Le Génocide de 1972 au Burundi : Les Silences de l’Histoire

Le Génocide de 1972 au Burundi : Les Silences de l’Histoire

(René Lemarchand, Université de Floride)

Il y a 30 ans, presque jour pour jour, le Burundi sombrait dans l’abime — dans l’indicible d’une horreur génocidaire qui allait se répéter à une échelle encore plus dévastatrice au Rwanda, 22 ans plus tard. D’avril à juin 1972 entre 100,00 et 200,000 Hutu tombèrent sous les coups de l’armée et des Jeunesses Révolutionnaires Rwagasore, l’une et l’autre dominée par des éléments Tutsi. Que ces massacres aient été précipités par une insurrection Hutu, localisée dans le sud du pays, ne justifie en rien l’extraordinaire brutalité de la répression. Que le génocide de 1972 ait été pratiquement occulté par celui de 1994 est non moins justifiable. Dans un cas comme dans l’autre le meurtre de masse porte tous les signes du génocide : le ciblage ethnique des victimes, l’intentionalité exterminatrice des bourreaux, et l’ampleur des massacres.

Plusieurs questions nous interpellent : pourquoi cette conspiration du silence qui encore aujourd’hui jette le voile sur les atrocités commises en 1972 ? En quoi les deux génocides, celui de 1972 et de 1994, partagent-ils des traits communs ? En quoi l’un diffère-t-il de l’autre ? Quelle est la pertinence de 1972 pour comprendre 1994 ?

Et tout d’abord, pourquoi est-il impératif de combler cette lacune de la mémoire ?

Les lacunes de la mémoire

"Commémoration" est indissociable de "mémoire". On se remémore certains évènements pour les commémorer. Or la mémoire est sujette à de multiples défaillances, delibérées ou accidentelles, surtout lorsqu’il s’agit d’une mémoire collective ; sa géometrie est variable suivant qu’elle s’articule à un groupe ou à un autre ; elle met au jour des discordances par rapport à l’histoire. Mon propos est d’essayer de réconcilier mémoire et histoire. Alors que ce trentième anniversaire nous ramène brutalement aux sanglants évènements de 1972, rien n’est plus difficile de leur restituer leur historicité, tant le présent – celui de 1993 au Burundi et de 1994 au Rwanda – nous prive des points de repère nécessaires au travail de la conscience.

Mon intention, ai-je besoin de le dire, n’est pas de raviver les haines, de remettre à vif les blessures de l’histoire, mais d’aider à les repenser — pour mieux les panser. Devant la symmétrie de l’horreur qui a frappé les Hutu au Burundi et les Tutsi au Rwanda on ne peut que souligner l’impérieuse nécessité d’un devoir de mémoire, la necessité de combler la brèche qui sépare le passé de l’avenir. Si pénible soit-il de l’évoquer, l’évènement doit etre reconnu. Car s’il est vrai que le silence est la première forme de la contre-histoire[1], c’est aussi la source première des haines que nourrit la complicité de l’oubli avec le pouvoir.

Reconnaitre l’évènement c’est aussi admettre sa complexité. C’est le libérer des vérités à sens unique (et inique). Le génocide de 1972 est certes le génocide des Hutu par des éléments Tutsi. Mais comment ignorer les centaines, peut-etre les milliers de Tutsi massacrés par les insurgés ? Et comment ne pas mettre cette insurrection dans le contexte des répressions qui se sont abattues sur les élites Hutu en 1965 et 1969, et de la politique d’exclusion plus ou moins systématique pratiquée par le gouvernment du Président Micombero ? Quant à la responsabilité des Tutsi dans ces tristes évènements, celle-ci est évidemment loin d’etre partagée par toute l’ethnie Tutsi. Tout aussi arbitraire et injuste serait de faire porter le poids des massacres sur tout le groupe Tutsi-Hima, meme si le gros des exactions furent commis par des Hima de la province de Bururi. C’est peu dire que l’amalgame ethnique va à l’encontre des faits ; il voue à l’échec tout effort de réconciliation.

La recherche de la vérité est d’autant plus compliquée que de nombreuses zones d’ombre entourent les circonstances des massacres. Nous ne savons pratiquement rien de l’identité des leaders de la rébellion, de leurs bases sociales, du nombre des insurgés, de la participation congolaise, soit-disant "muleliste", à la rébellion. En dehors d’un ordre de grandeur approximatif, le nombre des victimes de la rébellion est aussi difficile à préciser que celui des victimes de la répression. Notons cependant que le chiffre de 25,000 rebelles avancé par les autorités du Burundi surpasse de beaucoup les estimations les plus fiables, qui ne dépassent pas quatre mille. Quant au nombre des victimes Tutsi, les estimations varient entre trois et cinq mille, alors que la répression entraine la mort d’au moins 100,000 Hutu, certains, comme Boniface Kiraranganiya, un Tutsi, disent 300.000. [2]

Les blessures de l’histoire

Un examen detaillé de la toile de fond historique sur la quelle se déroule le drame nous entrainerait trop loin. L’histoire du Burundi ne commence pas en 1972, pas plus que celle du Rwanda en 1994. Nous nous sommes efforcés, dans plusieurs travaux parus en anglais, de débroussailler les conflits suivirent l’indépendence en 1962, et qui opposèrent non seulement les élites Hutu et Tutsi mais certains Tutsi-Hima aux Tutsi-Banyaruguru, ces derniers accompagnés de multiples intrigues, et donnant lieu en 1971 à un procès politique visant un certain nombre de Banyaruguru suspectés de fomenter un complot monarchique.[3] Ces déblayages préliminaires sont loin d’avoir epuisé le champ de la recherche. Sur un point cependant je tiens à préciser ma position, à savoir que rien n’autorise à souscrire à l’hypothèse émise par certains analystes suivant la quelle les évènements de 1972, comme ceux de 1965, auraient été le produit d’une manipulation du pouvoir ayant pour objet de provoquer une insurrection des élites Hutu pour mieux les exterminer. Ce qui n’exclut pas la possibilité que le gouvernement, en 1972, ait eu vent d’une insurrection avant que celle-ci n’éclate, et ait attendu le moment propice pour "frapper fort". Plus crédible est l’information fournie par Kiraranganiya : selon lui le "cerveau" de la rébellion seraient trois étudiants de l’Université Officielle de Bujumbura qui auraient pris la fuite en 1969, à la suite des épurations qui frappèrent les élites Hutu — Albert Butoyi, D. Ndabiruye et celui qu’il décrit comme "leur chef d’équipe", Celius Mpasha. Ils furent rejoints par un troisième larron, Ezechias Biyolero, "un grand ami de longue date", nous dit Kiraranganiya, "qui militait avec nous dans le groupe Monrovia", et récemment sorti de la prison "ou il pourrissait depuis longtemps".[4] Des personnalités impliquées dans la préparation de l’insurrection, nous n’en savons guère plus.

Dans ses grandes lignes, le drame de 1972 peut se résumer de la facon suivante. L’insurrection éclate le 29 avril, dans les régions de Minago, Vyanda, Nyanza Lac et de Rumonge, lorsque des groupes rebelles, dont certains ont, semble-t-il, suivi un entrainement en Tanzanie, attaquent et tuent à la machete des douzaines de civils Tutsi. Les tueries se poursuivent dans tout le sud du pays, accompagnées d’atrocités qui ne sont pas sans rappeler celles du Rwanda en 1994 : mutilations, éventrement de femmes enceintes, assassinats de femmes et d’enfants en bas age. "Ils ont tué femmes et enfants", écrit Boniface Kiraranganiya, "éventré et coupé en morceaux des femmes enceintes, torturé avant de tuer. Leurs hommes, drogués et enragés, se sont attaqués à des innocents – dont mon propre cousin, Isidore Rwimo, qu’ils ont coupé en morceaux… comme l’un de mes neveux, le jeune commandant Venant Kashirahamwe".[5] A Bururi toutes les autorités civiles et militaires sont massacrées. Pendant quelques jours est proclamée à Vyanda une ’République de Martyazo’ avec drapeau vert barré de rouge. Comme le rapportent les media, parmi les rebelles figurent des éléments congolais venus du Sud-Kivu, les fameux "Mulelistes". Si leur nombre est inconnu, on peut supposer que la solidarité qui les unit aux Hutu s’inscrit dans le "retournement" des populations Banyamulenge lors de la rébellion de 1964-5, ceux-ci étant globalement assimilés aux Tutsi du Burundi (tout comme aujourdhui certains congolais les assimilent aux Tutsi du Rwanda).[6]

Le lendemain s’enclanche l’engrenage de la répression. Aucune province n’y échappe. Appuyées par les Jeunesses Révolutionnaires Rwagasore (JRR), l’armée, la police et la gendarmerie se livrent à une chasse au Hutu à travers tout le pays, tandis qu’à Gitega, Charles Ndizeye, le jeune Mwami déchu (également connu sous le nom de Ntare) tombé dans un piège tendu par Micombero, est sommairement exécuté, prévenant ainsi l’éventualité d’un ralliement Hutu autour de sa personne. [7]

Orchestrée par le ministre de la justice, Arthémon Simbananiye, la répression est particulièrement sanglante à Bururi, ou un millier de Tutsi ont eté tués par les rebelles : environ vingt mille Hutu y sont massacrés par l’armée. A Bujumbura entre 5,000 et 10,000 Hutu sont sommairement executés, y compris tous les membres du gouvernement et fonctionnaires des services publics d’origine Hutu. Selon un témoin, près de Mutumba l’armée intervient pendant un service religieux dirigé par un catéchiste, et l’abattent sur place en meme temps que quarante fidèles, tous Hutu. [8] A l’école anglicane près de Bururi, c’est le "headmaster", un réfugie rwandais d’origine Tutsi qui, armé d’un revolver, "supervise les arrestations de ses propres enseignants ainsi que d’autres Hutu".[9] Commentaire de l’évèque de Bujumbura, "c’est en cassant quelques oeufs qu’on fait une parfaite omelette".[10] D’après le correspondant du journal Le Soir, "tout élément Hutu un tant soit peu intellectuel est arrêté, battu, torturé, voire abattu sur place sans jugement… meme les employés subalternes sont atteints par la répression : plantons, domestiques, ainsi que certains employés Hutu de diverses societés privées". Selon la meme source : "Des Hutu sont lynchés sur simple dénonciation, certains ont été fusillés en public par les forces de l’ordre… Les gens arrêtés sont empilés dans des camions, couchés sur le ventre ; les soldats se tiennent debout sur eux, doigt sur la détente ; plusieurs camions de cadavres venant du camp militaire ont été apercus… Cette répression prend de plus en plus l’allure d’un véritable génocide de l’élite Hutu".[11] A l’exception de ceux qui prirent la fuite vers le Rwanda, la Tanzanie et le Congo, pratiquement toutes les élites Hutu furent annihilées, jusques et y compris la plupart des étudiants de l’Université de Bujumbura, des écoles techniques, des athenées et des écoles normales. Parmi les exilés de marque qui échappèrent aux tueries figurent les noms de Melchior Ndadaye, Pontien Kalibwami, Richard Ndikumwami, et Sylvestre Ntibantuganya.

Un document d’origine missionnaire dresse un très sombre bilan des pertes subies par les effectifs scolaires et universitaires jusqu’en juillet.[12] A l’université de Bujumbura "un tiers des étudiants a disparu, c’est à dire environ 250 sur 350… Une soixantaine est tuée soit après arrestations, soit dans les environs du campus par d’autres étudiants". A école normale de Ngagara "environ 40% de disparus sur 314 élèves" ; à l’école normale supérieure de Bujumbura, "55 élèves sur 135 ont disparu" ; à l’ecole technique de Kamenge-Bujumbura "170 élèves ont disparu sur un total de 415, une soixantaine de tués soit après arrestations, soit apprehendés après fuite… un jour on est venu arreter 46 élèves, mais seulement 26 étaient présents" ; à l’athénée de Bujumbura, "40% ont disparu sur environ 700 élèves… quelques élèves ont été tués à l’hopital par des militaries après avoir recu des soins médicaux suite à une bagarre" ; à l’athénée de Gitega, "148 élèves partis sur 380 ; une bonne quarantaine est tuée, plusieurs lors de la répression dans la prison de Gitega ; d’autres se sont enfuis" ; à l’Institut Technique de Gitega "40 élèves sur 79 ont disparu" ; à l’école normale de Kiremba "au moins 100 exécutions sur 355 élèves, et trois ou quatre professeurs… parmi les élèves executes il y avait des garcons de 13 a 14 ans…" Le meme document estime le nombre total d’élèves disparus – c’est à dire "exécutés, en fuite ou renvoyés avant la fin de l’année scolaire" – à un minimum de 1,450 ; "on peut dire en général qu’un élève sur 5 ou 6 a été exécuté dans le cycle supérieur des écoles secondaires et dans l’enseignement supérieur, garcons et filles ensemble, mais en prenant seulement les garcons la proportion est nettement plus élevée". A cette comptabilité macabre s’ajoute l’exécution de 18 abbés barundi sur un total de 138, y compris le très respecté abbé Michel Kayoya, "un écrivain bien connu", nous dit Boniface Kiraranganiya, "qui mourut saintement en pardonnant à ses assassins".[13]

Quant à l’armée, celle-ci fut totalement épurée d’éléments Hutu. Environ 700 soldats Hutu, c’est dire presque la moitié des troupes, furent passés par les armes dès le début de la rébellion, ainsi que tous les éléments Hutu ayant atteint le rang d’officier, parmi eux le très brillant capitaine Martin Ndayahoze : "ces officiers", écrit Kiraranganiya, "seront pris et torturés en vue de leur faire signer des aveux droles, ridicules. Après quoi ils furent massacrés et jetés dans les fosses communes".[14] Cent cinquante furent exécutés durant la nuit du 22 mai, quarante pendant celle du 27. Quelques semaines plus tard un contingent de huit cents nouvelles recrues d’origine Tutsi, dont cinquante officiers, en majorité de Bururi, étaient soumis à une formation accélérée, en remplacement des pertes d’éléments Hutu.[15]

Témoignages et Désinformation

Si révélatrices soient-elles de l’étendue des nettoyages ethniques operés au niveau des écoles, ces statistiques sont impuissantes à décrire l’horreur. Ecoutons le témoignage de l’ancien président, Sylvestre Ntibantuganya : "J’ai vu des bras d’hommes vraisemblablement enterrés vivants", écrit-il, "et qui avaient tenté jusqu’au dernier souffle, de sortir de leur trou ! J’ai vu des chemises sans doute arrachées à des hommes que des bourreaux allaient massacrer comme des imbéciles, des betes, quoi ! En voyant cette fosse commune je me suis fait l’idée de la sauvagerie des hommes, de leur barbarie. Je me suis rendu compte des dangers d’avoir un Etat qui n’est pas là pour promouvoir le peuple mais pour le massacrer… Au départ les victimes ont été tuées par balles, mais ensuite le sadisme de leurs tortionnaires et l’épuisement des munitions ont entrainé ces derniers à recourir à d’autres methodes, comme l’usage du marteau ou simplement l’enterrement des condamnés encore vivants !"[16] Citons également le terrible commentaire de Boniface Kiraranganiya : "si un jour, par malheur, je devenais fou (…) les évènements d’avril-mai 1972 à eux seuls y auraient contribué pour au moins 95%… Je ne vois pas ce que je n’aurais pas donné pour ne pas voir 1972. Avril-mai 1972, ca dépasse tout ce qu’on a déjà eu. C’est le comble. La goutte d’eau. C’est le paroxysme de la démence, l’exemple le plus parfait de ce qu’un homme est capable de faire lorsque le pouvoir lui permet tout, lorsque plus rien de l’oblige à dominer son instinct de destruction".[17] Ces lignes furent écrites en 1985…

Quelques extraits des dépeches confidentielles de l’ambassade des Etats Unis à Bujumbura suffisent à résumer l’atmosphère sinistre qui règne à Bujumbura. Nous les citons dans le texte original : 25 mai, "a missionary from the interior fears Hutu may be reaching breaking point… Increasing number of educated Hutu in eastern Burundi have fled towardsTanzania border…" ; 26 mai : "no respite, no letup. What apparently is a genocide continues. Arrests going on around the clock. Charge d’affaires’ laundry boy fled JRR band last night, says they are killing most Hutu on the spot…" ; 11 juillet : "Tutsi reprisals unabated in interior but have slackened somewhat in Bujumbura… In north Hutu take cover upon arrival of any vehicle, reflecting pervasive fear. Tutsi continue to be hauntd by fear for their own survival no matter how casually they may saunter around .Hutu males normally go at a dogtrot in groups of 7 or 8 as night approaches…" ; 21 juillet : "in two days following July 14 three new ditches filled with Hutu bodies near Bujumbura airport. Arrests have continued throughout the week in Bujumbura, in the hills around town, in Ngozi region and in central Burundi. Military unit sent north of Bubanza to carry out widespread organized reprisals" ; 25 juillet : "repression against Hutu is not simply one of killing. It is also an attempt to remove them from access to employment, property, education, and the general chance to improve themselves. In Bujumbura the Hutu who were in prison when the new government was named have apparently been executed" ; 4 aout : "killings have not stopped but they have slackened off while arrests continue in almost all parts of the country, with particular concentration on Ngozi" ; 11 aout : "we have clear report mass graves near airport again utilized at beginning of week. Prime Minister Nyamoya continuing his stumping of the country". Malgré toutes ces informations concernant les tueries – qualifiées de "génocide sélectif" par le premier sécrétaire d’ambassade, Michael Hoyt – les Etats Unis (et ceci est vrai aussi de la France et la Belgique), en 1972 comme en 1994, ne firent rien pour y mettre fin, s’étonnant par ailleurs que les Etats africains "ne fassent quoique ce soit pour mettre un terme à ces terribles violations des droits de l’homme dans un Etat indépendent".[18]

Ce que le gouvernement Micombero appella la mission de "pacification" ne fut en réalité qu’une vaste enterprise de désinformation visant à accréditer l’idée qu’il n’y eut jamais de conflit entre Hutu et Tutsi, mais des attaques de "malfaiteurs" venus de l’extérieur qui furent réprimées juste à temps pour ne pas entrainer le génocide des Tutsi. Pour mieux faire passer le message furent enrolés un certain nombre de Hutu de service, tel ce vieux Hutu "chenu et vacillant", nous dit un journaliste, qui, "d’une voix rauque, fait un long discours pour dire la paix tant aimée des collines, la beauté des vaches, la saveur des fruits, le bonheur d’etre gouverné par Micombero" .[19] C’est ce meme thème du génocide évité de justesse que reprend le livre blanc publié par la délégation du Burundi aux Nations Unies : confrontées à des "agresseurs qui voulaient non seulement renverser la république du Burundi mais voulaient systématiquement procéder á l’extermination de tous les Tutsi", les autorités n’avaient d’autre choix que de "traiter sevèrement les responsables de ce génocide". [20] On le retrouve également dans la mise au point de l’ambassadeur du Burundi a Bruxelles, M. Nzeyimana : "Outre l’ampleur considérable de l’attaque" – à la suite de la "conspiration barbare de quelque 25,000 nationaux et étrangers" – il faut souligner son caractère barbare et génocidaire", et pourtant, ajoute-t-il, dans un élan d’optimisme repris par certains historiens, "aucun problème d’ordre ethnique ou tribal ne se pose au Burundi" .[21] Dans ces conditions il était normal que les biens des génocidaires fussent appropriés par le régime pour venir en aide aux victimes Tutsi ; c’est ainsi qu’en octobre 1972 le procureur de la république, Philippe Minani, annoncait que "les véhicules privés appartenant aux ’personnes condamnées’ seront vendues en faveur des victimes de la rébellion, que les biens mobiliers saisis de ces personnes seront restitués à leurs familles et ayants droit, que leurs comptes en banque seront débloqués en faveur de leur famille à concurrence de 100 francs Burundi, le solde étant consacrés aux victimes de la rébellion" . [22]Sans doute pour compenser de la perte de leurs biens, le gouvernement annoncait en meme temps que des mesures d’amnistie seraient prises en faveur "des veuves et des orphelins des personnes condamnées au cours des évènements qui ont ensanglanté le Burundi".[23] A la lumière d’un pareil cynisme les commentaires du très officiel Flash-Info mériteraient de figurer dans une anthologie de l’humour noir : "Dans son désir constant de réconciliation et d’unité nationale, le colonel Michel Micombero a voulu que les veuves et les orphelins trouvent dans cette mesure de grace l’expression de son indéfectible attachement à la cause de tout le peuple burundais".[24]

Silences et négationnisme

Au regard de l’immense émotion suscitée par le génocide rwandais, comment expliquer la quasi-indifférence de la communauté internationale et de la plupart des medias propos de ce drame sans précédent dans l’histoire de la region des Grands Lacs : pourquoi ce silence ? Deux éléments conjoints nous donnent la réponse. Non seulement le Burundi avait cessé d’etre un enjeu de la guerre froide (comme il le fut le en 1964 et 1965) privant du meme coup le monde occidental de ses points de repère idéologiques pour départager les bons des méchants, mais la question des droits humains n’avait encore qu’une très faible résonance à l’échelle internationale. Une mobilisation des énergies humanitaires comparable à ce qui eut lieu au Rwanda en 1994-5 était pratiquement inconcevable en 1972. Un autre facteur jouait en faveur de l’indifférence : la profonde méconnaissance des observateurs occidentaux à propos du Burundi, de son histoire, de ses composantes sociales, de l’imbrication de ses traditions et des forces surgies de la modernité — comme si ce micro-état était décidément trop difficile à déchiffrer pour en comprendre les déchirements.

De là à conclure que l’oubli se confond avec l’ignorance, il n’y a qu’un pas. Qu’on le veuille ou non, l’oubli, comme nous le rappelle Benjamin Stora, est aussi "organisé par les Etats", une forme d’oubli qui "instaure des amnisties visant à dissimuler, à ne pas assumer ses torts et ses responsabilités".[25] Des amnisties, sans doute, mais aussi des amnésies, des silences consciemment entretenus par l’Etat. Marc Ferro évoque ces silences qui, "dans une certaine complicité, sont partagés avec la société, qui de gré ou de force les intériorise". Ils portent, nous dit-il, "sur tous ces martyrs collectifs que les guerres, croisades et autres djihads font subir aux vaincus, sur la répression qu’exercent les régimes à foi unique, ou à race élue, quels que soient leurs lieu d’origine ou leur date de naissance". [26]

Rien n’est plus typique de ce phénomène d’amnésie que le zèle avec le quel chacun des régimes qui se sont succedés au pouvoir depuis 1972 se sont efforcés d’occulter la terrible vérité. Jusqu’à présent rien n’a été fait pour réhabiliter la mémoire des victimes ; le seul génocide officiellement reconnu est celui qui a frappé les dizaines de milliers de Tutsi massacrés par les militants du Frodebu en octobre 1993, à la suite de l’assassinat de Melchior Ndadaye. Ne sont jamais mentionnées les victimes Hutu exterminées au cours de la répression — en nombre égal à celui des victimes Tutsi ; dans l’optique des autorités de Bujumbura cette opération de "nettoyage" n’avait rien de génocidaire puisqu’elle visait à éliminer les Hutu du Frodebu, les seuls véritables génocidaires !

On constate le meme processus d’inversion derrière les propos négationnistes du gouvernment Micombero en 1972, visant à rejeter l’anathème génocidaire sur les rebelles. En les insèrant dans le schéma manichéen d’une lutte à mort entre les initiateurs de cette enterprise d’extermination et l’Etat salvateur, l’objectif était de donner une nouvelle légitimité à un Etat extremement fragilisé par les querelles intérieures. Quoi de plus efficace, en effet, pour faire oublier les affrontements entre Tutsi-Hima et Tutsi-Banyaruguru, et pour masquer les bases de plus en plus vacillantes et régionalistes du pouvoir en place, qu’un consensus de tous les Barundi fabriqué contre des rebelles présentés comme des génocidaires ? On pense à la remarque de Pascal Bruckner, "plus le forfait que l’on projette est monstrueux, plus la future victime elle-meme doit paraitre monstrueuse".[27]

1972/1994 : Convergences

La question du négationnisme nous renvoie à l’un des parallèles les plus troublants entre le génocide de 1972 et celui de 1994. Déni de l’évidence génocidaire, rejet de la responsabilité sur les victimes, inversion des roles des victimes et des bourreaux, autant de traits caractéristiques des deux apocalypses. Tout comme les autorités de Bujumbura ont nié de la facon la plus catégorique leur la participation à un génocide, la meme volonté négationniste anime aujourd’hui les milieux Hutu extremistes rwandais. C’est ainsi qu’un ancien ministre du Président Habyalimana, dans une lettre a l’auteur, exprime son étonnement que "personne ne se pose meme plus la question de savoir si ce fameux ’genocide des Tutsi’ est un vrai génocide et comment on en est venu à qualifier ainsi les massacres perpetrés au Rwanda d’avril à juillet 1994" ; le seul "vrai génocide", pour l’auteur de cette lettre, est "le génocide dont les Hutu sont victimes depuis le 1er octobre, perpetré par les hommes du général Kagame". Le plus inattendu est le témoignage d’un Tutsi rwandais se disant d’origine royale, Antoine Nyetera, qui, lors d’un colloque dans l’enceinte du Sénat francais, le 4 avril 2002, prétend "qu’il y a eu des massacres, mais pas de génocide", soutenu dans son affabulation par l’ancien représentant des Nations Unies au Rwanda, Roger Boboh, qui affirme "sans hésitation" que "dire qu’il y a eu génocide au Rwanda, cela relève plus de la politique surréaliste que de la vérité".[28] C’est plutot à ce degré de l’imposture que perce le surréalisme !

Un autre parallèlisme se rapporte aux motivations qui président aux violences génocidaires. Dans un cas comme dans l’autre nous sommes en présence de ce qu’Helen Fein appelle "a retributive genocide", un génocide qui s’opère en réaction à une menace, réelle ou imaginaire.[29] Il est certain que le danger soulevé par l’insurrection Hutu au Burundi et par le FPR au Rwanda, n’avait rien d’imaginaire. Alors que l’insurrection de 1972 a été immédiatement percue par le régime Micombero comme portant les germes d’une déstabilisation du régime, au Rwanda l’invasion du FPR allait provoquer une véritable hantise du danger Tutsi. Et pour cause : à la veille du génocide, après une guerre civile ou périrent des milliers de Hutu et de Tutsi, près d’un tiers du territoire national était sous le controle du FPR. Tout ceci explique pourquoi le concept de "retributive genocide" revet une pertinence toute particulière pour expliquer le drame rwandais, et pourquoi, à la différence du Burundi, l’idéologie génocidaire a bénéficié d’une très grande receptivité. A elle seule l’idéologie anti-Tutsi distillée par les media rwandais – ce nazisme tropical dont parle Jean-Pierre Chrétien — ne suffit pas à expliquer les massacres. La psychologie du "passage à l’acte", pour employer l’expression de Jacques Semelin, est difficilement compréhensible sans tenir compte de la réceptivité des masses,[30] rendues d’autant plus vulnérables à ces incitations par le désarroi melé de panique qui les saisit le jour du crash de l’avion présidentiel. Le "dilemme sécuritaire" créé par l’évènement du 6 avril est indissociable du passage à l’acte.

Le génocide, est-il besoin de le souligner, est un crime d’Etat. Au Burundi comme au Rwanda, c’est l’Etat qui planifie le meurtre de masse, qui met en marche et dirige les mécanismes d’extermination, qui veille à ce que nul n’échappe au massacre, et qui s’oppose, au nom de la souveraineté nationale, aux inquisiteurs venus du dehors. L’Etat, c’est à dire l’armée, la police, la gendarmerie, et les milices, les Jeunesses Révolutionnaires Rwagasore (JRR) au Burundi, les interahamwe au Rwanda. Or, dans un cas comme dans l’autre, l’Etat se tourne contre lui-meme, au risque de s’auto-détruire, et n’hésite pas a massacrer ses "fidèles serviteurs" : au Burundi tous les ministres Hutu (déjà démis de leurs fonctions comme tous les autres ministres, à la veille de l’insurrection) sont immédiatement exécutés ; au Rwanda les principaux leaders des partis d’opposition, y compris le premier ministre Agathe Uwilingiyimana, sont tués par l’armée le lendemain du crash de l’avion présidentiel . Un Etat, certes, mais un Etat-bidon, un Etat-monstre, dominé par des réseaux ethnico-régionaux – les Hima de Bururi au Burundi, les Kiga du nord au Rwanda – qui donne les pleins pouvoirs aux milices – les JRR au Burundi, les interahamwe au Rwanda – pour massacrer les populations civiles. Au Rwanda, cependant, si l’ampleur et la rapidité des tueries dépassent tout ce qu’on a pu observer au Burundi, ceci est lié en partie à des circonstances propres au Rwanda : à quelques exceptions près, les cadres préfectoraux et communaux font intégralement partie de l’appareil génocidaire ; en outre, les dizaines de milliers de Hutu déplacés par l’avancée du FPR – les "internally displaced persons" (IDPs) – constituent un phénomène sans équivalent au Burundi : il semble bien que la grosse majorité des interahamwe ait été recrutée parmi les IDPs, dont l’ardeur génocidaire fut à la mesure des conditions de vie (et parfois de mort) intolérables que leur imposa, durant des mois et des années, l’envahisseur Tutsi.

En évacuant de la mémoire le génocide de 1972 on élimine du meme coup certains des fils conducteurs qui nous aideraient à comprendre celui de 1994. Au Rwanda les ondes de choc de 1972 créent les désordres qui permettent au Président Juvenal Habyalimana de prendre le pouvoir en 1973, et aux gens du nord de remplacer ceux sud aux postes clés du gouvernement et des services publics. Les terribles vengeances dont sont victimes des centaines d’étudiants Tutsi dans plusieurs écoles secondaires et à l’Université du Rwanda sont un prétexte idéal pour la mise en place de comités de vérification d’identités ethniques, puis de comités de salut public, ceux-ci servant de bases politiques pour l’ascension d’ un certain nombre d’hommes politiques du nord, et éventuellement pour la prise de pouvoir de l’homme fort du Bushiru par le coup d’état de juillet 1973. Sans tomber dans un excès de déterminisme historique, on peut se demander si la montée en puissance des élites Kiga (les Hutu du nord), compte tenu des particularismes qui ont faconné leurs attitudes notoirement anti-Tutsi, ne constitue pas un des éléments qui ont ensemencé le terreau de l’ethnisme, et si l’histoire du Rwanda n’aurait pas pris un tour différent si ses destinées avaient été confiées aux gens du sud.

La présence des nordistes au gouvernement ne suffit pas à expliquer le drame de 1994. Le thème qui revient incessament dans l’histoire de ces "faux jumeaux" est la contagion de leurs traumatismes, comme si les crises qui frappent le Burundi devaient inévitablement se répercuter au Rwanda et inversement. Comme l’ont relevé nombre d’observateurs, l’assassinat du Président Melchior Ndadaye est incontestablement la crise qui a le plus fortement contribué à la radicalisation des élites politiques du Rwanda à la veille du génocide. On ne peut que souscrire a l’affirmation d’ Alison Des Forges : "c’est sur le cadavre de Ndadaye que s’est constitué le Hutu Power".[31] Or ici aussi on peut s’interroger sur la relation des évènements de 1972 à cet assassinat. Le Burundi des années qui ont suivi la boucherie de 1972, et jusqu’en 1989, fut un Etat soumis à l’hégémonie Tutsi à un degré qui n’est pas sans rappeller l’apartheid sud-africain – et ceci autant par la force des circonstances, puisque les élites Hutu avaient pratiquement toutes disparu, que par la volonté des dirigeants. Sans doute le complot de 1993 a-t-il été ourdi par une infime minorité. Il n’empeche que pour beaucoup de Tutsi qui se sentaient menacés par le coup de balai Frodebiste, autant dans l’armée que dans la fonction publique, l’une et l’autre solidement controlées par des Tutsi, le défi que posait l’élection de Melchior Ndadaye à cette situation d’apartheid était percue comme inacceptable.[32]

Nous déjà evoqué les terribles massacres de Tutsi suite à l’assassinat de Ndadaye. Mais peut-etre faudrait-il ici aussi introduire une référence aux évènements de 1972. Un membre du clergé Hutu interrogé par la commission internationale d’enquete de 1995 rapporte les paroles d’un tueur Hutu : "En 1972 ils nous ont eus ; ils ne nous auront plus". Sommé de ne plus "verser de sang", un autre répond : "Depuis 1972 c’est notre sang qui a été versé. Aujourd’hui on apprend que le Président Ndadaye a été tué. S’ils ont pu faire cela, demain ce sera nous…" [33] Comment ne pas voir dans cette rage meurtrière les réminiscences d’un génocide dont personne ne parle, mais dont beaucoup se souviennent ?

Restituer la mémoire

Pourquoi, dira-t-on, mettre a nu les blessures de l’histoire ? Certains y verront un geste d’hostilité à l’encontre le la communauté Tutsi, d’autres diront qu’il ne sert à rien d’évoquer un passé lointain, si tragique soit-il, sinon à compliquer davantage encore les efforts de cohabitation entrepris à Arusha. Mon intention est tout le contraire. Rien n’est plus dangereux que le non-dit, a fortiori le négationnisme. L’un et l’autre ne peuvent qu’attiser la haine née d’une mémoire tronquée, ethnicisée, qui met les bons d’un coté et les méchants de l’autre.

Au Burundi comme ailleurs dans le monde – et aujourd’hui de manière particulièrement dramatique en Israel et Palestine – il n’y a pas de communauté qui puisse honnetement se dire innocente. Ce que l’histoire nous revèle c’est que les deux communautés partagent la responsabilité des crimes que l’une impute à l’autre. Qu’on le veuille ou non, des Hutu et des Tutsi se sont rendus coupables de crimes contre l’humanité, au Rwanda comme au Burundi, mais il est tout aussi vrai que nombre de Hutu et de Tutsi ont aussi donné la preuve de leur commune humanité : combien de Hutu, en 1994, ont risqué leurs vie pour protéger celle de leurs voisins Tutsi ? Combien de Tutsi, en 1972, à l’instar de Boniface Kiraranganiya, n’ont pas hésité à dénoncer les crimes du gouvernement Micombero, et à protéger leurs amis Hutu ?

Ce que dit Benjamin Stora des "retrouvailles de la mémoire" en Algérie, s’applique aussi au Burundi : "Elles permettent de regarder l’histoire en face, de pouvoir l’écrire, mais elles sont aussi révélatrices de problèmes. Le risque existe d’une apparition de mémoire communitarisée, où chacun regarde l’histoire de l’Algérie à travers son vécu, son appartenance familiale. Ce regard particularisé ne permet pas le métissage des mémoires pour éviter que l’histoire ne se rejoue. Un retour problèmatique répète le cloisonnement des mémoires où chacun vient disputer une date, un lieu de commémoration".[34]

"Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever la mémoire", nous dit Milan Kundera dans son Livre du rire et de l’oubli. Mais alors quelle mémoire restituer ? Deux écueils sont à éviter, celui de la mémoire sélective, et celui qui consister à niveler les crimes. La première évacue du souvenir les crimes des uns pour mieux souligner ceux des autres. Le danger de cette mémoire selective est apparu de manière particulierement choquante au Rwanda lors des récentes commémorations du génocide rwandais, où seule fut saluée la mémoire des victimes Tutsi. Exclus de cet homage commémoratif, aucune parole, aucun geste ne vint rappeler aux prières du public la disparition de dizaines de milliers de Hutu, les uns massacrés par les milices d’Habyalimana, les autres par les troupes du FPR. Claudine Vidal est parmi les rares observateurs à avoir relevé cet "oubli" : "Les commémorations du génocide, depuis 1996, non seulement excluent du deuil national les victimes Hutu des ’génocideurs’, mais refusent explicitement le statut de victime aux très nombreux autres Hutu qui, sans avoir été des bourreaux, furent massacrés à titre de représailles et pour instaurer un climat de terreur… Comment parler de réconciliation si l’exposition des squelettes consiste à rappeler à certains que les autres ont tué les leurs ? C’est maintenir les uns dans une position de culpabilité éternelle, ce n’est pas seulement raviver la haine chez les autres, c’est ne pas permettre à leurs plaies de se cicatriser. La haine grandissante d’un coté, de l’autre la peur permanente".[35] N’est-ce pas aussi le danger qui menace le Burundi lorsque le pouvoir ne cesse d’attirer l’attention sur le génocide commis par les Hutu à la suite de l’assassinat de Ndadaye, mais ne souffle mot de celui de 1972, infiniment plus dévastateur par le nombre de victimes ?

Tout aussi injuste est d’invoquer un principe d’équivalence qui consisterait à mettre à egalité dans le crime les victimes et les bourreaux. S’il est vrai que le nombre des victimes de 1972 est très largement supérieur à celui des Tutsi massacres en 1993, il est non moins évident, meme si les chiffres restent encore très approximatifs, que l’échelle des tueries commises contre les Tutsi en 1994 dépasse de loin les massacres de Hutu au Rwanda. Certes l’horreur ne se mesure pas par des chiffres. Mais comment ne pas admettre, avec Pascal Bruckner, "qu’il est des degrés dans l’infamie, que tous les meurtres ne se valent pas"[36] ?

Le moment est venu de restituer leurs mémoires aux communautés Hutu et Tutsi, une mémoire ni sélective ni vengeresse, mais une mémoire "metisse"qui maintienne vivante la commune humanité des uns et des autres. Et ceci pour mieux les libérer du cancer de l’ethnisme et du fantasme, en un mot pour faciliter le travail de conscience qui s’impose à tout un chacun. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, qu’un nouveau Burundi pourra renaitre des cendres de son passé.

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[1] La phrase est de Marc Ferro, L’Histoire sous surveillance (Calmann-Levy, 1985), 71.

[2] Boniface F. Kiraranganiya, La vérité sur le Burundi (Editions Naaman, Montreal : 1985), 79, Augustin Nsanze, Burundi : Le Passé au Présent. La République contre le Peuple, 1966-1993 (Nairobi, 1998), 157.

[3] René Lemarchand, Burundi : Ethnic Conflict and Genocide (Wilson Center Press and Cambridge University Press, 1995), pp. 76-106, et René Lemarchand et David Martin, Selective Genocide in Burundi (Minority Rights Group, London : 1973). Voir aussi Nsanze, op. cit., 111-175, et Sylvestre Ntibantuganya, Une Démocratie pour tous les Burundais : De l’Autonomie à Ndadaye, 1956-1993, vol. 1 (L’Harmattan, 1999).

[4] Kiraranganiya, op.cit., 77, 78.

[5] Ibid., 78.

[6] Très contestable, en revanche, est l’affirmation d’Augustin Nsanze, (op. cit., 121)suivant la quelle la rébellion "comportait aussi des éléments Banyamulenge, donc d’anciens Tutsi rwandais. Ceux-ci auraient été utilisés par le pouvoir de Bujumbura pour suivre les préparatifs des rebelles et concevoir une répression en conséquence". Malgré l’emploi du condionnel, c’est avec la plus grande reserve qu’on doit accueillir cette information.

[7] Notons en passant l’affirmation totalement fantaisiste du Colonel Albert Shibura, dans son livre intitulé Témoignages : "C’est la CIA qui a envoyé Ntare à Kampala, en compagnie de ses agents et qui a obligé Idi Amin, sa créature, de le livrer au Burundi", cité dans Nsanze, op. cit., 14. En fait tout donne à penser que l’opération fut menée par ses soins, en collaboration étroite avec le Ministre de la Justice de l’époque, Artémon Simbananiye, le véritable chef d’orchestre du génocide, depuis lors reconverti en "born again Christian".

[8] Le Soir (Bruxelles), 25 mai, 1972.

[9] Information extraite des télégrammes confidentiels envoyés au Departement d’Etat par l’ambassade des Etats Unis à Bujumbura, 25 mai 1972. Plusieurs centaines de ces depèches font partie de ma collection de documents sur le Burundi. Ceux-ci sont disponibles auprès de la bibliothèque de l’université de Floride. Lemarchand papers, American Embassy Cables, Box 11. website : www.uflib.ufl.edu/cm/africana/fulltext.htm

[10] Ibid. ("you have to break a few eggs to make a perfect omelette"…)

[11] Le Soir (Bruxelles), 27 mai 1972.

[12] Quelques données sur les arrestations et départs dans les écoles secondaires et supérieures du Burundi. Evènements 29 avril 1972 et les mois de mai et juin ; liste arretée le 2 juillet 1972. Comme le precise ce document,les donnees qui suivent ne sont pas completes : "les chiffres donnes sont des chiffres minima. Pour certaines ecoles nous n’avons pas ou peu de renseignements précis. Toutefois la liste est assez complete ; s’il y a des corrections a faire, elles obligeraient surtout a augmenter les chiffres". (Lemarchand papers, University of Florida, op. cit.)

[13] Kiraranganiya, op. cit., 81.

[14] Ibid., 79.

[15] US Embassy cables, no. 1028, 25 juillet 1972. Lemarchand papers.

[16] Ntibantuganya, op. cit., 112.

[17] Kiraranganiya, op. cit., 76.

[18] Voir Embassy Cables, op. cit.

[19] La Libre Belgique, 15 juin 1972.

[20] Le Monde, 11 juin 1972.

[21] Ibid., 8 juin 1972.

[22] Le Soir, 4 octobre 1972.

[23] Ibid.

[24] Ibid.

[25] Benjamin Stora, "La mémoire retrouvée de la guerre d’Algérie ?", Le Monde, Sélection Hebdomadaire, 23 mars 2002, 8.

[26] Ferro, op. cit., 65.

[27] Pascal Bruckner, La tentation de l’innocence (Grasset, 1995), 210.

[28] Le résumé de cet extraordinaire colloque m’a été communiqué par Le Cercle International Solidaire, CercleSolidaire@yahoogroupes.fr. Voir la réponse d’Alain Gauthier, au nom du Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda, Alngauthier@aol.com.

[29] Helen Fein, "Genocide : A Sociological Perspective", Sociology, International Sociological Association, vol. 38, no. 1 (1990), 30.

[30] Voir l’excellente réflexion de Jacques Semelin, "Penser les massacres", communication au colloque de l’Association Francaise des Sciences Politiques, 29 novembre 2001.

[31] Alison Des Forges, Leave None to Tell the Story (Human Rights Watch et Federation Internationale des Ligues des Droits de l’Homme, 1999), 135.

[32] Voir René Lemarchand, "Genocide in the Great Lakes : Which Genocide ? Whose Genocide ?", African Studies Review, vol. 41, no. 1 (1998), 3-17.

[33] Rene Lemarchand, Burundi : Ethnic Conflict and Genocide, op. cit., xiv.

[34] Stora, op. cit.

[35] Claudine Vidal, "Les commémorations du génocide au Rwanda", Esprit

[36] Bruckner, La tentation de l’innocence, op. cit., 224.