“Rien d’audacieux n’existe sans la désobéissance à des règles.” de Jean Cocteau (Poésie critique)

Profil d’un témoignage : Bujumbura mon amour Par Jean-Marie Ndagijimana. Éditions La Pagaie, 2005.

Profil d’un témoignage : Bujumbura mon amour,

par Jean-Marie Ndagijimana. Éditions La Pagaie, 2005.

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Ce qui s’est passé au Burundi à partir du 29 avril 1972 peut-il être qualifié de génocide ou faut-il s’en tenir à ce que l’on appelle, avec cet euphémisme qui nous est habituel, « les événements » ? Pour le juriste rwandais Jean-Marie Ndagijimana, présent sur le terrain en 1972, la qualification ne fait pas de doute : après avoir présenté la définition du génocide aux termes de l’article II de la Convention pour la répression et la prévention du crime de génocide, convention ratifiée par les Nations Unies en 1948 et entrée en vigueur en 1951, le juriste écrit : « Lorsque des représentants d’un gouvernement ou d’un groupe armé quelconque, - qu’ils soient ministres, hauts fonctionnaires de l’administration, de l’armée ou de la police, des groupes armés organisés et que sais-je encore - lorsqu’ils dressent des listes de personnes appartenant à un groupe ethnique devant être arrêtées et lorsque le passage à l’acte entraîne la mort de centaines de milliers d’êtres humains comme au Burundi en 1972, il n’est pas permis de jouer avec les mots. Il s’agit bel et bien d’un génocide. Pérorer à longueur de journée sur l’existence ou non d’un plan préconçu est une injure aux victimes. L’élaboration de listes et la mise en marche de la machine meurtrière sont en elles-mêmes une preuve de préméditation. Ce qui est valable au Burundi l’est aussi pour les génocides commis au Rwanda depuis 1990. » (p.4).
Jean-Marie Ndagijimana est un étudiant rwandais inscrit à l’université du Burundi à la faculté de droit en 1972. Il a 21 ans à l’époque des faits. Pour faciliter la réconciliation entre la République du Burundi et la république sœur du Rwanda, des accords de coopération universitaire avaient en effet été signés par le président Micombero et le président Kayibanda. Le Burundi accueillait des étudiants rwandais en droit et à l’institut d’éducation physique et de sport à l’Université officielle de Bujumbura, tandis que l’Université du Rwanda à Butare accueillait des étudiants burundais à la faculté de médecine. C’est dans ces circonstances que Ndagijimana est accueilli à Bujumbura, une ville festive dont il tombe amoureux. Mais il devient aussi, bien malgré lui, un témoin-clé du premier génocide de l’histoire des grands lacs africains. Le témoignage qu’il livre en 2005, 34 ans après les faits, relève d’une double démarche : contribuer à l’éclosion de la vérité et surtout, soigner les blessures de l’histoire, les siennes et celles de tous ces êtres que l’histoire des grands Lacs africains a broyés : « Je ne raconte pas une histoire. Je n’invente rien. Je n’écris pas un roman. Je ne me livre pas à des analyses de situations à la manière des experts. Je n’accuse pas. Je témoigne. Sur ce que j’ai vu. Ce que j’ai vécu. Dans ma chair. Je soigne mes blessures. Profondes. Des blessures qui ont résisté à l’usure du temps. Des blessures vieilles de 34 ans. » (p.4).
Ndagijimana commence son témoignage en tordant le cou au mythe selon lequel les ethnies n’existent pas au Burundi et au Rwanda, parce qu’on ne peut pas les définir de façon rigoureuse, scientifiquement parlant. L’auteur se limite à constater que les ethnies sont une réalité destructrice, responsable de milliers de victimes et qu’à ce seul titre, elles méritent d’être prises au sérieux. Dénonçant l’hypocrisie qui consiste à nier l’existence des ethnies, du fait de l’inadéquation entre le terme ethnie et la réalité sociologique du Burundi et du Rwanda, il propose une attitude faite à la fois de sincérité et de responsabilité : « J’ai pris le parti de consommer sans modération l’utilisation des termes Hutu et Tutsi, convaincu que jouer à l’autruche contribue à pérenniser la mystification de ce phénomène racial qui est le chancre de la région des grands-lacs africains » (p.11).

L’auteur a suivi avec émotion les développements politiques des années 1990 et a rencontré le président Ndadaye au sommet de la Francophonie à l’île Maurice avant le coup d’État du 21 octobre 1993. Quand, de son escale au Zimbabwe avant le retour sur Kigali, il apprend que Ndadaye a été assassiné par l’armée, il pleure à chaudes larmes, convaincu que ce meurtre imbécile aura des répercussions fâcheuses sur l’évolution politique du Rwanda, en pourparlers avec la rébellion du FPR. Le Burundi paraissait aux Rwandais comme un laboratoire du vivre-ensemble, mais sa réussite en inquiétait certains autres, qui y voyaient le triomphe de la majorité hutue, considérée comme une majorité ethnique, alors que certains soutenaient la fumeuse théorie de la majorité d’idées. La mort de Ndadaye fut pour l’auteur l’occasion de réfléchir sur son témoignage, destiné à combattre les mensonges d’État, construits pour justifier la domination. Rappeler 1972 et le calvaire de certains de ses condisciples de l’Université du Burundi a donc comme visée ultime de fournir des munitions à ceux qui se battent « contre le règne du mensonge politique. Pour la justice et la vérité » (18).
L’auteur prend comme point focal l’université officielle de Bujumbura, pour raconter la longue nuit du Burundi, commencée le 29 avril 1972. Il raconte l’incursion de l’armée sur le campus au début du mois de mai, les arrestations d’étudiants sur base de listes préétablies : sur un effectif de 1500 étudiants que comptait alors l’université du Burundi, 700 seront massacrés pendant 3 mois. Ndagijimana décrit l’intrusion de l’armée sur le campus, alors qu’un professeur suisse d’économie politique, M. Jean Bonvin, futur président du centre de développement de l’OCDE, aborde un chapitre sur le malthusianisme (lire l’extrait que nous proposons). Une cinquantaine échappera par miracle à la mort. L’auteur épingle l’administration de l’université, en commençant par le recteur de l’époque, le père jésuite Jean Barakana : « Pendant que les étudiants hutus se font enlever et massacrer un à un, Mgr le Recteur ne lève pas le petit doigt pour protéger ses ouailles. Pas une simple dénonciation de l’intrusion meurtrière des militaires sur le campus universitaire. Le Vice-recteur, le responsable des services administratifs, le gestionnaire des résidences estudiantines qui connaît les résidents et leurs numéros de chambres, les étudiants membres de la Jeunesse Révolutionnaire Rwagasore (JRR) dont le leader de l’époque se trouve être le patron actuel du parti UPRONA (NDLR : il s’agit de Manwangari Jean-Baptiste), tous ces gens savaient ce qui se passait et y ont, d’une certaine manière, participé ». (p.66).
L’épuration de l’Université étant terminée, Ndagijimana et les autres étudiants rwandais, eux-mêmes hutus, sont menacés et l’ambassade du Rwanda procède rapidement à leur évacuation, en juillet 1972. À son retour au Rwanda, Ndagijimana et ses condisciples reçoivent des consignes très rigoureuses au sujet de ce qu’ils ont vu et entendu au Burundi. L’attitude du gouvernement rwandais pendant le génocide intervenu au Burundi a été d’imposer un black-out total sur les informations provenant du voisin du sud, en vue d’éviter que le Rwanda lui-même s’embrase. C’est le ministre de l’éducation de l’époque, l’ingénieur agronome Harelimana, qui donne la clé de la politique rwandaise. Recevant en audience les étudiants rapatriés, il leur dit : « Vous venez d’assister à des événements innommables. Vous n’ignorez pas les similitudes sociologiques entre le Burundi et le Rwanda : vous êtes assez grands pour imaginer la réaction de nos populations si elles venaient à apprendre les détails de ce qui se passe chez nos voisins : les hutus risqueraient de se venger sur les tutsis, et notre pays entrerait alors dans un cercle vicieux de violences aux conséquences imprévisibles. Vous devez garder cela à l’esprit. Le président Kayibanda en personne demande avec insistance que vous ne souffriez mot à personne au sujet des événements du Burundi, même à vos parents ! Vous saisissez ? Si ceux-ci vous posent des questions, dites-leur que vous n’avez rien vu, que vous étiez emmurés à l’université. Le gouvernement rwandais décidera du moment opportun pour informer le peuple rwandais. C’est compris ? » (p.86).
Les étudiants rwandais seront, pour l’année académique 1972-1973, envoyés au Zaïre pour compléter leurs études. Quant à la population rwandaise, elle ne tardera pas à connaître la vérité sur ce qui s’est passé au Burundi. La raison d’État, qui a guidé le président Kayibanda dans la gestion de l’information sur le génocide au Burundi, tournera en sa défaveur : si à partir de l’été 1972, l’échange d’injures entre le Rwanda et le Burundi, par médias interposés, peut laisser croire que le Rwanda s’est réveillé, il faut noter que la réaction rwandaise vient bien tard, étant donné que le génocide est consommé à l’époque. L’auteur, qui regrette le silence assourdissant de son pays pendant le génocide, fait remarquer qu’une pression du gouvernement rwandais aurait pu changer le cours des événements au Burundi : « Si le gouvernement rwandais avait exercé une pression intelligente, en dénonçant à temps l’extermination des hutus, les massacres n’auraient peut-être pas connu une telle ampleur » (p.92). L’opinion publique, excédée par l’attitude de l’État rwandais lui tournera le dos. Et ce que redoutait le président arrivera au début de l’année 1973. La violence jettera sur les routes de l’exil de nouvelles cohortes de tutsis rwandais et c’est dans le climat délétère que le major Juvénal Havyarimana prendra le pouvoir… et fera mourir son prédécesseur Kayibanda Grégoire en prison. L’antagonisme hutu-tutsi se doublera alors de l’antagonisme nord-sud, un antagonisme exacerbé qui empoisonnera durablement la politique rwandaise.
Le livre de Jean-Marie Ndagijimana est une précieuse contribution à l’éclosion de la vérité sur une des périodes les plus sombres de l’histoire du Burundi. Il donne des noms, des dates, nous éclaire sur les interrelations entre les événements survenus au Burundi et la géopolitique de la sous-région. Dans ce microcosme qu’est l’université du Burundi, Ndagijimana a vu le comportement criminel de certains de ceux qui nous gouverneront pendant longtemps après 1972. Il a aussi vu certains condisciples, dont Ambroise Niyonsaba, prendre des risques pour sauver des vies : « Quelques colombes pacifiques, certes débordées par la supériorité numérique des prédateurs, y vivaient paisiblement et ont agi pour préserver, avec courage, la justice dans leur pays. Leur bravoure mérite d’être soulignée » (p.7). L’auteur tient à rendre hommage à ces héros de l’ombre dont l’histoire n’a pas parlé.
Les Burundais, surtout les plus jeunes, gagneraient beaucoup à lire ce livre pour comprendre notre passé. Ce témoignage devrait aussi impérativement être lu par tous ceux qui feront partie de la Commission Vérité et réconciliation, afin de conquérir le droit de parler de notre passé et d’acquérir la capacité de panser les blessures de l’Histoire.

Fabien Cishahayo
Montréal, 9 décembre 2012


Extrait choisi

Coïncidence ou pas, c’est lorsqu’il (le professeur suisse d’économie politique, Jean Bonvin) aborde le chapitre sur le malthusianisme que la porte de l’auditorium s’ouvre avec fracas, provoquant l’émoi dans la salle. Des soldats armés, en uniforme, conduits par un jeune officier flanqué d’un civil de très grande taille en chemise blanche, s’introduisent dans la salle de classe sans daigner demander l’autorisation du professeur. Le fonctionnaire en civil tient dans sa main quelques feuilles de papier. Le visage grave, l’officier nous ordonne de sortir et de nous rendre dans la cour centrale de l’Université. Le professeur Bonvin s’avance vers le militaire et tente de s’interposer. Il lui demande les raisons de cette intrusion aussi musclée que cavalière. En guise de réponse, le jeune officier braque son arme contre la poitrine du suisse qui recule, non sans élever les plus vives protestations. Tétanisés par la peur, nous dévalons les escaliers à toute vitesse. En quelques secondes, nous nous retrouvons dans la cour centrale de la faculté. Des centaines d’autres camarades y sont déjà entassés. Des militaires armés jusqu’aux dents les tiennent en joue comme des criminels. Le civil en chemise blanche, toujours accompagné du jeune officier, ordonne le silence et se place au milieu de cette assemblée impromptue. Il se met à égrener une liste de noms. Plusieurs dizaines de camarades, tous hutus, sont invités à s’avancer et à se mettre à plat ventre. Là, sur le sable chaud et sale, comme de vulgaires troncs d’arbre. Certains manquent à l’appel. Lorsque le bourreau juge que le tas de hutus est suffisant pour remplir quatre camions militaires, il ordonne alors aux victimes interpellées de monter à bord des macabres mastodontes. Les premiers qui montent s’avisent de rester debout. Sans ménagement, les militaires leur ordonnent de se coucher à plat ventre à même la carrosserie. Devant l’hésitation de certains étudiants, les militaires s’acharnent sur leurs victimes à coups de crosse et de baïonnettes, transperçant les côtes de leurs jeunes victimes sans défense qui laissent échapper des grognements de souffrance. Comme mes camarades, je pleure de peur et de dégoût devant tant de haine et de cruauté gratuite. Mais je pleure aussi de rage face à l’attitude de certains étudiants tutsis qui ne cachent pas leur joie devant ce spectacle digne d’un autre âge.
Les camions sont déjà remplis à craquer de corps inertes couchés horizontalement, entassés les uns sur les autres. Les militaires montent à leur tour, debout sur le dos de leurs prisonniers. Nos pauvres camarades suffoquent sous le poids de leurs bourreaux, Coups de pied, coups de baïonnettes, crachats, insultes, rien n’est laissé au hasard. Au moment où les camions démarrent, emportant leur funeste cargaison, humaine, certains de nos camarades sont sans doute déjà morts. Étouffés. Là, devant nos yeux. Pour rien. Ou plutôt pour et à cause de leur ethnie, leur nez et leur taille.
Avant de partir, le fonctionnaire en chemise blanche serre discrètement la main à un étudiant tutsi qui lui est visiblement familier, lui susurre quelque chose à l’oreille avant de lui faire un clin d’œil explicitement complice. (…).
Il en alla ainsi dans toutes les administrations, dans toutes les écoles supérieures du pays, dans toutes les écoles secondaires et même dans certaines écoles primaires. L’objectif était clair : exterminer tous les intellectuels hutus, c’est-à-dire les personnes d’ethnie hutue ayant eu accès à l’instruction scolaire, de l’école primaire jusqu’à l’université, tous ceux qui, en somme, étaient susceptibles de devenir un jour des leaders d’opinion. Cela s’appelle un GÉNOCIDE. On n’a pas besoin d’être un spécialiste en droit pénal international pour le comprendre. (p.62-66)