Les bailleurs de fonds lâchent-ils le Burundi ?

L’Olucome le dit sans ambages : ceux qui financent le Burundi ne le feront pas si le gouvernement ne sanctionne pas les auteurs des malversations économiques.

 


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FINANCES
Lundi, 24 Janvier 2011 07:58

L’inquiétude trouble bien des esprits. « Où le Burundi va trouver mille milliards pour son budget de 2011 ? », lance Gérard Nibigira, président du Conseil économique et social. L’ancien ministre des Finances l’a déclaré alors que ce budget se murmurait dans les coulisses. Pour cet expert en Économie, si le budget est voté tel qu’il est, il y a plusieurs facteurs qui décourageront les bailleurs : « Des dépenses supérieures aux investissements suite à l’incapacité d’absorption, une faiblesse de l’administration à élaborer des projets et en assurer le suivi-évaluation. » Selon M. Nibigira, les conséquences étaient prévisibles : la hausse des prix des produits de première nécessité. Déjà à deux semaines du vote de ce budget, le prix du carburant a augmenté, occasionnant la flambée des prix d’autres produits. Ce qui est venu confirmer des inquiétudes de certains.

Il n’y a plus de doute…

D’après Gabriel Rufyiri, président de l’Olucome, le Fonds Monétaire International (FMI) et l’Etat du Burundi ont signé une convention de trois ans (2008- 2011), selon laquelle ce dernier doit être transparent dans la gestion des fonds publics. Ils se sont convenus de faire une revue à la fin de six mois pour évaluer la situation, ajoute-t-il.  
Lors de la réunion de finalisation de la 5ème revue en janvier courant, le FMI a refusé de financer le budget de l’Etat, exercice 2011, si cinq dossiers de malversations économiques ne sont pas bien traités définitivement, révèle Gabriel Rufyiri. Le premier dossier est celui qui oppose la société Interpetrol et l’Etat du Burundi, où ce dernier risque de perdre 40 milliards Fbu. Parmi les accusés dans cette affaire figurent Denise Sinankwa et Athanase Gahungu, deux anciens ministres des Finances. Ils sont en cavale. L’autre dossier concerne la vente illicite du jet présidentiel, le Falcon 50. La troisième affaire est celui de l’achat du matériel défectueux au ministère de la Défense Nationale et des Anciens Combattants. Sont incriminés l’ancien ministre le Lieutenant Général Germain Niyoyankana, le chef d’Etat major général, Godefroid Niyombare et son adjoint, ainsi que la ministre des Finances, Clotilde

« L’indiscipline budgétaire doit cesser »

Cyriaque Nzirorera, docteur en Economie et professeur des universités, n’y va pas par quatre chemins : « Même si des bailleurs décaissent des sommes colossales, est-ce pour autant que nous allons bien gérer ? » Pour lui, si des mentalités ne changent pas, même le dernier bailleur pliera bagages. « Le gouvernement doit revoir le train de vie de ses ministres et autres cadres », lâche-t-il. Selon lui, le Burundi doit apprendre des expériences d’ailleurs : « Au Rwanda, par exemple, personne n’est au- dessus de la loi, même un ministre est poursuivi en cas de défaillance. »
Au moment où nous mettons sous presse, les sources proches de la ministre des Finances révèlent que cette dernière serait en mission à l’étranger pour convaincre les mêmes bailleurs.

Nizigama, d’après l’Olucome. Le quatrième dossier concerne le carburant, don japonais. L’Olucome pointe du doigt Augustin Nsanze, ministre des Relations Extérieures, dans cette affaire qui risque de faire perdre deux milliards Fbu à l’Etat. Le dernier dossier est celui du contrat de plus de 600 milliards Fbu signé entre le gouvernement du Burundi (acheteur) et la société américaine, AAE systems (vendeur) dans l’achat du matériel de communication. Est impliqué dans ce dossier, l’ex ministre du Plan, Tabu Abdallah Manirakiza, selon l’Olucome toujours.  
D’après Gabriel Rufyiri, le FMI a recommandé à l’Etat de limoger et traduire en justice les présumés auteurs de ces détournements des fonds publics, condition sine qua none pour financer le budget de 2011.

« Il fallait s’y attendre »  

Partout dans les pays sous développés, déclare Léonce Ngendakumana, des aides sont conditionnées. Le financement extérieur, constate-t-il, vise le renforcement de la bonne gouvernance tant politique qu’économique. M. Ngendakumana estime que si des bailleurs du Burundi se désistent aujourd’hui, c’est que le gouvernement n’a pas honoré ses engagements envers eux : « Trop c’est trop : des dépenses excessives, des détournements, des malversations et corruptions s’observent au grand jour. » Pourtant, explique le président du parti Sahwanya Frodebu, des voix ne cessent de s’élever pour dénoncer ces exactions. Le pays, poursuit-il, ne doit compter que sur les recettes internes. Par contre, il voit que même le peu d’argent que le pays fait rentrer dans ses caisses disparaît entre les mains d’une poignée d’individus. 
D’après Léonce Ngendakumana, l’Etat est en train de demander trop à la population alors qu’elle n’a pas les moyens. Il précise que, par conséquent, la population sera contrainte de se soulever et dire non : « Le peuple burundais est souverain. » Cela, indique-t-il, a déjà commencé avec les contestations des transporteurs de payer chères les assurances. Cependant, M. Ngendakumana craint que le pouvoir, pour contenir sa colère, ne fasse recours à la police et l’armée pour user de la force. Et de demander au pouvoir de rassurer la Communauté internationale : « Il faut instaurer le dialogue politique et le respect des principes universels des droits de l’homme ! »


 

« Il n’y a pas de feu dans la demeure »

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Joseph Ndayikeza : « C’est normal que les bailleurs nous recommandent la transparence dans la gestion des biens publics. » ©Iwacu

L’exercice de revue périodique du programme convenu avec les bailleurs via le FMI pour voir si la bonne gouvernance est au rendez- vous est une procédure normale », explique Joseph Ndayikeza, chef de cabinet au ministère des Finances. Pour lui, c’est comme un individu qui cherche à contracter un crédit bancaire, il doit remplir certaines conditions. M. Ndayikeza reconnaît qu’au cours de la 5ème revue, les bailleurs de fonds ont recommandé que le gouvernement puisse justifier si les engagements pris en matière de bonne gouvernance ont été respectés. « Même si le rapport n’est pas encore sorti, j’ai eu écho qu’ils ont exprimé une satisfaction. Mais ils ont recommandé qu’il y ait une lumière sur certains dossiers comme Interpetrol, les 600 milliards Fbu, Falcon 50, carburant don japonais, etc. », explique M. Ndayikeza. Selon lui, comme les bailleurs soutiennent notre économie, « nous avons l’obligation de leur fournir des réponses pour les rassurer. »
Il affirme que la hausse exagérée des prix des produits qui s’observe aujourd’hui n’a pas de rapport avec le budget de 2011. Pour lui, c’est cette conjoncture économique inflationniste qui répond à l’augmentation des prix.

Deux pays ont déjà dit "non"

Selon une source dans les milieux diplomatiques, le Burundi a inséré les dons et prêts de la Norvège et de la Hollande dans le budget de 2011 alors qu’ils ont gelé leurs financements. D’après le chef de cabinet au ministère des Finances, le gouvernement a mis ces frais en concertation avec la Banque Mondiale « qui est notre médiateur en matière d’aides bilatérales ». Selon lui, ces deux pays restent amis du Burundi et ne peuvent pas nous abandonner : « Nous améliorerons la gouvernance et après la réévaluation, je ne doute pas qu’ils vont relancer la coopération. »
Le monde n’est pas dans une cave, il constatera l’effort du gouvernement burundais en matière de la bonne gouvernance économique, rassure le chef de cabinet : « Avec la tolérance zéro, l’engagement contre la corruption est sans équivoque. » Il demande aux bailleurs de fonds de continuer à aider le Burundi, car il est fragilisé par une décennie de guerre civile.

Par Jean Claude Bitsure & Elyse Ngabire


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