’agression successives des Etats-Unis et de leurs alliés. Il a qualifié l’intervention de l’Otan au Kosovo de tentative de l’Occident de contrôler le monde. En 2003, il s’est opposé à la guerre menée par les Etats-Unis et le Royaume-Uni en Irak, considérant cette guerre comme une tragédie. Il a également accusé les Etats-Unis d’être la puissance qui a commis parmi les plus grands crimes dans l’histoire, se référant aux bombes atomiques de Hiroshima et Nagasaki.

La santé de Mandela est toujours restée fragile. Il souffrait de problèmes respiratoires chroniques suite à une infection pulmonaire contractée durant sa captivité à Robben Island. Mandela s’était retiré dans son village natal de Qunu, et ses apparitions publiques se sont fait rares les dernières années de sa vie.

1 www.anc.org.za/list_by.php

2 Charte de la Liberté, Kliptown, Johannesburg, 1956.

3 Pimpernel était un personnage légendaire de l’aristocratie britannique qui, durant la Révolution française, avait mis sur pied un réseau secret pour aider les opposants à quitter le pays. En Grande-Bretagne, de nombreux livres et pièces de théâtre sont consacrés à ses aventures.