Coopération Chine-Afrique : entre leurre et miracle, entre promesses et périls

Chine-Afrique : entre leurre et miracle, entre promesses et périls

En pensant aux étreintes entre la Chine et l’Afrique, qui semblent tellement irriter les chancelleries occidentales, je n’ai pas résisté à la tentation de parodier l’humoriste français Coluche : `` Qu’est-ce que c’est que ces Chinois qui viennent prendre le pain de la bouche de nos requins de la finance françafricaine ? ``

Ce n’est plus en effet un secret pour personne : les relations Chine-Afrique font grincer des dents chez certains partenaires traditionnels de l’Afrique. L’enjeu est de taille : les échanges entre l’Afrique et la Chine représentent actuellement, selon le magazine Jeune Afrique, 100 milliards de dollars, au même titre que les échanges entre les USA et le continent.

Donc, la percée chinoise sur le continent noir irrite. Mais est-ce pour de bonnes raisons ? Armés des meilleures intentions du monde – et la sagesse populaire nous dit que l’enfer en est pavé – les opposants au tango fulgurant entre la Chine et sa nouvelle conquête dénoncent le pillage des ressources africaines par l’ogre chinois : sa boulimie de matières premières – dont le pétrole - l’amènerait, disent les bien pensants, à fricoter avec des gouvernements qui foulent aux pieds les droits humains, crachent sur la bonne gouvernance et verrouillent l’espace politique. Suivez mon regard vers le Soudan !
Son besoin d’ouvrir les marchés pour vendre les produits de son industrie en expansion l’amènerait à accorder des aides non assorties de conditionnalités en termes de gouvernance, à flirter avec des autocrates et à coucher avec des dictateurs sanguinaires, honnis par l’Occident. Suivez mon regard vers le Zimbabwe !

Au-delà du brouhaha des marchands du temple, qui, pendant la colonisation puis la néo-colonisation, ont montré que le développement du continent noir était le cadet de leurs soucis, il faut avoir à l’esprit ce mot de Charles de Gaulle – les pays n’ont pas d’amis, ils ont des intérêts – pour comprendre l’offensive économique, culturelle et diplomatique de la Chine en Afrique. Les historiens nous disent que jusqu’au XVIIIème siècle, l’Inde et la Chine produisaient près de 80% du PIB mondial. La révolutiuon industrielle intervenue en Europe et en Amérique a changé la donne. L’Angleterre a été au centre du monde du XIXème siècle, puis les États-Unis ont dominé le XXème siècle.
La Chine s’est récemment imposée comme la deuxième économie mondiale après les États-Unis. Après une éclipse de deux siècles, le retour de l’Asie au centre de la géopolitique et surtout au cœur de la géo-économie, dans le contexte de la globalisation, dérange au plus haut point les partenaires traditionnels du continent, qui l’ont toujours, tout en le méprisant, considéré comme une chasse gardée. Ironie de l’histoire : c’est vers la fourmi chinoise et ses immenses capitaux que la cigale européenne lorgne, pour l’aider à redresser la monnaie commune, au moment où la zone euro tente désespérément d’éviter le naufrage. Quitte, pour cela, à piétiner certains de ses principes. Il est vrai que, comme disait Oscar Wilde, il faut toujours s’appuyer sur ses principes : ils finissent bien par céder…

Chine Afrique : une relation millénaire

Jaloux de ses prérogatives, tout en mobilisant toujours la rhétorique ``droits-de-l’hommiste``, l’Occident demande donc à l’Afrique de modérer ses transports, d’appliquer vigoureusement les freins, de desserrer son étreinte avec la Chine… pour faire de la place aux autres. Pourtant, les relations entre le lointain Empire du Milieu et le continent ne datent pas d’hier. Déjà, au Xè siècle avant l’ère chrétienne, la Chine entretenait des relations commerciales avec l’Égypte. L’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch nous apprend aussi que, des siècles plus tard, la Chine commerçait avec l’Afrique orientale. Aux XIV et XVème siècle, cent ans avant que, avec les Portugais, l’Europe ne ``découvre`` le continent, des marins chinois sillonnaient l’Est du continent. On a ainsi retrouvé de la porcelaine chinoise au Zimbabwe, dans les fameuses ruines du Monomotapa. Les produits chinois étaient échangés contre de l’or, que cette région produisait à profusion, l’autre pôle de production du métal précieux étant ce que l’Occident a appelé la Gold Coast, la Côte de l’or, correpondant au Ghana actuel. Ce commerce prit fin quand, inexplicablement, l’empereur de Chine interdit à ses sujets de naviguer, au tournant du XVème siècle.

Le retour de la Chine sur le continent fut d’abord un projet politique, avant d’être une aventure économique. La Chine a suivi de près le mouvement de la décolonisation. Elle est présente à Bandung, en 1955, où l’on dresse la table pour l’émancipation des peuples colonisés et l’émergence du Tiers-Monde, 6 ans après la création du régime communiste. Elle est surtout présente en Afrique, aux côtés de ceux qui se battent contre le colonialisme, en Algérie, au Mozambique, en Afrique du Sud contre l’Apartheid, mais aussi en Angola à travers – ô paradoxe ! – un soutien partiel à l’UNITA, soutenu par les États-Unis et le régime raciste sud-africain de l’époque, alors que le MPLA est soutenu par Cuba et l’URSS. À l’époque, la rhétorique chinoise rappelle constamment que la Chine ne s’est elle même que tout récemment libérée de la botte des colons. Au nom de la fraternité des humiliés, elle prête donc main forte à ceux qui veulent briser leurs propres chaînes. Cet investissement ne portera cependant ses fruits que bien plus tard, quand la Chine des années 1980, emmenée par Deng Xiaoping, se lancera à la reconquête du continent, mais cette fois-ci pour des motifs économiques.

``China is back`` : l’ère de la ``diplomatie du chéquier``

Deng Xiaoping inaugure une ère de la diplomatie soustraite à l’emprise de la politique et de l’idéologie et placée sous le signe du pragmatisme. L’ouverture politique et économique interne rendue par le bel oxymore de ``communisme de marché``, se traduit en termes diplomatiques par une offensive tous azimuts, où les réserves de devises patiemment accumulées constituent des clés pour ouvrir la voie à la pénétration chinoise, notamment sur le continent africain. C’est ce que l’on appelle la ``diplomatie du chéquier``. Diplomatie d’autant plus efficace que le partenaire chinois se refuse à donner au continent, par ONG interposées, des leçons de gouvernance – les fameuses conditionnalités démocratiques – à l’instar des partenaires euro-américains. Les domaines de l’intervention chinoise sont nombreux, allant de l’indutrie du pétrole aux mines en passant par les télécommunications, l’agriculture et le commerce de détail.

L’offensive chinoise est aussi appuyée sur une certaine vision du ``soft power``, la diplomatie culturelle. On compte actuellement 5 centres Confucius sur le continent africain et une radio, Radio Chine Internationale, basée au Kenya. Par ailleurs, face à un Occident dont l’espace politique est pollué par les idées de la droite ou de l’extrême droite, et qui distribue parcimonieusement les visas aux étudiants internationaux, la Chine est en train de gagner un levier d’influence supplémentaire : des milliers d’Africains s’inscrivent dans les universités chinoises. Ils y bénéficient de bons enseignements et paient des frais de scolarité relativement abordables pour les classes moyennes du continent noir. Ces jeunes seront demain autant d’ambassadeurs locaux de la Chine en Afrique et autant de relais pour la diffusion de l’évangile du développement selon Hu Jintao.

Il faut ajouter à ces armes de séduction massive ces grand-messes que sont les Forums de coopération sino-africaine, où les leaders africains sont accueillis avec les honneurs dus à leur rang et des trésors de diplomatie dont seule est capable une civilisation millénaire, soucieuse de ses intérêts. À ces rencontres annuelles, même les pays entretenant des relations avec la rivale république chinoise de Taiwan sont invités. Il a fallu que Pékin lance le bal en 2006 pour que l’Union européenne lui emboîte le pas, en 2007, par le sommet Union Européenne-Afrique de Lisbonne. Les leaders africains prennent du galon, surtout d’ils viennent de pays ayant d’énormes réserves de pétrole (Gabon, Angola, Nigeria) ou s’ils ont des population susceptibles de devenir de marchés, et donc des relais de croissance pour les entreprises européennes, comme l’Égypte, l’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Algérie.

La Chine change les règles du développement international

``Pour que le Tiers-monde se développe, il ne faut pas lui donner plus d’argent, il faut lui en prendre moins``, disait le sociologue québécois Jacques B. Gélinas. La boulimie de matières premières de l’atelier du monde fait monter les enchères et la France notamment renégocie les prix des matières stratégiques – comme l’uranium nigérien – qu’elle exploitait à vil prix. Et elle redoute l’influence grandissante de la Chine dans son précarré notamment au Gabon et au Congo, et, au-delà de la Françafrique, sur l’Angola et l’Algérie où la Chine, avec le contrat de 2 milliards de dollars pour la consruction de la Mosquée d’Alger, vient de gagner le jackpot.
La soif d’énergie de la Chine change aussi la donne sur le marché pétrolier du continent, et les pays africains gagnent au change. Les prix concurrentiels qu’elle pratique sur le marché des infrastructures (stades, bâtiments publics, routes, chemins de fer, barrages, etc.) constituent une rude concurrence pour les entreprises européennes, notamment celles du secteur des BTP, qui avaient littéralement pris le continent en otage. Enfin les bailleurs traditionnels, à l’instar de la Banque mondiale, commencent à financer des secteurs jadis systématiquement exclus de leurs préoccupations, comme les infrastructures et l’agriculture. Il serait malvenu de s’en plaindre.

Il reste cependant des questions fondamentales et légitimes sur la présence chinoise en Afrique : par exemple cette importation systématique de main-d’œuvre chinoise – une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci, et qui vit dans des conditions spartiates. En plus de priver les Africains de retombées économiques immédiates des projets, ce procédé prive aussi la main d’œuvre locale d’opportunités d’apprentissage et d’acquisition des savoirs et des savoir-faire dont le continent a besoin pour son développement. À cet effet, l’Afrique devrait se doter de codes du travail de nature non seulement à garantir des quotas d’employés locaux sur les chantiers chinois, mais aussi de prévoir des balises pour assurer le respect des droits des travailleurs.

Le continent devrait aussi, dans sa législation, prévoir des dispositions relatives à la restauration des sites miniers. Le scandale des mines désaffectées, fortement polluées, laissées par des minières occidentales, ne doit pas être une excuse pour que les nouveaux venus laissent à leur tour derrière eux des désastres écologiques - à l’instar de Shell au Nigéria - qui poseront des problèmes de santé publique à des générations entières.

Enfin l’Afrique devrait se battre pour que les intérêts de la Chine n’interfèrent pas dans la politique interne et dans ses décisions au sein des instances internationales. C’est celui qui paie les violons qui donne le ton, dit le proverbe. De l’Afrique du Sud qui a récemment refusé un visa au Dalai Lama à la Zambie et au Soudan en passant par la Lybie et la Côte d’Ivoire, la main chinoise dans les dynamiques politiques internes et dans les décisions internationales des États africains est de plus en plus visible, de plus en plus lourde. La Chine clame sa non-ingérence dans la politique intérieure de ses partenaires, mais elle a des intérêts tellement importants qu’elle est amenée à franchir la frontière problématique entre la défense de ses intérêts et l’influence politique nécessaire pour les protéger.

Bref, la présence chinoise en Afrique, malgré ses promesses, recèle aussi des périls. Mais, en l’occurrence, les puissances occidentales sont mal placées pour formuler des critiques ou donner au continent des leçons sur la conduite à tenir. Paul Wolfovitz, critiquant l’avancée chinoise à partit de la Banque mondiale, n’est pas crédible, parce que le bilan de cette Banque sur le continent n’est pas reluisant. Les bailleurs de fonds européens et américains, tordant le bras à la RDC pour revoir les contrats chinois, au prétexte que le Congo perd au change, ne sont pas crédibles, parce que les infrastructures que les Chinois se proposaient de construire, contre les contrats miniers, n’ont jamais été à l’agenda des mêmes institutions qui montent au créneau pour dénoncer le prétendu marché de dupes dont Kinshasa aurait été victime. Louis Michel, commissaire européen à l’action humanitaire, n’est pas crédible quand il parle de ``partenariat de valeurs``dont l’Europe serait la championne, alors que la cupide Chine ne s’intéresserait qu’aux valeurs sonnantes et trébuchantes. Ce qui manque au continent, et que nous appelons de nos vœux, ce sont des leaders capables, au besoin de mettre en concurrence les prédateurs, pour que l’Afrique tire son épingle du jeu. Nous avons besoin de dirigeants capables de défendre les intérêts de leurs pays et d’incarner les aspirations de leurs peuples quand les partenaires, anciens et nouveaux, se battent pour défendre les leurs.

Sinon... sinon le continent se fera encore dépouiller par de nouveaux venus, éventuellement coalisés avec les anciens, comme le montre cette offensive récente des États-Unis envers la Chine pour coordonner leurs projets sur le continent. Un deal sur le dos du continent et un projet de partenariat sino-américain où, encore une fois, l’Afrique n’a pas – ou pas encore ? - été invitée à présenter sa perspective. Et où elle risque d’être le dindon de la farce !

Et puisque l’humoriste français Coluche, décidément, nous séduit, rappelons ce passage délicieux où un homme interpelle les Chinois à propos de la présence européenne sur leur territoire. Ils sont présents partout chez vous, les Blancs. Et ils n’ont fait que des conneries partout où ils sont passés. Vous n’avez donc pas peur ? Vous ne craignez pas le mélange ? Ce à quoi les Chinois, zen comme il fallait s’y attendre, auraient répondu : Non, on n’a pas peur. Regardez, dans un œuf, il y a du blanc et du jaune. Eh bien, quand on mélange, il ne reste plus que du jaune !

Il ne faudrait surtout pas noyer les aspirations des peuples du continent noir dans le jaune des intérêts chinois, âprement défendus par les missionnaires de Hu Jintao. Il faut une autre génération de leaders capables de défendre bec et ongles les intérêts du continent. Quels que soient les prédateurs du moment...et au besoin, en les mettant en concurrence. Peut-être que, faute de lui donner plus d’argent, on lui en prendra moins.

Fabien Cishahayo