Le Burundi vu par ses compatriotes de l’extérieur. Noël sous le scapel d’un chirurgien kenyan

Le Burundi vu par ses compatriotes de l’extérieur.

Noël sous le scalpel d’un chirurgien kenyan

Venu à Nairobi pour un check-up médical annuel de routine, je me retrouve sous le scalpel du chirurgien pour un bobo que je traîne depuis l’école secondaire mais que j’ai toujours négligé.

-  Si vous ne faites par opérer ces varices de la jambe gauche, elles vont se transformer en ulcères.

-  D’accord Dr ! Je ne me le fais pas répéter car le vieux mari de ma tante vient de se faire amputer la jambe à cause des varices transformées en ulcères incurables.

-  Revenez après les fêtes.

-  Je ne fête pas Noël. Mes enfants sont grands et absents.

-  Tout comme moi. Dans ces conditions, je vous opère vendredi. Admission jeudi soir.

Nairobi Hospital.

Propreté immaculée. Vous vous sentez guérir avant traitement. Je pense aux détritus qui jonchent le Roi Khaled et pire l’hôpital Prince Régent. Et pourtant la première règle de médecine est la propreté. Infirmière chef du pavillon se présente avec son équipe. Des infirmières certifiées en uniforme blanc et des étudiantes en uniforme vert. Janet belle et sexy a le charme déstabilisant même pour un futur opéré. Benedicta la rwandaise a des yeux de biche avec un sourire complice entre soi. Alain est un homme, espèce rare dans ce secteur. Mais je n’ai pas demandé d’infirmière homme comme moi ! Contre mauvaise fortune il faut faire bon Cœur. Je n’ai pas le choix. Réveillon de Noël à écouter les chants de Noël et à suivre la messe du Saint-Père à la télé. Une chorale passe d’un pavillon à l’autre en exécutant de superbes cantiques de Noël. L’hôpital ressemble à un hôtel 5 étoiles : Repas à la carte avec garçons en livrée, nœud-papillon au cou. Helen la cheftaine m’informe que le chirurgien passera très tôt matin marquer les endroits qu’il va opérer.

-  Ça me rassure, dis-je, parfois on coupe la jambe qu’il ne fallait pas. Éclat de rire de tout !. Ça commence bien, j’aime les gens qui ont le sens de l’humour

-  Non ça n’est jamais arrivé ici.

Nuit d’appréhension quand même. Ces opérations banales parfois se révèlent fatales. Imaginez si je meurs, ce serait une catastrophe pour la nation, la sous-région….et l’humanité toute entière (s’éclate souvent mon frère lorsque j’ose la plaisanterie).

Vendredi matin

Douche six heures du matin. Alan (pourquoi pas Janet ou mieux Benedicta, je n’ai jamais de chance dans ma vie) me fait une piqûre pour, me dit-il, assécher la salive en vue du masque à oxygène.

7 heures.

Le chirurgien arrive marquer les zones à opérer. Je suis impressionné par l’autorité et l’assurance qu’il exude. Je commence à regretter pourquoi j’ai découragé ma fille de faire médecine : “il ne faut pas y aller pour le prestige, ce sont des études dures et interminables, sans aucun week-end, elle qui aime tant sortir, métier ingrat (ajoute mon beau-frère médecin) plus les insoutenables saletés des hôpitaux burundais”. Elle ne cesse de me remercier. Elle termine sa maitrise pendant que ses amies qui ont fait médecine ont perdu deux ans avant de changer de faculté.

Vendredi 8 heures

Changement d’habits. On me met une sorte de tablier bleu attaché de dos. Tout nu. Bizarrement J’appréhende d’exposer ma nudité à tout ce beau monde. Je suppose que l’on ne vous opère pas tout nu quand même. Les médecins ont de la pudeur, je suppose. Je redoute la possibilité, même si ma remarquable constitution pourrait faire de l’effet aux infirmières. Si vous voyez ce que je veux dire. Si vous ne voyez pas ce que je veux dire ça ne change en rien à mon récit. Les brancardiers arrivent. Je suis accompagné par Alan. Pourquoi pas Janet et Benedicta juste ciel ! Ils ne dépassent pas la porte du bloc opératoire aseptisé. Les brancardiers du bloc opératoire prennent le relai. Karibu bwana. Ils me mettent sur la table d’opération. Des appareils impressionnants clignent de différentes couleurs.

-  Savez-vous , dis-je aux brancardiers, que Dr Barnard le sud-africain pionnier des opérations à cœur ouvert se faisait aider par son nettoyeur de la salle d’opération et affirmait qu’il était meilleur que lui pour opérer grâce à sa remarquable dextérité. Les brancardiers sont impressionnés.
Toute une équipe s’occupe de moi. Je suis réellement ému par toute cette sollicitude humaine pour ma modeste personne. Une infirmière me branche de sortes d’électrodes sur la poitrine et les doigts. L’anesthésiste arrive, m’examine les yeux, la langue.

-  What are you going to do to me ?

-  I am going to knock you out !

-  How on earth are you daring to knock me out on Chrismas eve ? Éclat de rire général. Ça commence bien, je vais mourir heureux.

Je vois le masque qu’une infirmière pose sur mon nez et plus jamais rien !!l
Deux heures plus tard. J’entends vaguement le chirurgien me dire : “the operation was successful, Chris !” Je suis dans la salle de récupération. Une femme à côté est toujours dans les vap. Le masque d’oxygène sur le nez. Miracle de la science moderne. Finalement la mort ce n’est pas terrible. C’est le vide total et la paix entière. Retour dans la chambre. Toute la jambe couverte de bandage.

Le lendemain je suis libéré de l’hôpital. Deux nuits. Une opération banale. La facture est salée. Deux mille dollars américains. Un ami rencontré sur place a payé trois mille dollars pour des examens cardiaques uniquement. La qualité a un prix. Des millions de dollars sont exportés du Burundi au Kenya, en Inde et en Afrique du Sud, en quête de soins de qualité, d’équipement spécialisé, de compétences et banalement de propreté.

Afin de sortir on me fait remplir un questionnaire sur mes impressions :
Je coche Excellent à toutes les cages. Avec pour commentaire : I was amazed by such professionalism and cleanliness. All of the East African Community should come to learn from here. This is not Africa.

Ce Kenya ne cesse de m’étonner depuis 30 ans. D’accord ils ont les bidonvilles les plus horribles d’Afrique. D’accord ils souffrent de tribalisme à la burundaise. D’accord il est corrompu à la burundaise (mais lui irafise aho ikura) mais il existe des secteurs qui n’ont rien d’Afrique. La presse en termes de qualité et de contenu n’a rien à envier au New York Times. Et même les zamu lisent le journal. L’amour du travail et du travail bien fait est une règle. Un redoutable sens des affaires. Certains services n’ont rien à envier à l’Amérique. Les gens font la queue sur 300 m devant la bourse de Nairobi pour acheter des actions : des fermiers en bottes de travail, de petits commerçants, des professeurs, inimaginables ! Contrairement aux Zimbabwéens noirs, les Kenyans possèdent des fermes ultramodernes qui produisent des lacs de lait et des montagnes de beurre comme dans l’UE.

Une large classe moyenne vit avec le confort et les revenus des occidentaux. Une industrie qui exporte des textiles, des produits manufacturés, agricoles, des services. Espérons qu’ils vont nous tirer vers le haut. Nous ne pouvons pas continuer à vivre sans industrie, sans formation aux métiers modernes, sans création d’emplois, sans services générateurs de revenus comme le tourisme. Sinon, nous n’aurons jamais la paix. Ces millions de jeunes sans aucune perspective ne peuvent que nous amener à la guerre.

Have a great year-end week

Chris Harahagazwe