Le Culte de l’Excellence

Le Culte de l’Excellence

Au stade actuel de notre pays, l’excellence est incontournable. Si nous n’adoptons pas l’excellence comme mode de vie, nous allons continuer à être le peuple le plus misérable de la terre alors que la Providence nous avait dotés du plus beau pays du monde. Véritablement un pays de lait et de miel. Une terre qui a de l’eau en abondance, la seule ressource indispensable, que lui manque-t-elle pour prospérer ? Si nous n’embrassons pas, tout de suite, l’excellence comme mode de gestion des affaires sociétales et nationales, nous allons continuer à vivre au jour le jour sans penser à comment nous allons nourrir, éduquer, employer 16 millions de Burundais en trois décennies puisque la population double tous les trente ans. Les millions de jeunes, sans métier, sans éducation, sans emploi, sans aucune perspective ne peuvent que nous conduire à un avenir plein de risques si nous ne changeons pas immédiatement et épousons l’excellence.

Comment allons-nous créer des emplois sans des industries pour absorber ce trop plein de population. Où allons-nous trouver l’énergie pour cuire nos haricots ? Pourquoi ne pas penser à développer l’énergie solaire accessible aux paysans pour remplacer le bois de chauffe. Et pourquoi pas le biogaz ? Si nos universités ne vivaient pas au jour le jour comme toute la nation, c’est à des questions fondamentales comme celles-là qu’elles apporteraient des réponses et des technologies adaptées. 50 ans après l’indépendance, la paysanne burundaise est toujours une bête de somme qui n’a même pas d’âne pour alléger sa peine. Nous vivons au jour le jour, sans aucun esprit d’innovation pour changer les choses ici et maintenant.

L’excellence d’après Martin Luther King jr.

En un mot : Sans l’excellence, point de salut pour notre pays le plus arriéré du monde et fier de l’être. Mais qu’est-ce donc l’excellence ? Je ne vais pas chercher loin car le Pasteur Martin Luther King jr a laissé une définition devenue fameuse. Ecoutez le leader noir américain :

(Tiré de son livre : La Force d’aimer)

« De toutes parts, nous sommes appelés à travailler sans repos afin d’exceller dans notre carrière. Tout le monde n’est pas fait pour un travail spécialisé ; moins encore parviennent aux hauteurs du génie dans les arts et les sciences ; beaucoup sont appelés à être travailleurs dans les usines ; les champs et les rues. Mais il n’y a pas de travail insignifiant. Tout travail qui aide l’humanité a de la dignité et de l’importance. Il doit donc être entrepris avec une perfection qui ne recule pas devant la peine.

Celui qui est appelé à être balayeur de rues doit balayer comme Michel-Ange peignait ou comme Beethoven composait, ou comme Shakespeare écrivait. Il doit balayer les rues si parfaitement que les hôtes des cieux et de la terre s’arrêteront pour dire : « Ici vécut un grand balayeur de rue qui fit bien son travail ».

C’est ce que voulait dire Douglas Malloch (poète américain (1877 - 1938)) quand il écrivait :

Si tu ne peux être pin au sommet du coteau,

Sois broussaille dans la vallée.

Mais sois la meilleure petite broussaille

Au bord du ruisseau.

Sois buisson, si tu ne peux être arbre.

Si tu ne peux être route, sois sentier ;

Si tu ne peux être soleil, sois étoile ;

Ce n’est point par la taille que tu vaincras ;

Sois le meilleur, quoi que tu sois. »

Voilà une définition poétique et philosophique résumée en une formule lapidaire : « Sois le meilleur, quoi que tu sois ». Tout est dit. Notre pays se trouve à la croisée des chemins. Avec l’intégration régionale, nous sommes entrés de pleins pieds dans l’East African Community. Avec libre circulation des biens, des services et des personnes. Avec liberté d’établissement et de résidence. Cela veut dire que si la main-d’œuvre burundaise, les employés, les ouvriers, les techniciens, les cadres, ne sont pas excellents, les entreprises engageront les Kenyans, les Ougandais qui sont des professionnels hors pair et des travailleurs acharnés. Le phénomène est déjà une réalité dans la construction. Les ouvriers qualifiés ougandais commencent à se faire une réputation sur le marché local. Tenez-vous-le pour dit, il faudra désormais être le meilleur pour trouver un emploi ici, dans l’East African Community ou dans le monde.

Amour du travail et du travail bien fait

Passons à la définition sociologique de l’excellence. Pour moi, « l’Excellence c’est la compétence alliée à l’amour du travail et du travail bien fait, le tout sous-tendu par les valeurs éthiques comme le culte de la vérité, le sens élevé de responsabilité, l’intégrité morale et l’honnêteté. » Prenons pour commencer, l’amour du travail et du travail bien fait. L’amour du travail et du travail bien fait est une exigence économique avant d’être une prescription évangélique. Saint Paul, le personnage le plus important après le Christ, n’y va pas par quatre chemins : « Qui ne travaille pas n’a pas le droit de manger ». Saint Paul est le travailleur le plus acharné qui ait jamais existé. Sans Saint Paul, nous ne serions pas chrétiens. Il était tellement travailleur qu’il refusait toute aide et comptait sur son propre labeur pour mener l’œuvre d’évangélisation. Il était fabricant de tentes. Entre deux voyages, il travaillait pour trouver les fonds nécessaires à sa mission. Et il parcourait des milliers de kilomètres à pied car, à cette époque, les bateaux ne circulaient pas en hiver. Ils ne voyageaient qu’en été. Saint Paul a refusé toute aide financière pendant longtemps. Ce n’est que plus tard qu’il a accepté le financement offert par de riches femmes comme Prisca ou Priscilla. Et c’était surtout pour l’assistance aux pauvres.

Certains pays ont adopté le précepte paulien à la lettre et sont devenus les pays les plus riches du monde. Je veux parler des pays scandinaves. Modèles de progrès et de justice sociale. Les jeunes vont me dire : travailler, nous voulons travailler mais où trouver des emplois ? Si vous n’en trouvez pas, créez votre propre travail. Suivant l’adage : « si la montagne ne vient pas à vous, il faut aller à la montagne ». C’est ce que font les opérateurs économiques, ils ne pleurent pas sur le manque de travail, ils créent leur propre emploi et automatiquement pour les autres. Beaucoup de jeunes des quartiers pauvres savent se débrouiller et générer des revenus. Ils se font laveurs de voitures, réparateurs de pneus, mécaniciens etc. Il n’y a que les jeunes des beaux quartiers qui sont des cas sociaux car ils ne savent rien faire de leurs mains. Elevés dans l’oisiveté, ils finissent par devenir des zombies incapables de la moindre lutte pour la survie. Ils ne peuvent pas être cuisiniers, jardiniers, petits commerçants, ils passent leur vie à regarder la vie passer. C’est un véritable drame de voir des hommes de 30 ans ou 40 ans vivre encore dans les pagnes de leurs mères. En occident, nous dit-on, un jeune majeur, qui a atteint 18 ans et qui n’est pas aux études est chassé du domicile paternel. C’est une question de dignité.

Nous devrions adopter ces traditions pour apprendre à nos jeunes à travailler et à vivre dans la dignité et non dans une éternelle oisiveté. Tout travail est digne, nous dit Martin Luther King, il n’y a pas de sot métier. Les emplois les plus humbles peuvent aboutir à des richesses fabuleuses. Les exemples abondent même chez nous. Un fameux tenancier de plusieurs bars de Bujumbura est descendu en ville comme humble garçon préposé à l’allumage de braseros pour griller les brochettes. Aujourd’hui c’est un prospère propriétaire immobilier et il emploie des dizaines de jeunes dans sa chaîne de cafés-restaurants qui jonchent la ville. Un célèbre boulanger de la ville me dit qu’il n’a que la septième primaire mais à force de travail il est l’une des plus grandes richesses du pays. Et il parle un français parfait malgré la modicité de ses études. Chaque matin, des dizaines de jeunes se bousculent à son domicile en quête désespérée de travail. L’un des milliardaires kenyans, M. Karume, a commencé par le commerce du charbon de cuisine dans la rue et il dormait sur le trottoir. Un sud-africain qui a créé un empire de taxis a commencé par vendre des tomates sur le trottoir. Il n’y a pas de petit métier. Tout ce qui compte pour prospérer c’est l’amour du travail.

Dans ma définition de l’Excellence, j’ai bien précisé que la compétence doit être sous-tendue par des valeurs éthiques. C’est comme la fameuse science sans conscience qui n’est que ruine de l’âme. Prenons le culte de la vérité. Nous sommes une société qui ment tout le temps et en tout lieu. C’est un fléau qu’il faut éradiquer de suite si nous voulons progresser et nous libérer de la médiocrité qui nos enchaîne. Des employés mentent à leurs patrons, les cadres à leurs supérieurs, jusque dans les hautes sphères. Si nous aspirons à l’excellence, nous devons à jamais bannir le culte du mensonge qui est un véritable fléau national. Nous devrions rééduquer toute la nation à l’abandon du mensonge et lui apprendre qu’une parole donnée est une parole sacrée. Cette culture de mensonge est contre-productive car un homme d’affaires qui ment perd de la clientèle au lieu de prospérer. Un employé menteur perd son gagne-pain. Un missionnaire qui vient de quitter le Burundi à 87 ans et après 50 ans de bons et loyaux services à la nation affirme que la culture de mensonge est l’un des problèmes majeurs du pays. Un phénomène qui contribue à cette situation est la tradition d’obséquiosité devant l’autorité. Nous sommes un peuplé courbé devant le détenteur de la moindre autorité. Or une personne courbée ne peut pas dire la vérité.

Par ailleurs, le monde actuel appartient aux battants et non à des gens courbés. L’excellence demande des personnes à la colonne vertébrale droite, la poitrine bombée et qui ont l’œil perçant. Des cadres capables de vous regarder dans les yeux et vous dire non en toute âme et conscience. Aucun employeur ne donnera du travail à un être mou, sans aucune assurance, qui longe les murs et qui baissent les yeux pour vous parler.

Abordons maintenant le facteur de « sens élevé de responsabilité ». L’excellence exige que toute tâche qui vous est confiée soit exécutée à la perfection. Surtout pour les employés des entreprises qui doivent prendre conscience que ce sont ces dernières qui les font vivre. En lieu de quoi, nos employés se caractérisent par le mensonge systématique, le vol et carrément le sabotage. La compétence sans la valeur éthique d’honnêteté conduit à la corruption qui détruit l’Afrique en général et le Burundi en particulier. Longtemps, le Cameroun et le Nigeria se partageaient les premières places. Un jour je dis à un collègue camerounais : « félicitations vous êtes cette année numéro deux en corruption ». « Shut ! me souffle-t-il à l’oreille, en fait nous avons corrompu le Nigéria pour prendre la première place ».

Mens sana in corpore sano

Un corps sain, dans un esprit sain dit l’adage latin. De même, l’excellence ne peut pas se développer que dans des organismes sains. Des cerveaux imbibés d’alcool ne peuvent pas prétendre à l’excellence. Une société où la principale activité est la consommation d’alcool est vouée à la médiocrité familiale, politique, culturelle et économique. Un rapport américain vient d’indiquer que l’alcool est pire que toutes les autres drogues réunies car il détruit les familles, provoque des millions de morts par accident de la route et de travail, et mine la santé. Un rapport de l’OMS quant à lui affirme que l’alcool tue plus que le sida, la tuberculose et la violence réunis. Un jeune homme témoigne dans un journal local que trois mois sans alcool lui ont fait économiser 500.000FBU (cinq cent mille). De jeunes diplômés d’université chèrement formés retournent à l’analphabétisme car ils ne lisent plus rien, la majeure partie de leur temps étant prise par la consommation d’alcool.

L’excellence par ailleurs se développe dans un environnement propre. Il suffit de visiter nos bureaux publics pour se rendre compte qu’une société qui n’a pas la notion de propreté n’a rien à offrir économiquement, culturellement et spirituellement. Tout se tient. Des élèves meurent de maladies parfaitement évitables parce qu’ils vivent dans l’insalubrité. Si des écoles secondaires ne savent pas les notions élémentaires d’hygiènes comment la grande masse le saurait-elle ? La propreté est l’image immédiate qui est projetée face aux visiteurs et aux fameux investisseurs que nous appelons de tous nos vœux. Ils ne prendront jamais au sérieux des cadres qui œuvrent dans des bureaux sales et aux murs maculés de crasse. Lorsque nous arrivions au Petit Séminaire de Kanyosha, jeunes, frais émoulus de nos brousses respectives, la première chose que l’on nous apprenait c’était la propreté. On nous apprenait dès l’arrivée qu’il est strictement interdit de toucher aux murs. Les murs doivent rester immaculés comme au premier jour. La leçon a été retenue et nous l’inculquons à nos enfants et à nos travailleurs domestiques.

Tout est lié : l’excellence va avec le sens élevé de propreté. Le prestige actuel du Rwanda vient aussi du fait qu’il a prouvé qu’un Etat africain n’est pas nécessairement voué à la saleté. Si nous adoptons l’excellence dans la propreté, les investisseurs et les touristes afflueront. La propreté est par conséquent un investissement économique avant d’être une obligation sanitaire. L’adoption de la propreté comme mode de vie contribuerait à éradiquer les maladies de la saleté qui sont véritablement une saignée de l’économie nationale en soins de santé et heures de travail perdues. Imaginez-vous le volume d’économies que nous ferions, si nous œuvrions à éradiquer la malaria comme Cuba l’a fait. Un pays tropical pas plus riche que nous.

Leadership

L’excellence exige enfin un leadership qui trace la voie et qui répugne à la médiocrité. Les fameux tigres asiatiques : Singapour, Taiwan, Corée du Sud, etc étaient à l’indépendance du Burundi il y a 50 ans, aussi pauvres que nous. Soit un revenu par habitant de 200 USD. Une génération après, c’était déjà des puissances industrielles, financières et économiques. Ces pays ont donné la priorité à l’éducation pour former des cadres, des techniciens, des ouvriers hautement qualifiés qui ont permis le décollage économique. Le Rwanda voisin a choisi Singapour comme modèle. Ce pays développé en un rien de temps par un Premier ministre de génie : Lee Kuan Yew. En dix ans seulement, le Rwanda est devenu le premier d’Afrique noire en propreté, en genre, en lutte contre la corruption, en technologies de l’information au point que les enfants du primaire ont des ordinateurs portables. En « doing business » c’est-à-dire la facilité d’action dont bénéficient les opérateurs économiques. Sans oublier l’assurance maladie universelle de sorte que même les pauvres sont évacués aux frais de l’Etat en Inde, en Afrique du Sud et au Kenya pour des soins spécialisés. Ailleurs en Afrique, le pauvre n’a d’autres choix qu’à crever. Qui n’a pas le cœur brisé quand l’on voit , sur Télé Renaissance, ces familles quémandant la charité des inconnus pour évacuer leurs enfants gravement malades. Au Rwanda, c’est l’Etat qui les évacuerait y compris par avion médicalisé. Je ne me fais pas d’illusion le pays a des problèmes graves de démocratie et de réconciliation, mais aucune semaine ne se passe sans qu’un rapport international ne vienne le présenter comme modèle.

Rien n’illustre autant l’excellence que les Pays-Bas. Un petit pays de 33.000 km2 avec une petite population de 16 millions d’habitants. Cette minuscule nation est la quinzième puissance économique mondiale. La Hollande est à elle seule plus riche que toute l’Afrique noire en dehors de l’Afrique du Sud. C’est ce qui faisait dire au journal le Monde que l’Afrique noire ne représente que 1,5 pour cent de l’économie mondiale. Et le Monde concluait péremptoire : Si l’Afrique noire disparaissait, personne ne s’en rendrait compte dans l’économie mondiale, tellement le continent est insignifiant. Voilà le prix de la médiocrité. Le continent le plus riche du monde mais qui reste la honte de l’humanité, rongé par la misère, les maladies, les guerres. Si l’Afrique et le Burundi veulent cesser d’être cette honte de l’humanité, nous n’avons pas d’autres choix qu’à adopter l’excellence.

Je récapitule avant de conclure. L’excellence c’est être le meilleur quoi que tu sois. C’est la compétence alliée à l’amour du travail et du travail bien fait. Le tout sous-tendu par les valeurs éthiques. Mais ces facteurs ne sont pas acquis une fois pour toute. Il faut constamment entretenir la flamme. C’est pour cela que dans les pays développés, on organise continuellement des séminaires ou des retraites de motivation. Les entreprises engagent même des coaches spécialisés pour pousser les employés à toujours plus d’excellence.

Mais dans notre société où triomphe la médiocrité, que faire ? Chacun est interpellé à son niveau. Citons le célèbre mot du président Kennedy : « Ne demandez pas ce que le pays peut faire pour vous, demandez-vous plutôt ce que vous pouvez faire pour le pays. ». Le philosophe suisse Denis de Rougemont quant à lui affirme : « Si vous voulez changer la société, changez vous-même ».

Chris Harahagazwe

charahagazwe@yahoo.com