Déogratias Nkunzimana ou comment changer le monde, une vie à la fois {par Fabien Cishahayo}

[bleu]Déogratias Nkunzimana ou comment changer le monde, une vie à la fois. Une belle fête, pour célébrer l’humanité et la générosité dans la diaspora[/bleu]

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Celui qui tue un homme c’est comme s’il avait tué l’humanité entière. Celui qui sauve une vie, c’est comme s’il avait sauvé l’humanité entière. Extrait du Talmud.

J’étais passablement saoul quand j’ai reçu son coup de fil. Je buvais de la bière locale (Urwarwa) dans un petit bistrot mal famé, dans un camp de réfugiés burundais au Rwanda. Au fond, je ne croyais pas à ce qu’il me racontait, je le croyais aussi, à l’autre bout du fil, sous l’emprise de l’alcool. Quand j’ai raconté cela à ma femme, sans trop y croire, elle était très heureuse. Puis nous avons eu, quelques jours après, des papiers envoyés par fax à remplir. Puis d’autres papiers, beaucoup d’autres papiers. Quelque huit mois après, le miracle s’est produit. Moi, ma femme et mes huit enfants, nous avons pris l’avion pour nous installer au Canada.

<media1329|insert|left>Ceci est sans doute le témoignage le plus poignant, parmi une multitude d’autres, qui ont émaillé cette soirée du 23 novembre dernier, où nous fêtions le 65ème anniversaire de Déogratias Nkunzimana, un burundo-canadien installé dans la ville de Québec depuis plus de 30 ans. Nous étions un peu plus de 80 personnes dans une salle richement décorée de la ville de Québec, pour fêter des années d’engagement citoyen de ce compatriote. Et pour changer, une belle fête à la fois, cette mentalité burundaise qui dénigre les gens de leur vivant, avant de prononcer des oraisons funèbres émouvantes, une fois ces personnes décédées, sans avoir la certitude qu’elles entendent, outre-tombe, ces éloges venues sur le tard.

Nous avions donc convergé vers Québec pour rendre hommage à un compatriote vivant, pour l’exemple. Afin que les jeunes générations sachent que tous les Burundais ne sont pas des voleurs, des menteurs et des assassins et que, pour paraphraser Aimé Césaire, les pulsations de l’humanité ne s’arrêtent pas aux frontières de la République du Burundi.
Celui que nous fêtions, Déogratias Nkunzimana naît au Burundi en 1948. Il prend la route de l’exil au Rwanda, pour sauver sa peau, en 1972, quand le premier génocide de l’Afrique des Grands Lacs frappe les hutus du Burundi. Il raconte qu’il avait alors un costume (que l’on appelait à l’époque « retroussons », ce qui veut dire « retroussons les manches ») qui ne le quittait pas pendant des jours. Déogratias Nkunzimana quitte son exil rwandais pour s’installer au Canada le 24 juin 1981, grâce à l’appui des Frères de Saint-Gabriel, congrégation dont il faisait alors partie. Après une courte formation en sciences religieuses à l’Université de Trois-Rivières, il complète une formation de premier cycle universitaire en génagogie, le 28 avril 1985. Pour ceux qui se demandent ce qu’un génagogue mange en hiver, le Wiktionnaire définit la génagogie comme une « discipline visant à identifier les processus de communication, d’animation et d’organisation par lesquels un groupe se constitue et opère efficacement. »

Nanti de ce parchemin, notre concitoyen génagogue s’engage dans le secteur communautaire, ce qui ne l’empêchera pas de s’inscrire à la maîtrise en service social à l’université Laval à Québec. Il termine ces études supérieures en 1992.

<media1330|insert|left>Comme tout le monde, Déogratias Nkunzimana a ses défauts, mais il ne viendrait à l’esprit de personne d’organiser une fête pour célébrer des défauts. Et de toute façon, les Burundais sont plus nombreux à dénombrer ces défauts qu’à identifier et à célébrer les qualités. Nous nous sommes donc réunis à Québec, venant d’Ottawa, de Montréal, et de la ville de Québec même, pour célébrer les qualités qui ont servi de socle à l’engagement social et communautaire de Déogratias Nkunzimana : l’oubli de soi pour les autres, la sensibilité à l’égard de la souffrance des autres, même si l’on n’est pas à l’origine de cette souffrance. Cet admirateur de Saint-Éxupéry – je le sais parce que je suis proche de lui depuis 20 ans, - s’est nourri de la pensée de l’auteur de Terre des hommes, dont cette idée magistrale sur les liens entre notre humanité et notre sens des responsabilités. « Être un homme, c’est précisément être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. C’est être fier d’une victoire que les camarades ont remportée. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde ».

Sans être pauvre, Déogratias et sa famille ne vivent pas dans l’opulence non plus. Et pourtant, il a, pendant de longues années, et ce avec l’approbation de sa famille, investi dans l’aide aux plus démunis, surtout lorsque, comme lui avant eux, ils vivaient les privations de l’exil. Pour lui et sa famille, il y a un au-delà de l’argent. Et dans cet au-delà, il y a les gens, leurs besoins, leurs soucis, leurs enfants qui ne mangent pas à leur faim ou qui ne peuvent se faire soigner faute de moyens. « Il nous fait vivre en Ouganda pendant des années, puis il nous a parrainées et nous nous sommes installées ici », a témoigné une des trois nièces qu’il a aidées.
Cet engagement lui a donné des raisons de vivre, et les contacts nombreux qu’il a tissés, non seulement avec les milieux religieux, mais aussi avec les laïcs et les organismes communautaires, lui ont permis de faire venir au Canada le plus régulièrement du monde, des dizaines de personnes, des proches de sa famille et de celle de sa femme comme de parfaits inconnus, qui lui étaient recommandés par d’autres. Ces personnes sont disséminées un peu partout au Canada, du Québec à la Colombie britannique en passant par l’Ontario et l’Alberta. L’assistance dans la salle comptait ainsi une bonne représentation des bénéficiaires de cette générosité. Même les absents avaient généreusement contribué à l’organisation de la fête. Déogratias Nkunzimana a permis aussi à d’autres réfugiés, grâce à ses réseaux d’ici et de l’étranger, de se réinstaller en Australie et en Nouvelle Zélande à partir des pays africains où ils vivaient en exil.

<media1335|insert|left>La fête à Déogratias Nkunzimana fut aussi, fut surtout, une fête de la parole. Petits et grands, proches de la famille ou personnes qu’il a aidées sans les connaître et qu’il a découvertes une fois installées au Canada, se sont succédé au micro et ont pris la parole pour souligner son engagement et sa générosité. Et pour lui rappeler certains petits détails qui, pour lui, ne valent pas mention, mais qui ont contribué à changer leur vie et qui, pour eux, valent leur pesant d’or. Cette belle fête, elle a été aussi l’occasion de communier avec les nombreuses autres personnes qui n’avaient pas fait le déplacement et qui sont localisées ailleurs au Canada. Mais aussi sur d’autres continents. Un coup de fil venu de l’Italie a ainsi marqué un moment prodigieux de cette rencontre ...

<media1336|insert|left>L’image la plus marquante de cette fête a été un geste hautement symbolique : la remise d’un drapeau moitié constitué par le drapeau du Québec, et du drapeau du Burundi pour l’autre moitié, aux fins d’illustrer l’engagement de Déo Nkunzimana à cheval entre le Canada et le Burundi.

Dans son mot de circonstance, Pascal Ntirampeba a tenu à souligner que cet hommage souligne l’attachement de Déogratias Nkunzimana aux gens du Québec et du Burundi, son intégration réussie mais aussi son souci de célébrer constamment ses racines.
C’est un homme heureux qui a pris la parole à la fin pour remercier l’assistance. On avait pris le soin de lui cacher cela, pour lui réserver la surprise, mais un ami a appelé de la très lointaine région de l’Abitibi pour lui reprocher de ne pas l’avoir associé à la fête. Pour l’effet de surprise, c’était donc raté. Déo Nkunzimana a pris la parole pour souligner la qualité de l’organisation de la fête – on lui devait bien ça ! Pour saluer ensuite la présence de nombreuses personnes, les présences dont il se doutait comme celles qui étaient réellement une surprise pour lui. Pour apprécier enfin la qualité des repas servis et la qualité ainsi que la quantité des boissons. Il a aussi apprécié la musique burundaise dans laquelle baignait cette fête. Il a surtout insisté pour que la communauté l’aide à aider, en appuyant des nombreuses initiatives et ses nombreux chantiers.

Déogratias Nkunzimana a notamment sollicité l’appui des Burundais pour les initiatives lancées dans le cadre de son association sans but lucratif, Déo International. Engagée dans l’action humanitaire et l’intégration des nouveaux arrivants, l’asbl a notamment un programme de bourses pour les écoliers et étudiants du Burundi. Déo International prépare notamment une campagne de levée de fonds, dont un volet aura lieu à Québec le 26 avril prochain et un autre au mois de juin au Burundi. L’objectif de la campagne est de récolter des fonds à l’intention du Centre pour personnes handicapées de Mutwenzi à Gitega. Souhaitons-lui plein succès pour ces initiatives destinées à soutenir les plus démunis parmi nos concitoyens burundais.

Fabien Cishahayo.