RD Congo : quand les morts et les vivants se disputent la parcelle Quelles leçons pour le Burundi ?

RD Congo

Kananga : première et dernière demeure : même combat

par Francis Kalonga

(Syfia Grands Lacs/RD Congo), 4-01-2010

À Kananga, ville du centre de la RDC, vivants et morts se disputent les terrains disponibles. Depuis 2007, la ville connaît une poussée démographique importante qui nécessite la construction de nouveaux logements. Dans les cimetières, les "bonnes places" sont prisées. Quitte à empiler les cercueils.

À Kananga, capitale du Kasaï oriental, le moindre espace est convoité. Que ce soit pour construire des habitations ou pour enterrer ses morts, le combat ignore les frontières de l’au-delà. Depuis plus de deux ans, en effet, Kananga connaît une croissance démographique importante à la suite de l’arrivée de refoulés d’Angola. Selon la MONUC, citée par Radio Okapi, 4 500 Congolais provenant du pays voisin, via les postes frontière de Kamako, dans le territoire de Tshikapa, à 400 km à l’est de Kananga y vivraient. "Je comprends que tout le monde aimerait avoir un lopin de terre pour son habitation, mais où le trouver ?", s’interroge le maire de Kananga, Antoinette Kapinga Tsibuyi. La ville est obligée d’étendre les zones constructibles ; parfois au détriment des cimetières dénoncent certains. "Ils distribuent des parcelles jusque dans les cimetières, juste par cupidité", s’insurge un habitant. Pour Modeste Mpoyi, président d’AVOFIA (Action pour l’intégration familiale et l’adoption des veuves et orphelins), une Ong spécialisée dans la salubrité des cimetières à Kananga, "cela relève d’un manque de respect envers les morts". Mais pour d’autres, les besoins des vivants priment. "Nos morts, que nous respectons beaucoup, ne posent pas les mêmes problèmes que les vivants. Ces derniers devront être ’servis en premier’. Chacun de son vivant a besoin d’être logé, je pense", affirme Kapinga Tshibuyi qui reconnaît que même en empiétant sur les cimetières, il n’y a pas assez d’espace.

Tombes d’honneur

Dans les cimetières aussi on se dispute la place pour les morts. Jusqu’à fin 2005, les morts étaient répartis en deux catégories, riches et pauvres. "Les indigènes et les sans-familles étaient inhumés sans trace ni signe de croix", confie un croque-mort qui a travaillé jadis comme infirmier à l’hôpital général de l’ex-Luluabourg (l’ancien nom de Kananga). Depuis 2007, les familles qui ont une certaine notoriété veulent enterrer leurs défunts dans le cimetière de la commune de Kananga alors qu’il en existe dans chaque commune. Au sein même du cimetière de la ville, certaines places sont jugées meilleures que d’autres. Ainsi, des familles refusent les places "ordinaires", au profit de celles dites d’honneur. "Les proches creusent où ils veulent et ils superposent les cercueils, car ils ne veulent que des places à l’entrée du cimetière", explique le maire. Les familles des défunts se passent de la loi et ne déclarent pas les décès auprès des services de l’état civil. Cela leur évite de payer l’acte d’inhumation. "Il coûte 1 000 Fc (1 $), tandis que la construction d’une tombe revient à 10 000 Fc (10 $). Cet argent est utilisé pour acheter du matériel aratoire pour l’entretien des cimetières, mais les gens ne paient pas", assure Kapinga Tshibuyi. C’est ainsi qu’au cimetière de Kananga, qui peut continuer d’accueillir les morts jusqu’en 2035, il arrive que déjà aujourd’hui cinq cercueils soient placés dans une même tombe.

Cercueils superposés

Au décès d’un parent, il est fréquent que, par manque de moyens, la tombe soit simplement marquée d’une croix en bois. Souvent, ces croix disparaissent, volées par les gens qui vivent à proximité pour servir de bois de chauffage. Ou bien elles sont enlevées par d’autres familles qui enterrent leur mort sur cet emplacement. La tombe ainsi devenue anonyme est difficilement repérable. Ceux qui économisaient pour construire de vraies tombes hésitent à le faire puisque d’autres personnes ont été enterrées au même endroit. C’est le cas d’Oscar Ngindu, un agent de la société DHL à Kananga, dont l’épouse, assassinée en 2002, a été enterrée dans la commune de Kananga : "Je cherchais des moyens pour construire sa tombe, mais maintenant que d’autres personnes ont été enterrées avec elle, je fais quoi ?", s’interroge-t-il. Une première action a été entreprise par la Ville qui a fait appel à l’expertise d’AVOFIA. "Nous avons reçu mandat de nous occuper de la propreté dans tous les cimetières, moyennant 70 % du montant des actes d’inhumation. Nous assurerons aussi en permanence la sécurité sur place", explique Modeste Mpoyi. Le maire de Kananga estime que cela pourrait mettre un terme à l’empilement des cercueils. Pour faire face à la poussée démographique, le déplacement des cimetières semble indispensable. Mais pour cela, il faut que la population en exprime le souhait via son autorité communale qui transmettra la demande à la Mairie, seule à même d’agir.