Nadine Bazombanza réagit à l’article « La mère-Courage qui criait contre le génocide, mais qui ne fut pas entendue »

Réaction de Nadine Bazombanza à la suite de l’article « La mère-Courage qui criait contre le génocide, mais qui ne fut pas entendue »

Puisque Fabien Cishahayo a cité mon nom dans cet hommage à Rose Ndayahoze, je vais ajouter à mon tour quelques lignes. Je n’ai pas eu le plaisir de la rencontrer lorsque j’habitais à Bujumbura, les évènements de 1972 étant arrivés si vite, 3 ans après mon arrivée dans ce magnifique pays que j’ai adoré et où je me suis sentie si bien tout de suite. Aujourd’hui encore j’ai du mal à comprendre comment tout à coup ce paradis peut se transformer en enfer. J’ai réfléchi avant d’envoyer ce message et la seule constatation possible, valable dans tous les pays du monde est qu’une infime poignée d’hommes peut justement transformer un pays en brasier en peu de temps, juste avec l’aide de gens cupides comme eux, mais bien placés eux- mêmes dans d’autres pays dits riches, et occupant des postes suffisamment importants pour faire la pluie et le beau temps avec leur argent que je qualifie de sale, car quand on vend, pire on donne des armes à des pays pauvres, on sait très bien à quoi ça va servir et pourquoi. Une autre forme de recolonisation car ceux qui acceptent ces marchés devraient savoir que c’est pour se servir d’eux ensuite. Ne pas manquer de leur faire sentir, nous t’avons aidé, donc tu as une dette envers nous, sous différentes formes bien entendu.

Je reviens à Rose, j’ai eu le plaisir de la connaître par Internet, lorsque j’ai pu y accéder, elle habitait alors au Canada, un ami m’avait parlé d’elle et nous avait mis en contact par mail et nous avons correspondu, sans nous connaître physiquement et malgré la distance entre les deux continents, puisque moi je suis en France. Il s’est créé entre nous un lien dû à notre situation identique au départ. J’avais entendu parler de son mari, car quand il a été assassiné, quelques jours avant mon mari, cela avait été ébruité à cause des accusations fabriquées de toute pièce pour l’arrêter et ceux qui le connaissaient n’ont pas été dupes. Bien sûr ce n’était qu’un début de la triste histoire de ce génocide sans nom. Donc nous avons correspondu Rose et moi quelques temps, puis un jour elle m’a dit qu’elle était menacée, elle m’a accordée une grande confiance et j’ai gardé précieusement ce qu’elle m’a confié à cette époque. Il était important qu’elle partage avec quelqu’un les preuves de ce qu’elle voulait faire savoir au monde, qui bien entendu ne l’a pas écoutée. Tout le monde sait que les Nations Unies sont un ramassis de fonctionnaires bien payés, qui ne savent que faire des réunions qui n’aboutissent à rien du tout. Surtout quand il s’agit de pays pauvres. Par contre, s’il y a du pétrôle comme en Libye, là tout est permis pour intervenir avant qu’il ne soit trop tard pour ramasser les avantages en tous genres.

Au début , quand Rose m’a parlé des menaces, je me suis dit ils n’oseront pas. Je n’ai pas pu croire qu’on pouvait attenter à sa vie, même là où elle avait trouvé refuge, mais à présent, avec les années qui se sont écoulées et ce que j’ai pu lire et voir, plus rien ne m’étonne. J’ouvre une parenthèse et puisqu’elle est Rwandaise d’origine, quand je vois comment les Rwandais sont traqués en France et partout, accusés sans aucun doute à tort d’être des génocidaires, je pense à ce chirurgien de l’hôpital de Maubeuge, estimé et bien installé chez nous, que le gouvernement Sarkozy a livré au président rwandais, sans même prendre la peine de savoir si ce monsieur n’était pas victime d’une vengeance tout simplement, en sachant très bien que ces gens là sont envoyés à la mort au Rwanda. Plus de nouvelles de ce chirurgien depuis qu’on l’a emmené et personne n’a l’air de s’en inquiéter. J’ai suivi de près cet évènement et je dois dire que j’ai été aussi écoeurée du peu de réactions de ses collèges et supérieurs qui auraient dû monter au créneau car eux qui travaillaient avec lui savaient comment il était et s’il était vraiment capable de ce dont on l’accusait. Mais les français sont ainsi faits, ce sont des égoîstes et des lâches, plus occupés à se jalouser les uns les autres qu’à aider une personne en difficulté et dans ce cas en danger de mort. Forcément, certains chefs d’États s’entendent si bien et se congratulent si bien, même s’ils ont les mains très sales.

J’ai donc dû me rendre à l’évidence que c’était la vie de Rose et de ses enfants qui était en jeu. Moi-même je me suis tue si longtemps parce que je craignais pour ma belle famille , parce qu’elle habitait le Burundi. J’ai ensuite longtemps hésité aussi à parler parce que mes deux amies auxquelles je suis très attachées sont tutsi et je ne voulais surtout pas les blesser, surtout qu’elles aussi ont souffert. Il ne faut pas croire que seules les femmes hutus ont été victimes, non les femmes tutsis ont été blessées elles aussi, elles ont aussi perdu des êtres chers. Je sais que l’une d’elle, qui a eu des très proches tutsis tués dans sa famille, a bien compris pourquoi je m’étais décidée à faire mon récit, et j’aurais beaucoup aimé que de son côté elle ait la possibilité de raconter son histoire. Mais la grande distance qui nous sépare ne nous aide pas. L’’autre malheureusement je n’ai pas de nouvelles directes, seulement via ma belle famille et je le regrette mais nous f inirons par y arriver, mais je sais qu’elle a sûrement approuvé elle aussi.

Je n’aime pas évoquer ces histoires d’ethnies, mais on finit par y être obligé pour pouvoir raconter les choses telles que nous les avons vécues. Rose connaissait bien mieux que moi toutes les personnalités du pays et donc également leurs faits et gestes. De plus ,elle savait ce dont ces gens étaient capables, donc forcément elle représentait un danger plus grand pour elles si elle parlait. Seulement si on admet que certains l’aient retrouvée et menacée, c’est que l’État qui l’avait accueillie a laissé faire et c’est là où se trouve la honte. Comment nos pays que nous revendiquons civilisés peuvent-ils collaborer avec des assassins, se conduire de cette manière vis –à-vis d’une jeune femme qui a déjà tant souffert et d’enfants qui ont perdu leur père et leur patrie et vivent dans la peur et la précarité.

Quand on vu l’incapacité de l’ONU à résoudre les problèmes, à protéger les habitants des pays où pourtant ses soldats sont présents, il ne faut pas s’étonner qu’ils aient eu le culot de s’en prendre à Rose au lieu d’affronter les responsables d’un pays. Sans doute ont-ils pensé qu’elle se taierait définitivement. Comment s’étonner que cet organisme ait osé envoyer Rose au diable, une seule petite bonne femme. Nous entretenons, on se demande pourquoi d’ailleurs, une masse énorme d’inactifs qui a laissé massacrer sous les yeux de ses soldats, les populations bosniaque, rwandaise (dont également des jeunes soldats belges ne l’oublions pas), burundaise, et à présent syrienne, et on attend, on reporte de semaine en semaine et pendant ce temps, les civils se font tuer par centaines, parfois par milliers. Je métonne parfois qu’on n’interdise pas aux médias d’aller sur place, comme cela le tableau serait parfait, on ne pourrait pas se rendre compte de ce qui se passe et sans aucun doute, on nous dirait que tout va bien et qu’il ne se passe rien, c’est bien cela qui a été dit en 1972 en Europe, au début des évènements . Bien sûr à présent avec les moyens que nous avons de communiquer, il est plus difficile de fermer les yeux, mais au fond rien n’a changé puisque le monde entier voit des images horribles, et pourtant aucune intervention pour faire cesser ces massacres. Donc il faut se redire que s’il y a eu intervention en Libye, c’est qu’il y a de gros intérêts pour l’Europe et les Etats-Unis.

C’est pourquoi je tiens à féliciter Rose pour sa persévérance qui servira un jour à réconcilier le pays, contribuer à ce qu’il vive enfin en paix. N’oublions jamais que ce n’est pas la population qui veut la guerre. Elle aspire seulement à la paix et ne pas trembler tous les jours pour ses enfants. Pouvoir les voir grandir, étudier, travailler, il faut un pays réconcilié avec lui-même. S’il y a une aide à apporter, c’est de développer les richesses locales, essayer de se débrouiller par soi-même le plus possible pour ne pas devoir ensuite être à genoux devant des pays étrangers qui ne cherchent que l’intérêt qu’ils vont pouvoir retirer.

En France aussi, quand on rend hommage à quelqu’un c’est toujours qu’il est mort, donc je ne peux que me réjouir que Rose soit bien vivante et le reste très très longtemps et que cet hommage l’encourage pour l’avenir et celui de ses enfants.