La sagaie du prince et les Yaga. Par Jean-Paul Mbona

La saga de la mémoire

LA SAGAIE DU PRINCE ET LES YAGA

Voici des lustres, dans un pays lointain appelé Nyaburunganosaure, un petit pays aux mille collines ondulées et aux multiples difficultés endurées vaillamment par un peuple multicolore, vivait une famille. Le père, Yaga, était trop vieux pour continuer le lourd et dur labeur de la terre. D’autant que celle-ci, devenue trop aride et pauvre, ne lui donnait plus en abondance la nourriture dont elle était jadis si gracieusement nantie. Inankeshi, la mère de la famille s’était tordue le bras en cherchant du bois de chauffage dans la savane d’à côté, et vivait recluse depuis lors au milieu de la bananeraie familiale. Mambo, le fils aîné, quant à lui, était parti à l’école des Blancs à Gose pour apprendre à lire et à compter, et il tardait à revenir.

Un beau jour, le prince de la région, le fier et arrogant Shira était en visite dans la contrée. Ce jour-là il pleuvait si abondamment que ses quatre porteurs de civière qui lui servait de moyen de transport, leurs suppléants et toute la cohorte de suiveurs et de courtisans durent s’arrêter et forcer l’entrée de la hutte de Yaga pour y abriter le prince et sa suite. Le protocole d’usage fut rapidement exécuté : la foule s’assoupit ventre contre terre, une cruche d’hydromel fut présentée pour rafraichir l’escorte princière. La réserve de bois de chauffage y passa pour dissiper le froid glacial dans la hutte. Même le bouc que Yaga destinait à la dot de son fils aîné Mambo, qui comptait prendre femme une fois rentré de l’école des Blancs, fut transformé en brochettes géantes qui régalèrent les papilles des hôtes inattendus.

Mais une ombre se profila au tableau de l’ensemble protocolaire, car on réclamait en vain le pied de Korefu, devant recevoir la lance princière, comme cela était de coutume. Korefu était un grand gaillard comme il en existe rarement dans la région, fils aîné de Toruto, le patriarche le plus lointain et encore vivant de l’immense clan des Bishu issu de Rugera. En effet l’usage voulait que la sagaie princière soit plantée dans le pied de la jambe droite d’un serviteur qui, vaillamment, mais naturellement non sans éprouver une souffrance indicible, devait accepter sans rechigner, mais plutôt comme une faveur royale.

Korefu, surnommé Vunderi pour ses talents de conteur et sa vélocité de sprinter, fut désigné. On le fit chercher dehors où il grelottait sous les gouttes et le vent qui l’emmaillotaient dans ses haillons brunis par la boue des champs d’arachides de son père, Husha, où il labourait la terre ce jour-là avec ses compères venus lui rendre sa part du kibiri, cette sorte de travail en coopérative fonctionnant sur le principe de l’union qui fait la force. Ce n’est donc que fort inopportunément qu’ils venaient de croiser la route du prince, un peu comme un acte gratuit, un coup du fatum. Et même bien touffu et gardien des traditions de la famille, le ficus sacré s’avérait incapable de l’extraire du mauvais sort.

Mais à la surprise générale et ô scandale, Korefu se rebiffa et refusa net. Sur ces entrefaites, la colère du prince Shira ne se fit pas attendre : il tonna, gronda et vociféra des formules ésotériques dont seuls les initiés devaient saisir le sens. Mais en fait d’initié, point n’était ! Tous des roturiers n’avaient d’autre initiation que celle des secrets du travail de la plèbe, comme Korefu, depuis des lustres ! Le prince Shira menaça même de détruire cette engeance de mauvais sujets de ce maudit village et d’en extrader le reste des habitants vers des contrées étrangères du Buseruko, pour y mourir de faim et d’inanité.

Bien que fou de rage, son altesse se contint et un silence de mort s’ensuivit. Chacun des gens qui étaient là tremblotait de trouille à l’idée de la promesse princière.

Les plus âgés, les octogénaires contemporains de Toruto, Husha, Zembu, Gugute, et les autres n’avaient pas oublié que la moitié des fils du Vieux centenaire Sentama étaient restés au Manamba en Zanie, où le courroux des frères Sita, sous la complicité des sous-chefs Rubura et Rugere, avaient été expédiés à leur corps défendant, et leurs troupeaux et biens spoliés par la cour du prince de la contrée. Le seul tort qu’ils avaient commis était d’avoir transgressé l’injonction de ne pas chasser dans la forêt du parc réservée aux descendants du sang royal. La réserve de gibier avoisinait la Buvuru, ce genre de fleuve avant la lettre qui annonce le Nil dans son aval. Un jour, Rurimuziko, un des chiens de robe gris or de Suka, fils aîné de Setama, avait en effet eu le culot d’y disputer la proie avec les chiens du prince, en en laissant deux pour morts. De surcroit, pendant ce temps, un des colosses de chiens du prince, qui sûrement n’avait pas mangé à satiété partit clandestinement creuser sous le ficus des ancêtres Bishu, les ascendants des Yaga. Il y découvrit un tel délice d’un cadavre fraichement enterré que, prenant le temps de s’en régaler, il ne rejoignit pas la colonne princière qui s’ébranla sans lui à travers les collines boisées d’un arbre si abondant dans la région appelé gomu, qui en garantissait l’aspect verdoyant même en saison sèche. L’offense aux morts fut grande et la sanction mortelle pour le chien princier. Son maître de prince revint quelques temps après, pour ne découvrir que la carcasse sans chair de celui qui avait été le meilleur élément de sa niche. Sa vengeance envoya ad patres la moitié des habitants, et l’autre en exil ! Et le village mit longtemps à reconstituer sa descendance.

L’histoire allait-elle se répéter, cette fois-ci pour un mobile de loin plus corsé de désobéissance, voire de révolte, un affront direct face au prince ? Ranzarwa, le courtisan favori du prince prit en aparté Husha, le plus vieux des habitants et frère aîné de Yaga, pour qu’il convainquît le rebelle à s’amender. Ce dernier se raidit plutôt, se radicalisa et même fit mine de prendre la poudre d’escampette. Mais les gorilles du prince, fidèles serviteurs et serviles défenseurs de la monarchie sacrée de la sagaie ne firent qu’un bond pour rattraper le fils insoumis des Bishu. Il fut ordonné sa mise à mort immédiate par le gibet !

Le prince manda un de ses jeunes pages du clan des Nzaha pour aller quérir des combattants supplémentaires, tant il avait conscience que les choses pouvaient vite tourner à la révolte généralisée : en effet, c’était un secret de polichinelle que la région rebelle avait des velléités de révolte, légendairement connue pour ses soubresauts révolutionnaires ! Une soixantaine de zigana, ces redoutables guerriers des savanes pleines de gibiers de l’Est du pays arrivèrent avant la tombée de la nuit et prit position à l’endroit même où Korefu fut pendu haut et court, attaché comme un vulgaire bandit à un gibet préparé et planté par lui-même. Comme pour faire office d’exemple, le prince ordonna de laisser son cadavre sur son objet de potence, tout dégoulinant de sang et des restes de ses boyaux transpercés de part en part par la même sagaie à laquelle il avait refusé d’offrir son pied. Dans sa furie, le prince s’était jeté sur ce cadavre inanimé, n’ayant cure d’un corps qui n’avait pas besoin de mourir deux fois ! Quand il revint dans la hutte il bouscula sciemment la jarre rugombo de la case votive qui se fracassa en mille morceaux, répandant par terre son contenu sacrificiel que les ancêtres n’allaient certainement pas apprécier, offert de cette si peu respectueuse et encore moins religieuse façon ! Les villageois, voire certains parmi les courtisans du prince étouffèrent médusés un cri de stupéfaction devant ce geste scandaleux et autrement lourd de conséquence.

Korefu rendit l’âme, et l’angoisse d’expulsion, de saccage et d’abomination totale s’empara de la contrée, spécialement du clan des bishu qui avait engendré ce fils rebelle ! La nuit se fit noire et il recommença à pleuvoir à torrent, si abondamment que des tonnerres et des éclairs déchirèrent le sombre ciel presqu’en permanence, comme pour garder vivant le spectacle du cadavre de Kurefu, l’offrant ainsi à la jubilation du prince et à la crainte de ses sujets. Même une abondante grêle s’en mêla, répandant sur le sol déjà ramolli par des tonnes d’eau de véritables cailloux fortifiés qui transperçaient les feuilles palmées de bananes et déshabillant au passage toutes formes de plantes.

La foule qui s’était dispersée dans la nuit à travers champs et buissons n’avait point de doute sur la suite désastreuse du courroux princier qui s’abattrait sur les collines cette nuit-là ! Les chefs des clans des Bishu, des Nzaha, des Jiba, majoritaires dans la région, envoyèrent clandestinement des émissaires dans chacune des familles et décidèrent que les aînés du village et des villages environnants tinssent conseil dans les marécages, aux confluents de la rivière Zunsa et de son affluent Ratuku.

Pendant que le prince fourbissait ses armes et galvanisait sa soldatesque zigana en une sorte de veillée d’armes impromptue, peaufinant les plans d’attaque maison par maison, il ignorait que les aînés venaient de décider de défendre corps et ongles leur rugo et leurs biens. Personne ne fuirait, décidèrent-ils, tant l’agonie du vaillant Korefu avait été insupportable, et sentie comme un affront direct contre les ancêtres dont ce représentant de la caste née pour régner avait, par ailleurs, profané le culte, opérant du même coup une mise à feu d’une poudrière révolutionnaire qui n’avait que trop couvé.

Enfants et adultes, vieilles et vieillards, et mêmes femmes enceintes bravèrent le noir nocturne et la pluie tropicale battante pour se regrouper dans cette sorte de cuvette dont les monts Riraka et Gongo assuraient la protection, formant avec la rivière Zunsa une forteresse naturelle presque infranchissable, en tous les cas difficilement prenable.

Peu avant l’aube de ce jour sans gloire de l’annus horribilis, le coq chanta et l’expédition princière sortit de ses cachettes buissonnières à l’assaut du village. Le premier, le deuxième enclos et les suivants étaient vides à la fois de leurs habitants et de leurs biens et bétails. Aux premières lueurs du jour, les zigana du prince avaient fait le tour de tous les villages, hutte par hutte sans trouver âme qui vive ni rien à se mettre sous la … sagaie. Mais Nzarwa qui connaissait tous les recoins de la région suggéra de passer par la vallée afin de terminer la besogne !

Et c’est dans cette même vallée conduisant dans la cuvette du Riraka, une forme de cloaque coincé entre les monts Gongo et Riraka que les premières sagaies et flèches empoisonnés s’abattirent sur les éclaireurs des zigana. Trois d’entre eux tombèrent inanimés et les autres firent halte et même mine de reculer. Mais c’était sans compter avec la sagacité mêlée de l’arrogance jusqu’au-boutiste du prince qui les enjoignit de continuer, peu lui choyait qu’ils se fissent canarder comme des lapins.

Alors que le jour finissait de couvrir de son éclat lumineux les herbes fines et rabougries des environs, du milieu des buissons et autres plantations de sorgho et d’éleusines sortirent les vaillants résistants tout trempés jusqu’au cou par la rosée ruisselante. On sonna le cor nzamba qui de son cri strident alarma tout le monde jusqu’aux villages d’au-delà de la Zunsa. Tous accourent et de la centaine de zigana du prince, ils ne firent qu’une bouchée. Un carnage sans nom à la hauteur de la colère qu’avait provoquée le supplice de l’innocent Korefu. Le vieux Husha se paya même le plaisir de capturer de ses propres mains rugueuses le prince qui, en désespoir de cause, avait tenté de prendre la clé des champs ou plutôt de la savane, alors que toute sa garde était décimée en un tournemain.

Sur les conseils du vieux sorcier Yerumi, le prince fut pendu, haut et court sur le même poteau que sa victime de la veille ; et de roches monstres volcaniques arrachées du mont Gongo, on y érigea une stèle qui y trône toujours, entourée d’une haie d’un mélange de manda et de gomu, deux arbres fétiches qui racontent aux générations de toujours que quand on veut on peut, et que l’humiliation d’un peuple n’est pas sempiternelle, que le rusé lièvre finit toujours par avoir raison du brutal lion !

Par Jean-Paul Mbona

La saga de la mémoire , le cycle dans lequel s’inscrit ce texte, est une série de récits, plus ou moins courts, destinés à faire mémoire d’une partie de l’histoire d’un peuple restée taboue.