[fuchia]42e anniversaire du Génocide des Hutu au Burundi[/fuchia] {Editorial de Fabien Cishahayo.}

[fuchia]42e anniversaire du Génocide des Hutu au Burundi[/fuchia]

[bleu]Du droit de pleurer ses morts[/bleu]

Chaque 29 avril, nous avons l’habitude de nous réunir à Montréal pour rappeler le souvenir du premier génocide des Grands Lacs africains, qui a emporté des milliers de membres de nos familles. Chaque fois, aussi, des protestations fusent pour nous contester ce droit de pleurer. Certaines protestations viennent des avocats de l’oubli qui, sur toutes les tribunes, clament qu’il n’y a pas eu de génocide, tout en disant, du même souffle – intibagira ntibana – qui n’oublie pas ne peut vivre en harmonie avec les autres. Oublier, oui, mais oublier quoi ? Ils ne vous diront jamais.

Pour moi, comme pour des milliers d’autres compatriotes, le génocide de 1972 n’est pas une abstraction. C’est Évariste, mon enseignant de 4ème année, Gaston, celui de 5ème, Antoine, celui de 3ème, et Rénovat, ce directeur qu’ils sont allés chercher sur son lit d’hôpital pour le conduire à l’abattoir. Pour moi, ce génocide, c’est aussi le bruit des bulldozers, la nuit, un bruit qui nous brisait le cœur et nous glaçait d’effroi. C’est aussi le bruit des fusils, à la prison centrale de Gitega, près de notre école. Un bon matin de mai, des prisonniers tentaient d’échapper à leur destin tragique : ils ont été descendus un à un, à la mitraillette. 42 ans après, j’ai appris, grâce à un reportage tiré des archives de Radio-Canada, qu’un homme a échappé ce jour à la boucherie et qu’il a raconté ce qui se passait dans les cellules de cette prison. Ce génocide, c’est enfin, pour moi, l’odeur tenace des corps en décomposition : cette odeur qui empestait les environs de notre école. Cette odeur qui se dégageait de la route, le matin, quand les camions avaient transporté toute la nuit leur sinistre cargaison vers les charniers, près du pont Peuket (vers Mugera) ou à la plantation de quinquina, où se trouvent actuellement les bâtiments de l’IRAZ (Institut de Recherche Agronomique et Zootechnique) à Gitega.

Oui, répétons-le, il est légitime pour les gens de pleurer leurs morts. Le pays natal n’a jamais permis le deuil à ceux qui ont perdu les leurs et c’est déjà un pas énorme que, au moins au sein des diasporas, ce deuil soit possible. Porter le deuil, pleurer ses morts, les enterrer dans la dignité, devraient être intégrés dans la liste des droits humains les plus fondamentaux.

Il viendra un moment où le pays, réconcilié avec ses enfants, pleurera tous ses morts, quelle que soit leur ethnie. En attendant, laissons les gens se rencontrer pour penser aux leurs, pour panser leurs blessures. Pour pleurer ensemble. Ces gestes, ce rituel, ne sont pas tournés vers les bourreaux, contre les bourreaux, même si certains s’énervent chaque fois que les survivants de leurs victimes rappellent leur souvenir. « Le bourreau tue toujours deux fois, disait l’écrivain israélien Élie Wiesel : la deuxième fois, c’est par le silence ». Ceux qui commémorent le souvenir des leurs disparus ne sont pas tout le temps focalisés sur les bourreaux, ils pleurent qui un père, qui une mère, qui une sœur, qui un frère. Ils ne demandent à personne la permission de pleurer, ils ne cultivent pas la rancœur. Ils rappellent la mémoire des disparus. Et cela, ils ne devraient demander la permission à personne pour le faire. Ils ne devraient pas attendre que ceux de l’autre groupe s’associent à eux pour le faire, dans l’esprit de cette fumeuse unité nationale de saint Pierre Buyoya qui n’a pas empêché qu’en 1993 se répète l’innommable. Le temps viendra un jour où on croisera les mémoires, où on s’assoira ensemble comme fils et filles d’un même pays, que nous sommes condamnés à construire ensemble. L’État prendra alors en charge la mémoire collective, la traduira dans des gestes concrets, l’inscrira dans des symboles, dans des textes de lois. Mais en attendant ce moment, nul ne peut contester à l’autre le droit de pleurer ses morts. Seul s’il le faut.