“Rien d’audacieux n’existe sans la désobéissance à des règles.” de Jean Cocteau (Poésie critique)

Burundi : Mandela le Magnifique et nous. Au-delà du carnaval des hypocrites. {par Fabien Cishahayo}

[noir]Éditorial[/noir]

[bleu]Burundi : Mandela le Magnifique et nous. Au-delà du carnaval des hypocrites.[/bleu]

Mandela, l’icône de la lutte anti-Apartheid, s’est éteint en ce 5ème jour de décembre 2013, à l’âge canonique de 95 ans. Un peu partout dans le monde se lève un concert d’hommages, les uns plus lyriques que d’autres, y compris dans les pays où, jusqu’à tout récemment, on le traitait encore de terroriste, comme pour confirmer les propos de ce cynique qui disait : « Si vous voulez que les gens disent du bien de vous, mourez ! » Mais mon intérêt pour le sujet et le citoyen du monde, Nelson Rolihlahla Mandela, est ailleurs. Il concerne la relation qu’il a entretenue avec le Burundi et surtout celle que le Burundi, mon pays natal, qui célèbre le héros, a entretenue avec ses bourreaux.

JPEGMandela a croisé notre route vers la paix en 2000. Et il a radicalement changé la donne des négociations qui ont mené à la paix, consacrée par l’accord d’Arusha signé la même année. Quand le grand homme était en prison, notre pays pratiquait alors un système qui ressemblait étrangement à celui pratiqué en Afrique du Sud. Et mon pays commerçait allègrement avec le pays qui avait envoyé Mandela derrière les barreaux, condamné « à perpétuité plus cinq ans ». Ces échanges commerciaux indignes d’une nation sensible au sort des damnés de la terre sud-africaine, j’en ai eu connaissance parce qu’un ami qui travaillait chez Dimitri, la célèbre épicerie de Bujumbura, me disait constamment qu’ils allaient réceptionner des marchandises venant d’Afrique du Sud à l’aéroport. Un autre ami a fait partie d’une mission commerciale de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Burundi. Un autre enfin, dans nos échanges sur le réseau Facebook, m’a avoué qu’il était parti en mission en Afrique du Sud, avec un visa estampé « temporarly white », (temporairement blanc), pour lui permettre de fréquenter des lieux exclusivement réservés aux Blancs, et d’interagir avec des Blancs pendant sa mission. Et pendant ce temps, une résidence universitaire s’appelait Soweto ; on jouait une pièce de théâtre intitulée "Soweto ou le cri de l’espoir" (un clin d’œil pour corriger l’Apartheid local ? J’en doute personnellement !) et au sein du même establishment politique qui commerçait avec un système honni du monde entier, des groupes se battaient prétendument pour la fin de l’Apartheid. Certains de ces militants – dont un professeur d’université bien connu, spécialiste en relations internationales - se voyaient déjà diplomates dans la représentation diplomatique du Burundi en Afrique du Sud post-Apartheid. C’est la raison pour laquelle, entendant le brouhaha des hommages rendus à Mandela, je dis que l’hypocrisie des Burundais me tue !

1999 : Nyerere est mort, vive Mandela.

Après la mort de Nyerere en 1999, Mandela a pris la relève pour diriger les négociations de paix interburundaises. L’innovation introduite par Mandela dans la dynamique des négociations qui ont mené à la paix, c’est le langage de la vérité. « Rejoignez le monde moderne », dit-il d’entrée de jeu, aux Burundais réunis à Arusha, comme pour leur dire qu’ils vivent encore dans une sorte de Moyen-âge auquel ils doivent s’arracher pour s’inscrire dans la modernité politique.

Et dans l’optique de fonder son approche sur des faits incontestables, Mandela rencontre des officiers de l’armée burundaise. À cette armée que l’on prétendait républicaine, il donne une leçon de choses : il appelle l’un après l’autre des officiers de haut rang, et demande de quelle ethnie et de quelle région ils sont, même s’il a – déjà - l’information. Et ils sont bien obligés, malgré leur bégaiement, de reconnaître qu’ils sont de la même région – Bururi- et de la même ethnie, tutsie. C’est avec ce langage de la vérité que Mandela a pu arracher aux protagonistes du conflit burundais l’accord historique d’Arusha en décembre 2000.

JPEGDeuxième moment de vérité : le 12 juin 2001, Nelson Mandela débarque à Bujumbura et demande… à visiter la prison de Mpimba, lieu sinistre s’il en fût, mais qui était le seul susceptible de lui permettre, à lui qui avait vécu pendant 27 longues années derrière les barreaux, de comprendre l’essence du système politique qu’il devait contribuer à changer. Les obstacles étaient nombreux, les prétextes subtils – les Burundais sont de fins diplomates - pour lui barrer la route vers la prison. L’ancien locataire de Roben Island persiste, signe… et visite Mpimba, au désespoir de ceux qui dirigeaient la prison… et le pays. « Vous êtes un petit président. Vous êtes sans cœur- you are heartless », dit-il alors au Président de l’époque, le major Pierre Buyoya, qui sûrement se souviendra encore longtemps de ce sermon. « Comment pouvez-vous traiter des êtres humains comme ça ? Est-ce qu’il y a dans ce pays des gens qui craignent Dieu ? », enchaîne-t-il, imperturbable. Mandela ajoute alors que, même en Afrique du Sud dans une prison gérée par des Blancs, il n’avait jamais été traité de façon aussi inhumaine.<media1281|embed|left>

Mandela est mort. Méditons sur son héritage

Maintenant que Madiba est mort, au-delà de ce concert d’éloges – « une fois qu’ils ont cassé leur pipe, on pardonne à tous ceux qui nous ont offensé » – écrivait Georges Brassens, il nous faudrait saisir ce moment pour méditer sur son apport à notre histoire et sur les leçons de gouvernance qu’il nous a données. Que dirait-il des conditions de détention s’il débarquait à la prison de Mpimba par exemple ? (voir photos reproduites du lieu où était récemment détenu l’ancien Vice-Président de la République, M. Bamvuginyumvira Frédéric ; photos reproduites avec l’aimable autorisation du site iwacu-burundi.org). Ne dirait-il pas à l’actuel Président : « Tu es un petit président. Tu es sans cœur. Comment peux-tu traiter des citoyens de cette manière ? »

Le souci du compromis habitait constamment ses interventions. Quand il s’est agi de trancher pour la période de transition, il a décidé, pour apaiser les esprits, que Buyoya gérerait les 18 premiers mois de la transition, les 18 autres devant être gérés par un leader de l’autre ethnie. Il comprenait que le leadership militaire, dont il avait reçu une délégation, tenait - pour de bonnes ou de mauvaises raisons, il n’en avait cure- à ce président comme à la prunelle de ses yeux, et il était soucieux de proposer une paix des braves. Quand il s’est agi de départager les Burundais, au regard des pourcentages ethniques au sein des nouvelles institutions, il a dit aux uns – qui n’avaient rien – que 60 ou 50%, c’était une avancée extraordinaire, et aux autres, qui avaient tout – que 50% d’un côté et 40% de l’autre, pour une groupe représentant 15% de la population, ce n’était pas une perte, mais un bon « deal ». Cette paix des braves que nous vivons actuellement, malgré ses lacunes et ses ratés, est un legs de cet illustre disparu.

Mandela est mort…immortel

Mandela est mort…même si la façon dont il a mené ses luttes, le respect qu’il a toujours eu envers ses pires ennemis, la grandeur d’âme avec laquelle il a traité ses adversaires, l’ont rendu immortel. Nous avons eu beaucoup d’honneur avec sa nomination comme médiateur. Il a rendu visibles et audibles notre cause et notre conflit. La route d’un immense monument de l’histoire universelle a croisé la nôtre. Au lieu de ce concert d’éloges, nous devrions organiser des journées de réflexion sur l’héritage qu’il a laissé au Burundais et sur sa contribution à notre sortie du tunnel, pour ancrer résolument notre pays dans la voie de la démocratie. Ce rappel de l’apport de Mandela à notre histoire devrait nous réconcilier, opposition et coalition au pouvoir, société civile, communautés religieuses, instruits et simples citoyens, pour redessiner la route du futur du Burundi.