Moraliser le journalisme avant de le professionnaliser

MÉDIAS ET POUVOIR AU BURUNDI De la bêtise à la méchanceté : le pas – hélas, si souvent- franchi par l’agence Netpress

Médias et pouvoir au Burundi. De la bêtise à la méchanceté : le pas – hélas, si souvent- franchi par l’agence Netpress

On devrait inscrire dans les droits de l’homme le droit de sortir quelques fois de ses gonds. C’est ce qui m’est arrivé en lisant le texte intitulé Spécial « 17ème anniversaire de l’assassinat de Melchior Ndadaye. », que Netpress nous propose dans sa livraison du 19 octobre courant.

Certains de nos compatriotes s’insurgent souvent et avec raison contre les médias officiels et leurs émules, privés mais attachés au parti au pouvoir. Leur littérature, qui s’apparente souvent au cirage de bottes, est un usage déplorable des médias. Nous avons tellement de dossiers, politiques ou non, que nous pourrions faire avancer avec les médias qu’il est regrettable que leur pouvoir de catalyser les changements soit ainsi, si souvent, gaspillé.
De l’autre côté de clôture, du côté des médias privés, nous sommes obligés de reconnaître qu’il y a du bon grain et de l’ivraie. Certains médias tentent, fébrilement, d’appliquer vigoureusement les freins pour éviter de verser dans la dérive ethnique ou la démonisation systématique des dirigeants, afin de tenir une parole crédible. C’est le cas de iwacu-burundi.org, dont je salue le professionnalisme. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : appartenir à la sphère privée ou au monde associatif n’est pas pour les médias un gage de crédibilité. Comme le notait un analyste africain, sur notre continent, certains médias privés sont… privés de déontologie, et les « injurologues » y pullulent.

L’espace médiatique : un espace à conquérir

Dans une démocratie libérale, les médias devraient pouvoir s’autoréguler. Le pouvoir n’a pas à mettre ses grosses bottes dans ce domaine. Les associations professionnelles des journalistes veillent à réprimander les brebis galeuses et quand les excès dépassent ce qui est tolérable même dans une démocratie, fût-elle libérale, les associations peuvent retirer le droit d’exercer ce métier. C’est là la signification du mot ordre, dans le sens de « disposition des choses selon des rapports constants » et dans le sens de regroupement professionnel encadré par une déontologie.

Au Canada, dans le domaine des médias électroniques, un organisme quasi-judiciaire, le Conseil pour la radiodiffusion et les télécommunications canadiennes (CRTC), a le droit de retirer le permis de radiodiffusion à une institution médiatique, s’il se révèle qu’elle n’utilise pas à bon escient les ondes, considérées comme un bien public. Le radiodiffuseur, qu’il soit du secteur public ou du secteur privé, n’a pas un droit inaliénable à diffuser des contenus en ondes : il a le privilège, révocable en cas d’abus, d’exploiter une fréquence, qui reste un bien collectif.

Le Burundi sort d’une guerre civile qui a été dévastatrice et dont nous peinons encore à panser les blessures. Deux désastres pourraient arriver à ce pays : avoir des médias, totalement libres, sans aucun sens de la responsabilité envers la collectivité. L’autre scénario catastrophe serait que, à l’instar des régimes qui l’ont précédé, le pouvoir actuel pèse de tout son poids sur l’espace médiatique et étouffe toutes les voix qui ne sont pas favorables à son approche de la gestion de la chose publique. En ce sens, et bien que le chemin soit encore long, le pouvoir burundais, malgré ses velléités d’étouffer les médias ou de les soumettre, ne réussit pas – tant mieux - à imposer sa loi et sa seule voix aux journalistes burundais. Bien que nous soyons de loin plus avancés par rapport aux régimes précédents, l’emprisonnement des journalistes – dont Jean-Claude Kavumbagu – est le signe que le pouvoir burundais n’a pas encore – loin s’en faut – compris que museler les médias n’avance en rien la cause de l’établissement de l’État de droit. La lutte pour la liberté de la presse doit continuer, mais elle ne doit pas être l’apanage des seuls journalistes. La liberté de la presse et la liberté d’expression et d’opinion en général, sont trop précieuses pour être laissées entre les mains des seuls professionnels des médias. C’est la raison pour laquelle j’avais suggéré qu’on organise les États généraux des médias il y a quelques années. Mon appel s’est perdu dans les méandres des réseaux numériques. Mais je persiste à penser que nous devons collectivement prendre part à un débat sur le journalisme au Burundi. Le pouvoir corrompt, dit-on, et le pouvoir absolu corrompt absolument. Il en est de même du pouvoir médiatique. Quand il devient absolu, lui aussi, il corrompt absolument.

L’espace médiatique : un espace à assainir

Je reviens à charge pour proposer que, collectivement, nous puissions mener un débat sur la presse, ses droits, ses devoirs et les responsabilités des professionnels qui la servent. Je soumets à mes lecteurs, pour justifier cette urgence, mon analyse sur le texte en annexe, qui, comme je le soulignais en introduction, a été diffusé par l’agence Netpress de Bujumbura, dans sa livraison du 19 octobre.

Dans ce texte, il y a des erreurs factuelles qui sont une injure à l’intelligence des Burundais et de tous les lecteurs intéressés par l’histoire de ce pays meurtri. Le discours de La Baule a été prononcé le 20 juin 1990. Or Ndadaye avait déjà, en 1989, proposé à Buyoya de prévoir 10 ans de transition, - une transition que ce dernier dirigerait - afin que les Burundais s’habituent à travailler ensemble. L’auteur de l’article soutient que Ndadaye a dit à Buyoya que les Hutus n’étaient pas mûrs pour gouverner le pays, comme s’ils étaient mûrs pour la prolongation de l’oppression qu’ils subissaient depuis des décennies. Je n’ai pas d’espoir de convertir à la rigueur de la méthode cartésienne ce journaliste à la fois paresseux, malhonnête et raciste, mais je souhaite soumettre à son appréciation et surtout à celle de mes lecteurs les éléments qui suivent.

Le véritable message de Ndadaye a été bien rendu par l’ambassadeur Robert C.Krueger et son épouse, Kathleen Tobin Krueger, à la page 35 de leur livre, From Bloodshed to Hope in Burundi, Our Embassy Years During Genocide, que je me permets de traduire ici, en demandant l’indulgence de l’auteur parce qu’il ne m’a pas autorisé à faire cette traduction :

« À mesure qu’il menait sa campagne, Ndadaye devint de plus en plus confiant, non seulement au sujet de sa propre sécurité, mais aussi au sujet de la victoire inévitable de son parti. Cependant sa première préoccupation n’était pas le parti, mais la nation. À l’image de Gandhi, il était prêt à ne pas briguer le siège présidentiel qui était pourtant à sa portée, advenant une élection. C’est ainsi que, le 7 septembre 1992, il envoya Jean-Marie Ngendahayo pour soumettre à Buyoya cette proposition et lui faire cette promesse :

Je comprends que vous vouliez avancer vers l’organisation d’une élection, même si, comme vous le savez, je vous ai suggéré en 1989 qu’il y ait une période de transition pendant laquelle vous pourriez rester président du pays. Ce que je suggère maintenant, c’est que vous vous présentiez vous-même comme un candidat au –dessus des partis, et pas le candidat du parti Uprona. Si vous faites cela, je ne présenterai pas ma candidature à la présidence et le parti FRODEBU fera campagne pour vous au lieu de proposer son propre candidat.

Ndadaye a communiqué ce message tout juste deux mois après l’agrément de son parti. Il a cependant tenu à ajouter que lors des élections législatives, le FRODEBU ferait sérieusement campagne contre l’UPRONA et qu’il était assuré de gagner.

Ndadaye croyait que s’il détenait la majorité au Parlement, pendant que Buyoya serait un Président au-dessus des partis, la population pourrait graduellement s’habituer à l’expression de différents points de vue dans les débats politiques et pourrait finalement reconnaître que des groupes politiques rassemblant des individus d’ethnies différentes peuvent travailler ensemble.

Pour Ndadaye, le défi le plus important n’était pas de gagner les élections, mais de gérer politiquement le changement. Il avait confié à ses amis proches qu’un des aspects de ce défi serait de voir si l’armée était capable d’accepter l’élection d’un président hutu.

Lorsque la mission de Ngendahayo a échoué, Ndadaye a envoyé comme émissaire auprès de Buyoya un tutsi originaire de la province de Bururi, en la personne de Gilles Bimazubute, qui avait déjà servi sous le régime du dictateur Micombero. Plus tard, Ndadaye lui-même est allé voir Buyoya à ce sujet. À chaque fois, cependant, Buyoya a refusé l’offre. On peut faire l’hypothèse que, soit il pensait qu’il ne pouvait pas perdre, soit il ne voulait pas travailler avec un Parlement hutu, soit il savait déjà que l’armée était prête à renverser la décision du peuple en cas de défaite. Dans tous les cas, Buyoya est le seul à le savoir.

Ce que les événements ultérieurs ont révélé, cependant, c’est que ce disciple de Gandhi et de Martin Luther King a été élu par 2 Burundais sur 3, mais que leur vote a été annulé par le meurtre de Ndadaye, un meurtre commis par des proches de Buyoya et ses partisans, dans les enceintes d’un camp militaire de Bujumbura ».

Voilà pour les faits. Ils sont irréfutables et, sans mauvais jeu de mots, ils crèvent les yeux.

Commentant la fin de non-recevoir que Buyoya a réservée aux différentes démarches de Ndadaye et du FRODEBU, le journaliste de Netpress écrit :
Pierre Buyoya refusa net, convaincu dans son for intérieur qu’il gagnerait la présidentielle du 1er juin 1993, « en récompense » aux bienfaits qu’il avait accordés aux Hutu depuis les massacres de Ntega et Marangara en 1988. Que se serait-il passé si le major avait marqué son accord ? C’est une question totalement inutile. Mais Ndadaye aura eu raison au moins sur deux de ses prophéties cataclysmiques faites aux Tutsi : ils subirent une défaite cuisante au double scrutin du 1er et du 29 juin 1993, et leurs familles furent exterminées par milliers, comme le promit le « leader respecté et bien-aimé » des Hutu quelques minutes avant sa strangulation, qui fait désormais partie de l’histoire tragique de ce pays.

Contrairement à ce que soutient notre compatriote, nous pensons que la question qui concerne ce qui se serait passé si Buyoya avait accepté les offres de son challenger n’est ni inutile, ni purement théorique. Elle est au cœur même de la responsabilité de cet homme et de ses partisans, dans le meurtre du Juste et dans la tragédie qui l’a suivi. Devant l’Histoire, Buyoya portera toujours l’entière responsabilité de ces indicibles souffrances infligées au peuple burundais dans son ensemble. Et la haine que Netpress porte à l’Innocent supplicié au Camp Muha ne le rendra jamais responsable du supplice injuste et injustifiable des familles tutsies assassinées après sa « strangulation », évoquée comme un geste banal et avec tellement de désinvolture. Comment peut-on, sans décrédibiliser la profession à laquelle on appartient, parler sur ce ton d’un président de la République, élu par deux tiers des Burundais, et dont l’assassinat a occasionné autant de morts au Burundi ?

Pourquoi tant de haine ?

Le journaliste de Netpress aurait-il été minimalement honnête, - ce qui est demandé à tous les professionnels de son métier - il aurait rappelé ces faits. Qu’il soit ignare et veuille le rester décrédibilise l’ensemble de la profession, si personne ne se lève pour dénoncer un tel mépris de la vérité historique.

En lieu et place des faits, le journaliste nous balance à la figure, dans un style qui frise la rhétorique nazie, que « la communauté hutu avait toujours massacré les Tutsi sous le prétexte de contraindre les régimes antérieurs de permettre aux membres de l’ethnie majoritaire de s’exprimer dans les urnes par ce moyen-là ».

En tant qu’humain, je dirais que s’il existait une communauté hutue, je suis convaincu que ses représentants seraient fondés d’intenter une poursuite judiciaire contre l’agence Netpress. En l’absence d’une communauté hutue, c’est au nom de l’intérêt public qu’un procureur de la République devrait, à mon sens, « actionner » cette agence de presse. Et le silence assourdissant des confrères journalistes du Burundi m’étonne : au nom de quelles valeurs seront-ils fondés demain de prendre la parole pour défendre cette agence de presse, son discours haineux et ses injurologues ? La société civile, qui défend bec et ongles la liberté de la presse, m’étonne aussi par son silence devant tant de haine, tant de hargne. Il m’est revenu qu’une partie des aides internationales (40% paraît-il) est désormais consacrée au financement de la société civile. Comment se fait-il qu’avec un tel financement, nos partenaires bilatéraux et multilatéraux ne prennent pas leurs responsabilités devant une telle dérive, eux qui participent au financement de la presse, au nom d’une certaine idée de la gouvernance ?

En tant que spécialiste du secteur des médias – oui, je revendique ce titre – je souhaite cependant ardemment que les journalistes burundais prennent la parole, à travers leurs organisations, pour marquer leurs distances par rapport à ces discours haineux et les extirper de l’espace médiatique burundais. S’ils ne prennent pas ces distances, ils ne devraient pas s’étonner que les dirigeants s’en prennent à la profession dans son ensemble, incapables qu’ils seraient de séparer le bon grain de l’ivraie.

La communication politique, parlons-en !

Le Burundi débat actuellement de la communication politique. Ce que j’en sais, c’est que la communication politique parle notamment des devoirs des États à garantir un espace public médiatique libre et pluraliste, mais qu’elle traite aussi des questions reliées à la responsabilité des médias. Tant que le débat sur la communication politique tournera constamment autour de la responsabilité des seuls dirigeants (le pouvoir politique) sans évoquer la responsabilité des professionnels des médias (le pouvoir médiatique), surtout dans un contexte de sortie de crise, nous tournerons en rond. Si rien n’arrête le pouvoir médiatique, ni le conseil de presse, ni une instance citoyenne de surveillance des médias, ni – ce qu’à Dieu ne plaise ! – un Conseil National de la Communication, nous allons droit dans un mur.

En lisant le texte de Netpress, je me suis demandé comment la culture burundaise s’est rendue à un tel niveau de déchéance et d’indécence que l’on puisse parler des morts de cette manière, sans soulever un tollé général. Y-a-t-il encore quelque chose de sacré au Burundi ? Du coup, je me suis aussi demandé si j’étais normalement constitué parce que je me disais qu’un tel concentré de haine devrait donner la nausée à tout le monde. Je me suis aussi souvenu de ce mot spirituel de Pierre Desproges, et qui s’appliquerait très bien à Netpress, si ses écrits étaient diffusés en version papier : « Achetez Le Figaro et vous aurez deux oeuvres de Sartre pour le prix d’un journal : La Nausée et les Mains sales ».

J’ai parcouru les médias burundais à la recherche désespérée d’une quelconque désapprobation. J’ai fouillé fébrilement, cherchant le commencement de la queue de l’ombre d’une indignation, je n’ai rien trouvé à me mettre sous la dent. Rien ! Nada ! Heureusement qu’un ami m’a envoyé un message, me rappelant ce que je lui disais il y a une vingtaine d’années : « Je préfère une personne méchante à une personne bête. Mais quand la méchanceté et la bêtise se côtoient dans un même homme, c’est le bouquet ». C’est encore mon avis, je le partage avec moi-même et, avec votre permission, je le partage avec vous.

Pour comprendre à fond ce dossier, lisez le texte de Netpress en annexe

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Texte de Netpress