“Rien d’audacieux n’existe sans la désobéissance à des règles.” de Jean Cocteau (Poésie critique)

TUNISIE : LES LEÇONS DE LA RÉVOLUTION DU JASMIN Entre les rêves de liberté des peuples et les intérêts des maîtres du monde

Tunisie : les leçons de « la révolution du jasmin »

« Arrêtez d’attribuer la révolution tunisienne à facebook et à twitter. La révolution tunisienne, c’est d’abord les Tunisiens qui l’ont faite », s’insurgeait récemment une tunisienne, furieuse d’entendre sur toutes les tribunes que c’est facebook qui a changé la face de la Tunisie. La première leçon que nous devrions tirer de ces événements, c’est d’abord, c’est surtout que les citoyens sont capables de prendre leur destin en mains, même si les satrapes qui les verrouillent dans l’impasse politique sont soutenus par une communauté internationale souvent si prompte à donner des leçons ou à proposer son expertise pour le maintien de l’ordre ou plutôt du désordre établi, mais qui lui profite. Les médias, qu’ils soient nouveaux ou anciens, interviennent pour bloquer (comme c’est le cas pour mes mass-médias tunisiens, sous la botte du dictateur) ou pour catalyser des mouvements enclenchés par des humains, et qui, hélas, - carburent souvent au sang des martyrs. La loi des révolutions est dure, mais c’est la loi !

La deuxième leçon à tirer de ces événements, c’est le démographe français Emmanuel Todd qui l’a donnée : il y a une corrélation entre l’alphabétisation, la démographie et la révolution. La modernisation démographique (en Tunisie, le taux de fécondité est de deux enfants par femme en 2005) et la modernisation éducative (94,3% des jeunes de 15 à 24 ans sont scolarités), est selon lui un résultat du recul des religions, qui prônent toutes une mentalité nataliste. Qui ne se souvient du fameux « multipliez-vous, remplissez la terre ! ». L’islamisme ne serait donc, selon lui, qu’une réaction – une régression plus précisément – de populations excédées par « les propres excès d’un prétendu camp du progrès ».

Je tire personnellement deux dernières leçons de cette tourmente dont j’espère qu’elle mènera le peuple tunisien vers des horizons plus apaisés et des institutions plus stables et plus consensuelles. J’invite mes lecteurs détenteurs d’un quelconque pouvoir à Bujumbura –j’ose croire qu’ils lisent nos élucubrations d’exilés – à méditer ces deux leçons. Les pillages intervenus dans les villas somptueuses des proches du régime de Ben Ali devraient nous amener à nous interroger sur nos priorités. Ces personnes proches du pouvoir ont accumulé des biens, construit des villas pharaoniques, dans un pays où la majorité de la population était condamnée aux privations, où l’horizon des jeunes était bouché, où les diplômés d’universités devaient vendre des fruits et des légumes pour nourrir leur famille.

Construire une villa, c’est bien. Cela ne prend pas longtemps si on est aux postes de commandes ou si on a une parcelle du pouvoir. Et que l’on a en plus une éthique élastique et une définition très personnelle du bien commun. Mais construire une nation, un État, cela est plus long, plus lent, cela demande du sang, de la sueur, mais c’est plus rassurant. Une fois la tâche complétée – mais peut-on jamais la compléter ? - la maison natale est perçue par tout le monde comme havre de paix, un bien précieux à sécuriser selon cet adage bien de chez nous qui dit que l’on ne jette pas de roche là où on a entreposé la baratte. C’est quand tous les individus nés dans un pays sentent que l’on a construit une œuvre commune qu’ils en deviennent vraiment citoyens et sont prêts à défendre becs et ongles les acquis démocratiques qu’ils ont arrachés de haute lutte. Les villas individuelles ne seront jamais à l’abri des pillages et du vandalisme que si la maison natale est bien construite. Si elle est dans un état de délabrement avancé, parce que les moyens que l’on devrait lui consacrer servent à construire les villas individuelles, il ne faudra pas s’étonner si, demain, la rue se retourne contre la minorité de kleptocrates qui ont mis le pays en coupe réglée et fait main basse sur ses ressources.
A Bujumbura comme à Tunis, les bâtisseurs de villas pharaoniques devraient méditer ce clin d’œil, un brin cynique, d’un tutsi rwandais à l’endroit de hutus qui construisaient des villas en 1990, quand le FPR a engagé la guerre contre le Rwanda : « Vous devriez, a-t-il dit, construire des villas avec des pneus ! Pourquoi donc ? répondaient les interlocuteurs, sarcastiques ? Parce que vous pourriez être amenés à partir loin, très loin du Rwanda avec ces villas. Alors les doter de pneus ne serait pas une précaution inutile ! L’histoire, hélas, a confirmé que le tutsi rwandais avait raison. Comme avait mille fois raison Albert Camus quand il écrivait dans la Peste : « Il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul ».

Il faudrait doter les villas qui poussent comme de champignons à Bujumbura d’immenses pneus – on peut passer la commande chez Caterpillar : en cas de surchauffe de la rue, cela pourrait aider... pour le déménagement.

La dernière leçon – et non la moindre – concerne la gouvernance. Nombre de représentants de la communauté internationale – en commençant par les Français – louaient hier la stabilité de la Tunisie, ses performances économiques, sa croissance soutenue. Dominique Strauss Khan, du FMI, donnait même ce pays en modèle pour le reste du Maghreb et du monde en développement. Nul ne se risquait à montrer qu’il n’y a pas de bonne gouvernance économique sans bonne gouvernance politique. Et Jacques Chirac poussait la myopie politique et l’escroquerie intellectuelle jusqu’à dire que « le premier des droits de l’homme c’est manger, être soigné, recevoir une éducation et avoir un habitat. De ce point de vue, il faut bien reconnaître que la Tunisie est très en avance sur beaucoup de pays. Il faut le souligner, nous avons chacun nos critères d’appréciation".

Je n’ai pu m’empêcher de faire le parallèle entre la situation de la Tunisie et ce qui pourrait arriver à certains de nos pays africains dont on vante les leaders, alors qu’ils ont mis le pays à genoux, qu’ils musèlent les médias, et verrouillent rigoureusement l’espace politique. Ces pays, que je ne nommerai pas mais que certains même parmi nos concitoyens célèbrent comme des modèles, ont ce qu’on appelle dans le jargon international des « hommes forts ». Leur gouvernance économique rassure et attire les investisseurs. Des lobbys très puissants défendent leurs intérêts – et leur réputation – à l’étranger. Mais peut-on avoir une bonne gouvernance économique quand la gouvernance politique est sinistrée ? Peut-on construire une économie solide quand l’espace politique est rigoureusement cadenassé ? La chute vertigineuse de l’ami Ben Ali, un « grand ami de la France », devraient nous faire réfléchir sur l’incompatibilité fondamentale entre une gouvernance économique solide et durable et le verrouillage de l’espace politique ainsi que le refus obstiné des règles élémentaires de l’État de droit.

Du temps de la guerre froide, un sud-américain reprocha aux Américains de maintenir en Amérique du Sud des dictateurs sanguinaires, alors même qu’ils se présentaient comme un modèle de démocratie. Ce sont des fils de putes que vous soutenez et qui nous font vivre dans la terreur au quotidien. Oui, ce sont des fils de pute, aurait répondu un diplomate. Mais c’est nos fils de putes à nous.

Je me demande qui, parmi « le fils de putes » qu’imposent les maîtres du monde, les peuples, excédés de voir leurs enfants s’immoler parce que l’horizon des possibles est totalement bouché, chasseront des palais dorés où, sourds et aveugles, ils n’entendent pas les murmures du peuple d’en-bas et ne voient pas la détresse qui amène les jeunes à s’asperger d’essence et à entrer dans l’histoire, sous la forme tragique de « torches vivantes » !

Fabien Cishahayo