Pablo Neruda : Je prends congé, je rentre

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Pablo Neruda : Je prends congé, je rentre

Je prends congé, je rentre

chez moi, dans mes rêves,

je retourne en Patagonie

où le vent frappe les étables

où l’océan disperse la glace.

Je ne suis qu’un poète

et je vous aime tous,

je vais errant par le monde que j’aime :

dans ma patrie

on emprisonne les mineurs

et le soldat commande au juge.

Mais j’aime, moi, jusqu’aux racines

de mon petit pays si froid.

Si je devais mourir cent fois,

c’est là que je voudrais mourir

et si je devais naître cent fois

c’est là aussi que je veux naître

près de l’araucaria sauvage,

des bourrasques du vent du sud

et des cloches depuis peu acquises.

Qu’aucun de vous ne pense à moi.

Pensons plutôt à toute la terre,

frappons amoureusement sur la table.

Je ne veux pas revoir le sang

imbiber le pain, les haricots noirs,

la musique : je veux que viennent

avec moi le mineur, la fillette,

l’avocat, le marin

et le fabricant de poupées,

Que nous allions au cinéma,

que nous sortions

boire le plus rouge des vins.

Je ne suis rien venu résoudre.

Je suis venu ici chanter

je suis venu

afin que tu chantes avec moi.

Pablo Neruda, Extrait de "El Canto Gener"

Voici ce que criait encore cet homme, ce géant de la littérature, dans une biographie publiée en 1974, un an après sa mort, à titre posthume :

« Je veux vivre dans un pays où il n’y a pas d’excommuniés.
Je veux vivre dans un monde où les êtres seront seulement humains, sans autres titres que celui-ci, sans être obsédés par une règle, par un mot, par une étiquette.
Je veux qu’on puisse entrer dans toutes les églises, dans toutes les imprimeries.
Je veux qu’on n’attende plus jamais personne à la porte d’un hôtel de ville pour l’arrêter, pour l’expulser.
Je veux que tous entrent et sortent en souriant de la mairie.
Je ne veux plus que quiconque fuie en gondole, que quiconque soit poursuivi par des motos.
Je veux que l’immense majorité, la seule majorité : tout le monde, puisse parler, lire, écouter, s’épanouir. »