Burundi. Célébrer 50 ans d’indépendance : une grand-messe pour rien ?

Réhabiliter politiquement les héros non chantés, pour donner du sens au cinquantenaire

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Réhabiliter politiquement les héros non chantés, pour donner du sens au cinquantenaire

Faut-il célébrer le cinquantenaire de l’indépendance du Burundi ? La question a été posée par un nouveau groupe facebook auquel un ami a bien voulu m’associer, ce dont je le remercie. Mais cette question, même si à première vue elle paraît légitime, est dénuée de pertinence, de mon point de vue tout au moins. Demandez aux Palestiniens qui vivent la colonisation si elle est un festival du rire au quotidien. Demandez aux gens qui, en Europe occidentale, ont vécu l’occupation nazie, même si eux-mêmes occupaient d’autres peuples, si cette période fut un repas de gala étendu sur plusieurs années. Non, il n’y pas de bonne colonisation ou de bonne occupation et, par conséquent, il n’y a pas de mauvaise décolonisation ni de mauvaise émancipation. Les peuples dont on prétend qu’ils n’étaient pas mûrs pour l’indépendance n’étaient pas davantage mûrs pour la dépendance et l’imposition de l’ordre colonial quand, lors de la conférence de Berlin (1884-1885), les puissances européennes ont décidé de se partager le continent, avec une carte posée sur la table, une règle plate et une équerre. Au mépris des peuples qui vivaient sur ce continent, où l’humanité a commencé sa glorieuse épopée.

Fêter, d’accord, mais comment ?

Tel que je connais mon pays, il est facile de deviner comment sera fêté le 50ème anniversaire de notre indépendance. On sortira quelques grabataires du silence intarissable où ils se sont murés depuis des décennies. Ils raconteront, avec des trémolos dans la voix, comment ils se sont battus pour l’indépendance du pays, en soulignant au passage leur proximité avec Rwagasore. Tout naturellement, ils ne diront rien de ce que sa femme et ses enfants sont devenus. Pas plus qu’ils ne diront ce que sont devenus leurs compagnons de lutte, comme Mirerekano – vous savez, celui qui était le bailleurs de fonds du parti - ou Ngendandumwe, l’un des premiers intellectuels du pays. Ils ne diront rien- et surtout, ils ne demanderont pas pardon – au sujet de tous les pendus et de tous les fusillés qui s’étaient battus à leurs côtés pour l’émancipation politique de ce pays.

Le parti de Rwagasore – le parti UPRONA – pavoisera, paradera, fera la roue comme un paon. Il appellera sûrement les mânes de Rwagasore – qui ne le reconnaîtrait sûrement pas s’il revenait – pour dire, la main sur le cœur, qu’il est l’artisan de l’indépendance, que tout allait bien quand il était aux affaires, et que le pays est au bord du gouffre, sans confesser qu’il est parmi ceux qui l’y ont mené.
Du côté des partis d’opposition dans leur ensemble, on nous sortira un discours éculé sur le gâchis que fut notre indépendance. On rappellera que nous n’avons ni indépendance politique ni développement économique. On chantera sur tous les toits que nous avons un des pires bilans au monde en matière de violation des droits humains. Personne ne rappellera au passage que dans cette nébuleuse se cachent souvent les acteurs d’hier, co-responsables de ce qui nous arrive actuellement, parce que par leurs actions, par leurs omissions, par leurs silences ou par leurs discours, ils ont dressé la table pour le fiasco actuel.

Naturellement, du côté du parti au pouvoir, on sera aux abonnés absents. Par peur de passer pour des extrémistes, par peur des acteurs de l’époque encore en vie, qui terrorisent encore la population en verrouillant soigneusement et rigoureusement le discours politique. Par cécité politique, par paresse intellectuelle ou méconnaissance des enjeux, ce parti, dis-je, se réfugiera dans un silence assourdissant. Et jouera une pièce de théâtre, une comédie écrite par d’autres, où il ne jouera qu’un piètre rôle de figurant.

Mais je me dis qu’une majorité dans les institutions, cela devrait servir à quelque chose. Notamment à réhabiliter politiquement ceux que l’histoire a broyés.

Poser un geste fort, un geste républicain, pour soigner les blessures de l’Histoire

Gérer un pays, c’est aussi gérer des symboles. Une réhabilitation politique des acteurs de l’indépendance, ces héros non chantés comme écrivait Herménégilde Niyonzima, ces héros condamnés et exécutés de façon expéditive dans les années post-indépendance, serait un geste fort, un geste républicain, qui réconcilierait notre peuple avec son État et ses institutions. Le pays pourrait convier les descendants de ces héros à cette célébration, rappeler leur sacrifice et demander pardon, en notre nom, au nom de l’État, pour toutes les souffrances que ces Justes et leurs descendants ont endurées.

Mais je serais étonné et pour tout dire agréablement surpris que ce geste soit posé. On dépensera sûrement des fortunes en célébrations d’une indépendance qui, pour certains, a été – a posteriori - tout, sauf une libération, parce qu’elle les a livrés pieds et poings liés à des acteurs sans foi ni loi, qui continuent à clamer que dans le bon vieux temps où ils étaient aux commandes de la République du Burundi, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.

En écrivant ce texte, les paroles de la chanson Imagine de John Lennon me trottaient dans la tête : ``You may say, I am dreamer, but I am not the only one. I hope some day you’ll join us, and the world will live as one.” Vous pouvez dire que je suis un rêveur, mais je ne suis pas le seul. J’espère qu’un jour vous nous rejoindrez et que le monde vivra ainsi dans l’unité`` .

Pessimiste, va !

Ce texte peut paraître pessimiste. La raison en est fort simple : les pessimistes ne sont jamais déçus et je préfère de loin le pessimiste qui rit à l’optimiste qui pleure. J’ajouterais que ce texte est habité par une espérance : celle de voir ces jeunes qui, sur facebook, discuteront de ce sujet nous rejoindre dans cette conspiration pour la paix, qui passera forcément par la célébration des héros non-chantés de l’indépendance du Burundi. C’est la seule façon de bousculer les grincheux qui se sont érigés en dépositaires exclusifs de l’histoire du Burundi et qui tremblent à l’idée que l’on puisse simplement la revisiter pour la réécrire.

Ce sera aussi la seule façon de donner du sens à la célébration du centenaire du départ des colons. Cela fera grincer des dents, mais c’est comme cela qu’avancent les autres nations.