Rencontre avec Mgr Sérapion Bambonanire, Président de la CNTB

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Rencontre avec Mgr Sérapion Bambonanire, Président de la Commission Nationale des Terres et Autres Biens.

Interview réalisée par Fabien Cishahayo.

FC : Bonjour Monseigneur, et merci de nous accorder cette entrevue.

SB : C’est moi qui vous remercie de votre visite, car je suis toujours très heureux d’échanger avec les autres, étant donné qu’une confrontation sereine des idées constitue une belle source d’enrichissement mutuel. N’est-ce pas ?

FC : Oui, c’est tout à fait vrai. Et dans ce sens, vous avez récemment organisé une conférence de presse pour faire le point sur les travaux de la CNTB. Quelles ont été les motivations véritables qui vous ont poussé à effectuer cette sortie médiatique ?

SB : Effectivement, nous venons d’organiser, le 19 janvier dernier, un panel de presse qui, comme je l’ai souligné dans le mot liminaire, voulait dire à l’opinion nationale et internationale, ce que la CNTB entend présenter comme cadeau au peuple burundais, en cette année du cinquantenaire de l’Indépendance de notre pays. Il a fallu donc, pour cela, toucher à certains sujets que d’aucuns ont toujours considérés comme tabous, afin d’orienter correctement le débat tout en évitant précisément d’offrir à nos populations un cadeau inutile, empoisonné ou piégé.

Juste en passant, je voudrais vous éviter de tomber, vous aussi, dans le piège de ceux qui n’y ont vu qu’une sortie médiatique de plus, exactement comme les nombreuses autres auxquelles nous sommes habitués et qui n’ont jamais prétendu changer grand-chose au sort de nos populations en souffrance.

Ce 19 janvier dernier au contraire, nous savions que nous allions jeter un pavé dans une mare nauséabonde de mensonges eux aussi plus que cinquantenaires, et que, par conséquent, certaines personnes parmi celles qui se seraient senties visées auraient vite fait de lever leurs boucliers, conformément à l’habitude dont ils ont le monopole, de transformer allègrement les victimes en bourreaux.

Voilà pourquoi jusqu’à cette minute, le monde entier est témoin de ce que les seuls qui ont crié haro sur le baudet proviennent d’un horizon politique monochrome, tandis que, à l’intérieur du pays et au sein de la diaspora, une opinion absolument majoritaire, toutes sensibilités confondues, ne se lasse d’affirmer avoir entendu, enfin, le message qu’ils attendaient depuis des décennies. Et comme il fallait s’y attendre, nos détracteurs minorisés n’ont pas tardé à invoquer le seul argument qu’ils semblent maitriser plus que quiconque, c’est-à-dire : le spectre de la violence et de l’effusion de sang.

FC : Quelle est l’ampleur des spoliations que vous dénoncez ? Y-a-t-il eu des recherches ou des enquêtes pour évaluer les spoliations, identifier leurs auteurs et leurs victimes ?

SB : Notre Commission est à sa sixième année d’activités, et statistiquement parlant, le bilan est largement positif. Ainsi, nous vantons aujourd’hui plus de 16 mille litiges résolus à travers tout le territoire national, et nous sommes en train de mettre les bouchées doubles pour nous attaquer, en un temps record et avec tout le sérieux qu’il faut, aux presque 9 mille autres que nous avons déjà enregistrés. En plus, en collaboration avec le HCR, le Ministère de la Solidarité et d’autres partenaires, nous sommes en train de préparer l’accueil et la réinstallation de 37.000 compatriotes qui vivent actuellement dans le Camp de Mtabila en Tanzanie, sans oublier les milliers d’autres qui sont éparpillés dans plusieurs pays du monde, et dont nous pensons qu’ils rentreront au Burundi au fur et à mesure que la situation politique se stabilisera.

Mais auparavant, 500 mille personnes sont déjà rentrées au Burundi, et ont été accueillies de la meilleure façon possible, grâce à un travail titanesque et je dois dire, comme de fourmis, de nombreuses personnes et d’Organisations humanitaires, dont précisément la CNTB en ce qui regarde leur réinstallation.

Au cours de tout ce travail d’accueil et de réinstallation, la CNTB était mieux placée que quiconque, pour se rendre compte de l’ampleur des dégâts causés par des décennies de violences et d’injustices sans nom. En un mot, au vu de la situation réelle sur le terrain, c’est tout le pays qui a été littéralement et constamment saccagé et sinistré par ces spoliations, au point que l’image qui lui convenait le mieux juste à la fin de la dernière guerre, c’est celle d’une maman exsangue, qui offre à son bébé un sein aussi vide qu’une chaussette sèche.

Quant aux auteurs de cette tragédie, je m’abstiendrais volontiers de répondre directement, d’autant plus que l’identification des véritables responsables des spoliations ne fait pas partie du cahier de charges de la CNTB. Celle-ci, en effet, est principalement chargée d’aider à être rétablis dans leurs droits, tous ceux qui ont été spoliés d’une terre ou d’un bien au cours des différentes crises qu’a traversées notre pays depuis l’Indépendance.

FC : Quelle couverture les médias ont-ils réservée à cette conférence de presse ?

SB : Dans l’acte même du panel de presse, la CNTB a vu l’implication de l’Association Burundaise des Radiodiffuseurs, qui réunit onze (11) radios locales. Cela a permis à la population toute de suivre l’événement en direct, sur dix chaines radiophoniques. Dans la suite, le public a remarqué qu’une seule radio n’était pas au rendez-vous et qu’elle a continué d’ignorer complètement les travaux de ce panel.

Pour sa part, la Radiotélévision Nationale s’est engagée en première ligne dans la préparation logistique, de sorte que nous lui devons tout le succès de l’initiative et l’en remercions encore une fois et de tout cœur. En même temps, un espace fort remarqué a été réservé au travail de la CNTB même dans les émissions radiotélévisées des jours qui ont suivi. Pareillement, des sites comme www.burundibwacu.org, www.abarundi.org, http://www.arib.info et www.iwacu-burundi.org, ont publié en intégralité la version française de notre mot liminaire, ce qui a permis à la communauté burundaise de l’étranger de se faire une idée des défis rencontrés par la CNTB dans l’accomplissement de sa mission.

Dans tous les cas, les témoignages qui nous arrivent même des coins parmi les plus reculés du pays nous font croire que le débat a été suivi avec beaucoup d’intérêt par une grande partie de la population, au point que certaines radios comme Isanganiro et Bonesha ont, à leur tour, organisé des panels eux aussi très suivis, pour l’approfondissement des questions soulevées au cours du panel de presse. Au moment où je vous parle, deux autres radios viennent de nous contacter à cet effet, tandis qu’une longue interview sur le même sujet du rétablissement des sinistrés dans leurs droits devrait paraître incessamment à la Une du Journal Iwacu.

FC : Quelle est l’implication de la société civile, notamment les Églises, dans la résolution des conflits liés aux terres et autres biens spoliés ?

SB : Vous me pardonnerez d’abord de me demander avec vous si toutes les Confessions religieuses font réellement partie de la Société Civile que nous connaissons actuellement dans notre pays. Au cours de ce panel par exemple, le Président du FORSC, qui parlait justement au nom de la Société Civile, a fait une intervention tellement politique que très difficilement l’Eglise catholique en particulier pourrait s’y reconnaitre. Et quelques semaines auparavant, la Conférence des Évêques Catholiques du Burundi avait sorti un Message vibrant à l’adresse non seulement de leurs fidèles, mais aussi de tous les hommes de bonne volonté quels qu’ils soient, d’un équilibre et d’une portée morale tellement élevés qu’elle sortirait très difficilement de la plume d’un membre de la Société Civile telle qu’elle se présente aujourd’hui au Burundi.

Cela dit, je préférerais parler tout simplement de la part qui devrait revenir aux Confessions religieuses dans la résolution des conflits liés aux terres et aux autres biens. Je crois que, à quelques exceptions près et grâce précisément à la neutralité dont elles devraient faire preuve sous peine de se suicider sans espoir de retour, les Confessions religieuses sont naturellement porteuses d’un message qui est une solution toute faite à la question qui nous occupe. Et si je dis bien « à quelques exceptions près », c’est que, à la CNTB, nous avons déjà enregistré des cas en quantité non négligeable, où certaines Confessions religieuses bien connues se sont comportées elles aussi comme des marâtres et sont aujourd’hui en litige avec de pauvres gens dont elles occupent les terres depuis des décennies. Il est donc évident que les Pasteurs de ces Confessions religieuses qui ont participé directement ou indirectement aux spoliations sont automatiquement hors-jeu, lorsqu’il s’agit de jouer la médiation entre les sinistrés et ceux qui aujourd’hui occupent leurs terres ou leurs biens.

Par contre, sans aucun risque de me tromper, je suis très heureux de rappeler à notre mémoire collective que, suite à la crise de 1972-1973, Mgr Bernard Bududira, alors Vicaire Général du diocèse catholique de Bururi, a eu le courage d’adresser une Lettre aux fidèles catholiques de son diocèse, pour leur rappeler le devoir impérieux, pour un chrétien, de la restitution des biens volés ou illégalement occupés, sous peine de n’être plus admis aux sacrements de l’Eglise Catholique. En même temps, il annonçait que la même peine extrême frappait automatiquement quiconque avait directement tué ou provoqué la mort ou l’exil de quelqu’un en mentant sur son compte, s’il refusait de se repentir et de réparer. Et je me souviens qu’à l’époque, le jeune Prélat a échappé de justesse à l’assassinat en se réfugiant à la Nonciature Apostolique, d’où il n’est sorti qu’après moult tractations entre le Représentant du Saint-Siège et le Président de la République en personne.

Bref, les catholiques en particulier savent très bien que, en cas de vol ou d’usurpation d’un bien quelconque, la condition pour être pardonné et réadmis à la vie de l’Eglise, c’est la restitution du bien volé ou usurpé, après un repentir sincère. Pour cela, aucune confession et aucune prière de guérison et de purification ne sont efficaces, si elles ne sont pas accompagnées de la restitution totale des terres ou des biens injustement spoliés et occupés.

Sur ce point, je sais que les Confessions religieuses présentes au Burundi sont unanimes, puisqu’elles enseignent toutes avec force que quiconque occupe ou jouit unilatéralement d’un bien appartenant à autrui sans son consentement, doit d’abord le restituer à son propriétaire légitime, s’il veut être pardonné par Dieu et se réconcilier avec les hommes.

Lu et entendu dans notre contexte où les burundais en très grande majorité sommes croyants, cette vérité devient encore plus engageante même en politique. Pour cela, les burundais devraient s’interroger sérieusement, en humains et/ou en croyants, et non plus uniquement en politiciens, en tutsi, en hutu ou en militaires, et j’en passe. Et nos communautés religieuses d’appartenance devraient alors éviter scrupuleusement toute fausse neutralité sur ce point, en se rappelant clairement ainsi qu’à leurs ouailles ce devoir sacré de la restitution.

Dans ce sens, au vu du comportement on ne peut plus violent de certains politiciens qui, tout en se disant et en s’affichant profondément croyants et/ou chrétiens, s’entêtent à rejeter une vérité que Dieu Lui-même et leurs églises tiennent en honneur, les responsables religieux à tous les niveaux devraient impérativement sortir de leur mutisme et, par leur voix prophétique, aider les burundais à faire des avancées significatives sur le chemin de la justice, de la paix et de la réconciliation, sans hypocrisie et sans mensonges. Sans cela, c’est-à-dire aussi longtemps que même des chrétiens et des croyants continueront à jouir des terres et des biens injustement spoliés ou littéralement volés, le pardon et la réconciliation que nous appelons de tous nos vœux resteront des coquilles vides.

C’est pourquoi, comme Jésus qui n’hésita pas à prendre le fouet pour chasser du temple tous les voleurs qui se servaient de la religion pour faire leurs affaires, nos Communautés chrétiennes surtout devraient s’occuper paternellement et sérieusement à la fois des responsables impénitents de ce pillage organisé, qui ne sont pas fichus de chanter à tue-tête la paix, le pardon et la réconciliation, dans nos cathédrales et nos temples, alors que, en ne restituant pas, leur conscience reste vaccinée contre le repentir sincère.

FC : Justement, vous avez effectué cette médiatisation pour prendre l’opinion publique à témoin, afin que l’hypocrisie qui entoure cette question cesse. Espérez-vous des gestes concrets, notamment que des groupes de tutsis se désolidarisent des personnes responsables de ces spoliations, qui après tout ne se sont pas opérées dans l’intérêt d’une ethnie mais au bénéfice d’une petite mafia ?

SB : Je voudrais d’abord préciser que la réalité rencontrée sur terrain prouve à suffisance que, s’il est vrai que la quasi-totalité des rapatriés sont des hutu, il existe de nombreux tutsi dans le grand groupe des autres qui, sans avoir quitté le pays, ont été injustement privés de la jouissance de leurs biens. Par ailleurs, il est un fait avéré que, au niveau national, il y a plus de hutu que de tutsi qui occupent les terres des hutu. Cela veut donc dire qu’il est absolument contraire à la réalité et à la vérité de dire que la restitution des terres et des autres biens se fait automatiquement en faveur des hutu et au détriment des tutsi. Ce qui est vrai, par contre, c’est que, n’en déplaise à nos détracteurs, le rétablissement dans leurs droits des sinistrés et de tous les sinistrés sans distinction, est bénéfique pour tout le monde, y compris pour les occupants secondaires eux-mêmes, car elle endigue définitivement et pacifiquement toute possibilité de heurts et de tensions entre les deux parties.

D’autre part, nous sommes en train de constater, ces jours-ci, que les tenants du refus catégorique du principe de la restitution ne sont pas nécessairement ceux qui occupent les terrains et les maisons appartenant à autrui dans les provinces et sur les collines, mais bien un petit groupe de nantis vivant presqu’exclusivement à Bujumbura. Et, franchement, à les entendre parler, ils donnent l’impression de se préoccuper pour quelque chose de beaucoup plus important que les lopins de terre de Makamba ou de Rumonge.

Personnellement, je prends très au sérieux leurs menaces, surtout lorsqu’ils brandissent celle de l’effusion de sang dans un pays où beaucoup de blessures sont encore béantes, et je me dis tout simplement qu’ils savent très bien par qui et comment le sang va être versé. Et je me pose tout simplement cette question : « Qu’est-ce que la restitution des terres et des biens à leurs propriétaires légitimes a de si dangereux pour Mr. Nditije par exemple et pour ne citer que lui, pour qu’il en arrive à invoquer l’apocalypse pour toute la nation ? ».

Voilà alors pourquoi je trouve plus urgent qu’au lieu d’accompagner cette minorité de violents dans leurs projets macabres ou dans leur lutte désespérée pour une improbable survie politique, quiconque aurait la malchance d’occuper encore une terre ou une maison, ou qui jouirait actuellement d’un bien mal acquis au détriment d’une victime des crises sanglantes qu’a connues notre pays, oublie les arguties de ces politiciens rompus à l’art du mensonge et de la manipulation, pour retrouver le salut et la libération de sa propre conscience dans la restitution, après un dialogue franc et clarificateur avec qui de droit, avec la médiation de la CNTB.

FC : Oui, justement, certains acteurs comme Nditije et Gasutwa ont déjà annoncé l’apocalypse en affirmant noir sur blanc que le sang va couler à flots si vous allez de l’avant - en termes de résolution du conflit - dans le sens qu’annonce votre conférence de presse. Que peuvent faire les institutions de la République pour éviter les dérives éventuelles ?

SB : J’aime bien que vous les appeliez des « acteurs », à condition que vous ne pensiez pas qu’ils font du théâtre. En effet, si vous aviez été dans la salle de l’Ecole Nationale d’Administration ce jeudi 19 janvier dernier, vous auriez noté avec moi et avec tous les téléspectateurs, que Mr Nditije avait un regard réellement menaçant, comme s’il était prêt à joindre l’action au mot. En ce qui me concerne, j’ai pris ses menaces au sérieux, car il parlait ce jour-là comme quelqu’un qui n’en serait pas à son premier coup. Voilà pourquoi je pense qu’il serait urgent de la part des Institutions de la République, qu’elles conjuguent leurs efforts pour empêcher Mr Nditije et ceux qui seraient tentés de lui emboiter le pas de mettre à exécution leur plan macabre, puisque par fidélité au peuple burundais et à la Nation tout entière, la CNTB doit aller de l’avant dans sa mission de rétablir tous les sinistrés dans leurs droits injustement usurpés et bafoués.

Mais il y a aussi un travail de prévention à faire, qui consisterait à inculquer à nos populations, à travers un discours politique diamétralement opposé à celui des Nditije, toutes les valeurs qui mettent la personne humaine au cœur de tout ce que nous essayons de construire pour notre pays. Ainsi, face à la menace de mort et d’effusion de sang, les institutions de notre pays devraient promouvoir et développer avec une force accrue une véritable culture du respect de la vie. Ensuite, contrairement à l’interprétation fantaisiste, intéressée et volontairement faussée des lois et des textes légaux qui régissent la vie et les rapports entre les citoyens, il faudrait que les burundais s’inscrivent décidément dans la logique du culte sincère de la vérité et de la légalité, jusqu’à abhorrer toute forme de malhonnêteté, d’hypocrisie et de délinquance intellectuelles.

Il est en effet affreux de voir combien les burundais savent mentir, même à la télévision, au vu et au su de tout le monde, devant même leurs propres enfants. Par exemple, même s’ils savent pertinemment que tout le monde sait ce qu’ils sont et ce qu’ils font, ils se permettent de raconter sans sourciller que les mauvais et les méchants c’est toujours les autres d’en face. Dans le cas d’espèce, on aura beau demander à nos détracteurs d’indiquer un seul texte qui prouverait que l’Etat burundais ait jamais ordonné la spoliation des terres et des biens des personnes tuées ou en exil suite aux massacres de 1972-1973 par exemple. Pour toute réponse, ils se hâteront d’envoyer leur mémoire en vacances, pour oublier la question posée, en affirmant mordicus que les occupants secondaires des biens et des terres des absents les ont légalement reçus de l’Etat, tout en sous-entendant que ce dernier n’avait pas le temps d’écrire les documents en question. Et lorsque vous leur prouvez que les rares documents qu’ils présentent pour fonder leur prétendu droit de propriété sont faux, ils s’étonneront d’abord de ce que vous osiez mettre en doute leur bonne foi, avant de rétorquer que ces faux papiers ont été vrais pendant près de quarante ans, et que vous n’avez donc pas le droit de penser le contraire.

Et le drame pour le pays tout entier, c’est que cette culture de la fausseté, du laxisme et du mensonge a pollué à volonté toutes les sphères de la vie communautaire et privée, dans tous les sens et dans toutes les directions, au point qu’il faut être un véritable héros pour lui échapper.

Ce qu’il faut alors pour espérer de nous en sortir un jour, c’est que toutes les institutions de la République orientent différemment leur vision et leurs projets, afin que, un certain jour pas très lointain, puisse naître chez nous un nouveau type de citoyen imbu de ces valeurs qui nous ont fait cruellement défaut jusqu’ici, et sans lesquelles nous allons certainement vers la catastrophe.

FC:Voudriez-vous dire, par là, que nos institutions – notamment le Parlement – devraient se prononcer clairement et officiellement sur cette question ?

En réalité, nos institutions, y compris le Parlement, se sont déjà prononcées clairement et officiellement sur cette question. Qu’il suffise de nous rappeler que les règles actuelles du jeu politique sont toutes issues ou inspirées des Accords d’Arusha, et qu’en même temps, elles sont respectueuses du Droit international. Or, en ce qui regarde les rapatriés par exemple, les Accords d’Arusha et le Droit International confirment sans nuance aucune le principe de leur rétablissement total dans les terres et les biens dont ils auraient été injustement privés. Dans la suite, le Parlement burundais a voté la Loi qui régit actuellement la CNTB, dont l’esprit et la lettre disent clairement que la mission essentielle de la Commission est d’aider le sinistré en général, et le réfugié en particulier, à être rétabli dans la totalité de ses droits légitimes.

La grande question qui se pose en fait, est celle de la compréhension que nous avons, les uns et les autres, des dispositions légales qui existent en cette matière.

J’ai évoqué, ci-dessus, le fait que nous avons un besoin criant et pressant, dans notre pays, d’être amenés au culte de la vérité et de l’honnêteté intellectuelle. Au cours des discussions qui ont suivi mon mot liminaire lors du panel de presse du 19 janvier dernier, le public présent n’en croyait pas ses oreilles, lorsque le Député Charles Nditije en est arrivé à baser toute sa plaidoirie sur une traduction libre et possibiliste du texte officiel que lui-même a accepté à Arusha en affirmant et je cite : « Dire que le rapatrié doit pouvoir récupérer la totalité de ses biens ne signifie pas qu’il doive nécessairement les récupérer, mais tout simplement qu’il pourrait éventuellement les récupérer ». Et lorsqu’un intervenant lui a rappelé la traduction du texte officiel kirundi, il n’a pas changé d’avis, mais il a révélé à la nation tout entière que depuis Arusha, il avait personnellement informé la médiation que le rétablissement des rapatriés dans leurs droits de propriété allait inévitablement provoquer un bain de sang et une nouvelle guerre dans le pays.

Devant l’extrême gravité de ces assertions de Mr Nditije et consorts, il me semble quant à moi, que le pays n’a pas besoin de nouvelles prises de position officielles sur le sujet qui nous occupe, car, même si elles devaient subir quelques retouches, celles qui existent déjà sont claires et nettes. Ce qu’il faut, par contre, c’est que nos Institutions suivent de très près les mouvements et les agissements de ces personnages qui ne rêvent que du sang et de la pagaille, pour les dissuader à temps de commettre encore une fois l’irréparable, en engageant le pays dans la voie sans issue de la haine et de la violence fratricides.

Ainsi, si par malheur quelque chose de fâcheux devait arriver à un sinistré en quête de rétablissement dans ses droits, ou à un membre de la CNTB dans l’exercice de ses fonctions, qu’il soit clair, d’ores et déjà, que les enquêteurs ne devront pas chercher loin et longtemps, car les coupables éventuels se sont déjà déclarés, en promettant pleurs et désolation si jamais la Commission s’entêtait à suivre le chemin de la vérité, du droit et de l’équité.

Interview réalisée par Cishahayo Fabien, Professeur.