Déo HAKIZIMANA : Discret, un ancien compagnon de Ndadaye dévoile des zones d’ombre.

Déo HAKIZIMANA : Discret, un ancien compagnon de Ndadaye dévoile des zones d’ombre.

En intégralité, interview du Burundi Magazine avec Monsieur Déo HAKIZIMANA (ancien compagnon du Président NDADAYE, analyste et spécialiste en Politique du Burundi) sur la vie, l’action politique et surtout l’assassinat ignoble de son excellence Melchior NDADAYE, premier président démocratiquement élu au Burundi à la veille de la commémoration du 20ème anniversaire de son assassinat.

<media1261|vignette|left>1. A l’occasion de la commémoration de l’anniversaire de l’assassinat de Melchior Ndadaye, que vous inspire la vie, l’action et l’assassinat du premier président démocratiquement élu au Burundi ?

La vie de Ndadaye ressemble à une vie consacrée. Il croyait tellement à son idéal qu’il savait – il le disait d’ailleurs lui-même – qu’il pouvait en mourir. Monsieur tout le monde a appris en l’occurrence qu’il s’exprimait en argumentant qu’on pouvait tuer le Président Ndadaye élu le 1er juin 1993, mais pas tous les Ndadaye, disséminés sur les campagnes du Burundi profond. C’est pourquoi le pays paie cher son assassinat.
Et cela, parce que cet homme était d’abord l’homme de la situtation : il voulait vraiment réconcilier. Ensuite c’est parce que ses assassins sont allés tellement loin jusqu’à refuser de tenir compte du climat explosif qui accompagnerait la disparition d’un élu intervenu à la croisée des chemins, c’est-à-dire entre la mort du parti Etat de la dictature militaire et l’événement des printemps démocratiques en Afrique.
Enfin, nous le payons cher car, comme Rwagasore en son temps, Ndadaye n’a vriament pas eu de continuateur de sa trempe. D’où toutes les divisions et calvaire qui ont suivi.
C’est seulement le jour où l’on décidera de lui rendre un hommage méritoire (un bon procès, l’existence de vrais continuateurs – pas les « mangeurs » que l’on a vus et qui commettent l’erreur de s’en réclamer – ) que son message passera concrètement à la postérité.

2. De ceux qui se cherchent des repères en politique, les uns se réclamant de Ndadaye, les autres de Rwagasore ? Y-a-t-il un certain rapprochement entre ces deux figures politiques ? Rwagasore, Ndadaye sont-ils complémentaires ?

Je vous réponds par une autre question. Voulez-vous relire ou réentendre le discours de Ndadaye à l’issue de son élection ? Il a parlé comme Rwagasore surtout quand il appelle les Barundi, y compris ses adversaires de campagne à considérer la victoire du Frodebu comme celle de toute la Nation. Ceux qui chercheraient à opposer les deux héros commettent un délit politique grave.
3. Pensez vous que Ndadaye Melchior est responsable du calvaire qui a suivi son assassinat ? Si non qui en serait responsable ?

La morale nous interdit de tenir le Président Ndadaye pour responsable du calvaire dont vous parlez. Bien sûr, la mise au clair des responsabilités sur ce qui s’est passé appartient à la Justice, qui aurait dû trancher et qui malheureusement est aux abonnés absents. Les autres éclaircissements peuvent provenir de différents témoignages de tout citoyen ayant une contribution à apporter, y compris à travers le processus de Vérité Réconciliation, qui est en panne depuis plus de 12 ans. Mais il existe aujourd’hui des pistes sur lesquelles l’on peut travailler. Pour ce qui me concerne par exemple, je suis prêt à donner ma main à couper pour dire que la haute hiérarchie politique et militaire qui était aux affaires en octobre 1993 a des responsabilités indéniables, soit pour avoir agi directement en planifiant ou en faisant exécuter les forfaits, soit indirectement en fermant les yeux devant les évidences. Je suis également très sévère aussi pour la haute hiérarchie qui dirigeait l’Uprona à l’époque : lisez à ce propos le rapport des ONGs daté du 5 août 1994, et vous verrez… Je dis aussi que je suis regardant en même temps pour certains cadres du Frodebu qui, à l’époque, se sont engouffrés dans une léthargie coupable, estimant généralement qu’ils n’avaient d’autre position à prendre que de se cacher alors même qu’il appartenait à eux de prendre des décisions historiques qui s’imposaient. J’en veux particulièrement à ceux qui ont déroulé des tapis rouges aux principaux conspirateurs militaires qui se sont retrouvés « réhabilités » en occupant des fonctions phares à la tête des forces de défense et de sécurité alors même qu’ils venaient de coordonner la réalisation de ce qui est pour moi, étant donné le contexte, le crime d’Etat le plus odieux de nos 50 dernières années. Et dans ces conditions, pensez vous qu’ils avaient des leçons à donner aux jeunes qui ont pris le pouvoir en 2005 et qui nous surprennent aujourd’hui en prenant les décisions que vous savez ?

4. Ni les assassins du président Ndadaye, ni les criminels des citoyens innocents n’ont jamais été interpellés ou inquiétés. Croyez-vous que les mécanismes de justice transitionnelle qui tardent à venir sauront à la fois rendre justice à toutes les victimes et réconcilier les Burundais ?

Non… Non… Non… Cessons de rêver pour le moment. Si les tendances ne s’inversent pas et que les alliances contre nature actuelles demeurent, le statu quo va durer.
5. Pensez vous que le President Ndadaye est mort compris par les siens vu la tragédie qui a suivie sa mort, et vu les divisions qui ont suivi au sein de sa famille politique ?
Monsieur, vous me posez une colle comme on dit. Car cette question est très vaste et complexe. Laissez-moi y répondre étape par étape. Oui, Ndadaye est mort compris par les uns, mais manifestement incompris par d’autres. Seulement, on peut dire que parmi ceux qui le comprenaient, il y a eu une foule de gens qui n’avaient pas les moyens d’agir sur les circonstances. Savez-vous par exemple qu’en ma qualité de représentant diplomatique du Frodebu en Europe et au-delà j’ai pris l’initiative, avec l’accord de ma hiérarchie à Bujumbura et de Ndadaye lui-même, de négocier une convention de sécurité rapprochée qui aurait pu permettre au nouveau Président d’aller plus tranquillement vers les réformes qu’il avaient annoncées en matière de défense et de sécurité, mais en disposant autour de lui d’un dispositif sécuritaire efficace, notamment des moyens de communications téléphoniques sécurisées, un système d’alerte rapide en cas d’urgence. Le dossier a évolué très positivement à la Vitesse grand V. J’ai obtenu dans un temps record et avec des moyens dérisoires qu’un émissaire spécial du Président Mitterand à l’époque vienne à Bujumbura pour aider à mettre en place le dispositif que j’avais négocié. Malheureusement, un membre influent de l’entourage présidentiel, qui continue à faire du bruit aujourd’hui, a préféré faire enterrer ce dossier, une gaffe aux conséquences extraordinairement énormes pour le pays et son nouveau chef Ndadaye et que l’on m’a fait payer très cher.

6. Veuillez nous en dire plus sur ce dispositif et sur vos motivations.

En dire plus, c’est assez difficile de tout étaler ici, mais quant aux motivations, j’avais expliqué à mes interlocuteurs – dont le rôle dans le « Pré-carré » africain de la francophonie de ce moment là était ce que vous savez – que nous avions toutes raisons de craindre pour la sécurité personnelle du Président élu, en raison des circonstances historiques que vous connaissez. S’il y avait une solution sur le terrain diplomatique, c’était d’abord à Paris qu’il fallait aller la chercher. Cela je l’avais compris grâce aux années que je venais de passer en Europe. Mais pour le moment, laissez-moi seulement me limiter à noter que ce dispositif avait été négocié durant un temps record : moins d’une semaine ! Je me référais au nouveau contexte géopolitique régional qui a dû obliger les protagonistes de la guerre rwandaise qui sévissait toujours à signer l’Accord d’Arusha du 5 août. L’Ougandais Museveni y parrainait le FPR, Ndadaye rééquilibrait les forces aux côtés de Habyalimana, et la France, jouait son rôle de gendarme africain de l’époque, car Washington n’avait pas encore suffisamment fait avancer ses pions. Mais le parrainage de Mobutu, s’il demeurait inévitable dans l’espace CEPGL, était éclipsé par la montée en puissance de l’image d’un président démocratiquement élu à Bujumbura. C’était cela la principale grande donne que je savais mieux expliquer.

7. Comment votre démarche avait-elle été reçue à Bujumbura par les nouveaux hommes forts ?

Avec enthousiasme. Surtout à cause du niveau exceptionnellement élevé des autorités avec lesquelles je négociais dans une ville internationale où le Frodebu n’était pas connu, mais où, en revanche, les réseaux Uprona avaient réalisé le maximum de leur lobbying avec des moyens d’Etats d’une rare consistance.

8. Comment avez-vous pu convaincre pendant un temps si limité ?

Avec mes interlocuteurs, j’ai parlé le langage politique du réalisme, que ces derniers comprenaient vite. J’ai en particulier dit d’emblée que je ne venais pas me plaindre pour les relations antérieures que Paris entretenait avec le Parti Etat que nous venions de battre par les urnes de la manière la plus démocratique. Mais que je venais leur donner l’opportunité attendue de créer des liens plus prometteurs avec les nouveaux maîtres de Bujumbura. Je leur ai montré à quel point notre victoire était déterminante dans notre sous région Grands Lacs et que c’était dans leur intérêt de changer de fusil d’épaule. J’ai été compris avec une facilité déconcertante, qui a été cependant freinée, je dois le reconnaitre, par un problème de compréhension au sein de l’équipe de mes amis, de la puissante dynamique qui se créait en France en direction du Burundi. Mes amis sentaient seulement que les mouvements de mauvaise humeur commençaient à se faire entendre dès le 3-4 juin, furent rapidement calmés par le message que les interlocuteurs que j’avais sensibilisés ont adressé aux fauteurs.

9. Pourtant, un coup d’Etat a dû se préparer pour le 3 juillet même s’il a échoué, non ?

J’ai déjà reconnu que la puissante dynamique que ma démarche avait créée n’était pas toujours comprise dans sa dimension, surtout à cause du fait que nous venions de loin et qu’il nous fallait du temps pour maîtriser les déterminants géopolitiques qui se faisaient jour. J’ai dû moi-même faire un voyage exploratoire surprise à Bujumbura au lendemain de la prestation de serment du 10 juillet. Quand je suis arrivé à Bujumbura, j’ai malheureusement trouvé un Parti Frodebu vainqueur certes, mais éclaté, infiltré et paralysé. Bien sûr, en même temps, j’ai observé un vent clientéliste fort qui s’installait. Les grandes décisions se prenaient dans des cercles de militants de la dernière heure alors que les structures du parti étaient là pour cela. Mon problème le plus préoccupant sur ce point, c’était que ces militants là- en général très à l’aise dans leur nouvelle position acquise par opportunisme – connaissaient fort peu de choses du grand Frodebu dont les racines les plus lointaines, il faut le savoir, se trouvent à Kigali. Pas à Gitega !

10. Vous dites, “pas à Gitega ?” Qu’est-ce que cela veut dire ?

Poser moi la question un autre jour. Je dirais seulement, en somme, que la révolution commençait à manger les révolutionnaires, comme on dit. Résultat : le Président élu s’est finalement retrouvé presque seul surtout vers septembre 1993, juste au moment où ses ennemis de l’aile dure uproniste dans laquelle se recrutaient les putschistes de juillet et octobre commençaient à montrer leurs griffes sur le terrain.

11. Avez-vous réagi à cette situation ? Si oui, comment ?

Mes marges de manœuvres, dans ce pays que je n’avais plus vu depuis 1989, étaient forcément réduites. Je me suis d’ailleurs vu obligé de m’en retourner brutalement à Genève après un séjour de six semaines. Ce que j’avais vu méritait une profonde réflexion pour mon avenir professionnel… Mais j’ai quand même pris la liberté d’écrire un rapport de mission dans lequel j’ai averti que si la nouvelle équipe ne se ressaisissait pas, l’Uprona récupérerait le pouvoir en moins de six mois et qu’il faudrait encore jusqu’à 20 ans pour le récupérer. Je suis allé jusqu’à prédire l’aggravation de la crise rwandaise si le gouvernement Frodebu ne prenait pas ses responsabilités dans le sens du renforcement des acquis du chambardement géostratégique qui venait de s’opérer.
La suite ? Vous la connaissez, maintenant que vous avez vu l’imbroglio des vingt dernières années. Un nombre considérable de contradictions actuelles trouvent leurs origines dans ce qui s’est noué à cette époque. Avec ceci de regrettable que certains ténors s’érigent encore aujourd’hui en donneurs de leçons sans avoir eu au préalable le courage appréciable de regretter certaines errances qui se répercutent sur le contexte actuel.
C’est pourquoi j’ose croire que si le Frodebu veut viser un nouvel avenir au Burundi, par exemple pour aider à la dynamique vérité réconciliation qui nous préoccupe tous, cet avenir passe, à mon avis, nécessairement, par un exercice d’autocritique interne.

12. Monsieur Déo Hakizimana, Je vous remercie tres sincerement pour avoir consacré votre temps avec Burundi Magazine.

13. C’est moi qui vous remercie plutôt de l’entrevue que vous m’avez reservé.

Receuilli par Melchiade Bankuwiha, Fondateur et redacteur en Chef du Burundi Magazine

Source : BURUNDI Magazine