Quand Kabila crachait la vérité à Colette Braekman (en 2001)

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Les premiers sentiments sont, dit-on, les plus naturels. Raison pour laquelle les conseillers des politiciens leur disent de s’en méfier. Voici ce que disait Kabila fils à Colette Braekman en 2001.

"Les Rwandais commettent un génocide contre les Congolais"

Joseph Kabila, l’énigmatique dirigeant du Congo-Kinshasa, arrivé au pouvoir en janvier dernier après l’assassinat de son père, sort de son mutisme. A l’heure de la réactivation des négociations de paix, il dénonce avec virulence "l’occupant rwandais".

15.03.2001 | Colette Braeckman | Le Soir

DE KINSHASA

Monsieur le Président, on commence à vous connaître sur la scène internationale. Mais, humainement, vous demeurez un inconnu. Je me rappelle cependant vous avoir vu de loin, à Kisangani [grande ville de l’est du Congo-Kinshasa], en 1997...

JOSEPH KABILA C’est vrai, j’étais là lorsque la ville est tombée aux mains de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL, qui visait à renverser Mobutu [chassé par Kabila en 1997]). J’étais avec les Rwandais et, lorsque j’ai vu comment ils se comportaient avec les réfugiés hutus, j’ai pensé qu’un jour nous aurions la guerre avec ces gens-là. Mais, à l’époque, il était impossible de parler de cela et, par la suite, tout a été fait pour bloquer la commission d’enquête des Nations unies - par Bizima Karaha entre autres, qui était alors ministre des Affaires étrangères du Congo. Aujourd’hui, bien sûr, si l’ONU voulait encore enquêter sur cette affaire, elle serait la bienvenue. Depuis lors, dans la région, il y a eu bien d’autres victimes, congolaises celles-là. Une ONG américaine a estimé que 2 500 000 civils congolais avaient péri au cours de la guerre actuelle. Un chiffre aussi massif n’est pas le fait du hasard : il y a bien eu intention de tuer la population. Cela aussi, c’est un génocide, contre les Congolais cette fois, mais nul ne s’en émeut. Il est vrai que, dans les forêts situées à l’est du pays, les caméras de CNN sont absentes... On a parlé des massacres de Kassika, de Makobola, de Shabunda plus récemment, mais qui s’y intéresse ? Lorsque les Mayi Mayi [rebelles de l’est du Congo] révèlent ces atrocités, on répond qu’il s’agit de la propagande des extrémistes hutus... Expliquez-moi comment la communauté internationale peut considérer que tout le peuple congolais est devenu interahamwe [du nom de la milice hutue].

Au cours du récent sommet de Syrte, en Libye [sommet de l’OUA, organisé par le colonel Kadhafi pour accélérer le processus d’union du continent], dont vous revenez, avez-vous réussi à plaider pour votre pays auprès des autres chefs d’Etat africains ?

Tout le monde estime que les Rwandais et les Ougandais ne devraient pas se trouver au Congo, même s’ils ont des problèmes de sécurité à leurs frontières. Mais je constate une certaine hypocrisie : on ne veut pas reconnaître clairement l’agression. On dirait que mes interlocuteurs africains sont timides. A Syrte, nous étions réunis pour discuter de l’unité africaine. J’ai dit à Paul Kagame [président du Rwanda] : "Comment peut-on construire cette unité alors que votre armée coupe presque mon pays en deux ?" L’unité de l’Afrique ne se fera pas sans le Congo, qui se trouve au centre du continent et qui est la clé de son unité. Perdre le Congo, c’est perdre l’Afrique.

Connaissiez-vous le président Kagame avant la guerre ? Etes-vous capable de désarmer les Interahamwe ?

Je connais Kagame depuis la guerre de 1996. Un jour, j’appellerai la communauté internationale ici et j’inviterai tout le monde à rechercher les Interahamwe. On verra alors qu’ils ne sont pas intégrés dans notre armée.

Les Rwandais se retirent de Pweto [sud du pays] : qu’en est-il du Kivu [région de l’est de la RDC, frontalière avec le Burundi] ?

Mais le Kivu, c’est le Congo, il n’est pas question de l’abandonner. Nous devons récupérer cette province-là aussi. Je récuse absolument ceux qui disent que le Congo serait trop grand, qu’on pourrait le diviser, le couper en plusieurs morceaux. Nous exigeons le retrait total des troupes d’agression, qui pourrait alors être suivi par une conférence régionale sur la stabilisation et le développement. On pourrait enfin y traiter les problèmes globalement : voyez ce qui se passe au Burundi... Je l’ai dit au président Pierre Buyoya : "Vous avez des troupes à plus de 900 kilomètres à l’intérieur du Congo, mais c’est votre capitale que vous devriez protéger [depuis plusieurs semaines, les rebelles hutus font des incursions meurtrières dans la ville de Bujumbura]." En outre, c’est dans toute la région, au Rwanda et au Burundi aussi, qu’il faut démocratiser, sinon il y aura toujours des problèmes. Nous, nous étions en route pour aller aux élections, mais cette guerre a cassé le mouvement.

Est-ce pour reprendre cette avancée vers le dialogue que vous avez accepté le retour du facilitateur Masiré [ex-président du Botswana, accusé de partialité par Laurent-Désiré Kabila] ?

Mon père [Laurent-Désiré Kabila, assassiné en janvier 2001] avait déjà accepté qu’il revienne, mais accompagné d’un cofacilitateur, de quelqu’un qui connaisse bien la situation géopolitique de notre pays. Pourquoi pas un Congolais ? Je dis toujours que les Congolais peuvent se mettre ensemble et résoudre leurs problèmes sans avoir nécessairement besoin d’un intermédiaire. Mais, puisque les autres exigent un facilitateur, nous l’acceptons, il peut venir.

Voyez-vous la paix se concrétiser dans un avenir rapproché ?

J’ai été dans l’armée, je sais que l’on ne peut pas continuer à gaspiller des vies humaines. On doit négocier, mais la souveraineté de notre pays, son intégrité territoriale ne sont pas négociables. Les choses avancent...
Que pensez-vous des accords de Lusaka qui lient toujours le retrait des troupes étrangères au dialogue intérieur congolais ?
Pour moi, il s’agit de deux points complètement différents : on ne peut pas dire que c’est seulement lorsque les Congolais auront commencé à se parler que les armées du Rwanda et de l’Ouganda, qui n’ont pas été invitées, entameront leur départ. Si leur présence devait être acceptée, c’est que le nouvel ordre mondial se construit sur le mépris du droit et des lois, sur la loi de la jungle, celle de la force. C’est très dangereux, car celui qui, comme nous, est faible aujourd’hui peut être fort demain... Si le dialogue entre Congolais réussit, nous allons pouvoir avancer, continuer à reconstruire.