Touche pas à mes TIC !

La révolution numérique en Afrique : miracle ou mirage ? Réponse à Jean-Marie Blanchard

La révolution numérique en Afrique : miracle ou mirage ?

La révolution numérique en Afrique est-elle un miracle ou un mirage de plus dans le désert de nos illusions ? Contrairement à la thèse que je soutiens, à savoir qu’il n’y a pas de révolution numérique, mais des « opportunités numériques à saisir, sans naïveté », Jean-Marie Blanchard croit dur comme fer que la révolution numérique en Afrique est une réalité et s’oppose frontalement, violemment (sic) à mes thèses et à celles d’intellectuels qui soutiennent, non pas que les technologies numériques sont inutiles, mais qu’il faut se garder de verser dans le messianisme technologique.

Comme preuve de la différence entre l’opinion des gens raisonnables et celle des intellectuels, il présente l’opinion de Mme Ouedraogo, responsable d’une association de femmes dans un village burkinabé : « Madame, supposez que l’on vous demande pour votre village de choisir entre un puits plus profond pour avoir de l’eau potable toute l’année et un accès à Internet, que choisiriez-vous ? Ce à quoi elle a répondu : « Eh bien, je choisirais Internet (…) Oui, en effet avec Internet, je pourrai prendre contact avec des experts puisatiers et des bailleurs de fonds et ainsi bien préparer mon projet pour ce nouveau puits au village ». Plus loin nous apprenons que le téléphone va aider les paysans à améliorer leurs revenus pour être en mesure de mieux se soigner… envoyer régulièrement leurs enfants à l’école. Que les services de santé soient dans un état de délabrement avancé partout sur le continent, que les écoles soient sous-financées ou inexistantes, n’est plus un problème. Ou plutôt si : c’en est un, mais les téléphones mobiles sont la solution ! Moi je croyais naïvement que ces questions relevaient de politiques publiques !

La religion numérique : crois « aux puces électroniques » ou meurs !

Au fond, c’est cela qu’il fallait démontrer. Un expert dans le paysage – et celui qui pose la question à Madame Ouedraogo en est un, n’est-il pas vrai ? – des bailleurs de fonds, généreux, naturellement, malgré la réduction de l’aide internationale depuis des années, malgré le repli sur soi des sociétés occidentales, malgré la « bunkerisation » de l’Europe, malgré l’exacerbation des inégalités entre les riches et les pauvres du monde que démontrent tous les rapports internationaux. Internet est la solution. Il est idiot d’opter pour le puits quand on peut passer par Internet pour en avoir un plus grand, à meilleur marché, grâce à l’appui des experts et à la générosité des donateurs. Il suffit juste de les contacter. Internet est un bel outil pour creuser mon puits ! Alleluia ! Hervé Fischer classerait cette personne parmi ceux qu’il appelle « les autodidactes de l’émerveillement technologique ». Mais le point de vue de cette personne est utile à la cause des marchands et des missionnaires qui annoncent l’Évangile du développement du continent selon Bill Gates. C’est en effet ainsi que se trouvent (sur)légitimés et Internet et l’expert qui en fait la promotion. Si Madame Ouédraogo est si convaincante, c’est parce que l’expert l’a convaincue ! Et ce dernier n’a pas dû déployer des trésors de rhétorique pour réussir : les médias, les élites politiques, les organisations internationales, etc. répètent sans discontinuer le baratin promotionnel des marchands. La raison critique est partie en vacances !

Certains alimentent le mythe de la révolution numérique avec d’autant plus de zèle qu’il leur permet de manger. Il faut donc l’alimenter… pour des raisons alimentaires. Et malheur à celui qui n’y croit pas. On est ici dans le domaine du « Crois ou meurs ». On est dans le domaine du dogme.

Devant les montants faramineux d’argent en jeu, devant la ruée des opérateurs économiques internationaux dans le secteur des TIC, et face à la faiblesse des États africains et des associations pour la protection des consommateurs à défendre l’intérêt des citoyens, notre tâche en tant qu’intellectuels africains est de ramener la raison critique dans le débat. Il nous faut conjuguer fascination et lucidité critique comme le suggère le philosophe Hervé Fischer dans ce livre fascinant, Le Romantisme numérique.

Dans cette optique, contrairement à ce qu’affirme Jean-Marie Blanchard, je n’ai jamais prétendu que les technologies numériques sont inutiles, mais prétendre qu’elles vont aider les populations africaines à satisfaire leurs besoins essentiels relève de la manipulation idéologique. Les quelques exemples glanés ça et là sur le continent n’autorisent pas à élaborer une théorie crédible sur les effets des technologies numériques sur le développement. Sauf à penser que le fait que le téléphone mobile procure un revenu à un revendeur de cartes suffit pour parler de révolution numérique !

Si on demande à notre expert de nous fournir des statistiques sur l’ampleur des bénéfices que les populations tirent de la révolution numérique, afin que nous puissions juger si les incidences macroéconomiques du phénomène justifient qu’on parle de vraiment de « révolution numérique », il nous rétorquera sûrement que ce sont là lubies d’intellectuels, que les plus modestes de nos frères africains n’en font pas une question d’argumentation, mais qu’ils ont déjà embarqué dans le train. Et il nous renvoie à son blog, naturellement, parce qu’il a déjà démontré l’ampleur du phénomène. Il ne pousse cependant pas l’immodestie jusqu’à dire qu’il y a 500 millions d’Africains qui ont un téléphone mobile grâce à ses interventions.

Deux questions et une remarque

Deux dernières questions et une remarque. La première question a trait à l’Afrique du Sud. J’évoque ce pays parce que c’est un des principaux lieux de production et de dissémination du discours sur les vertus rédemptrices des technologies et des réseaux numériques. Ce pays se débat avec un problème hérité de l’histoire. En 1913, le Natives Land Act a privé de la terre la majorité de la population pour la confier à une minorité blanche, réservant aux noirs 7% de la terre de leurs ancêtres. L’Afrique du Sud post-Apartheid se (dé)bat pour corriger cette iniquité. La fracture dans l’accès à l’information, la fracture numérique, est-elle plus tragique que la fracture dans l’accès à la terre ?

Deuxième question : en 2008, le monde a été secoué par une crise alimentaire d’une ampleur sans précédent. On se souvient des émeutes de la faim qui ont suivi. Ce que l’on dit moins, c’est que des compagnies étrangères se sont ruées sur les terres africaines, non pas pour aller à la chasse aux « bits », non pas pour produire des denrées destinées à nourrir les Africains, mais pour produire des aliments à exporter, afin de nourrir les populations étrangères. Si Jean-Marie Blanchard aimait l’Afrique, il aurait appelé à financer des projets de développement qui mettraient en valeurs ces terres africaines, pour le bénéfice des Africains, en disséminant au besoin de l’information agricole grâce aux TIC, au lieu de prêcher qu’avec les TIC on va nourrir les populations, comme par enchantement. Le fait que les agriculteurs se servent du téléphone pour écouler leurs marchandises n’en fait pas une arme miraculeuse pour résoudre ce problème qui, avant d’avoir une solution technique, est un problème organisationnel.

Enfin une remarque : ma thèse a été évaluée par 6 professeurs d’université. Ils se sont donné la peine de la lire en long, en large et en profondeur. Ils ont mis du temps pour en comprendre les articulations. Ils m’ont posé des questions pointues pour que je puisse expliquer les aspects où il leur semblait que je devais préciser mon propos. Toute modestie mise à part, j’estime que je me passerai d’un autre évaluateur, d’autant moins bien placé pour parler de cette thèse qu’il ne l’a même pas lue. Si j’avais avancé des thèses idiotes, ils m’auraient sommé de me défendre devant le public : la soutenance était ouverte à tout le monde.

Un délicieux paradoxe

Terminons par ce délicieux paradoxe : Jean-Marie Blanchard nous annonce que la révolution numérique a déjà eu lieu en Afrique, que le Grand soir, c’est demain qu’il arrive. L’Afrique était à la traîne et il fallait absolument la connecter à l’évolution du monde, l’arrimer au temps du monde. Les autres sont déjà arrivés sur les rives du virtuel et la prospérité était au rendez-vous. Le pays d’origine de Jean-Marie Blanchard, la France, est déjà en train d’en tirer les bénéfices. L’auteur de la critique de l’article « Le mirage de la révolution numérique en Afrique » avait donc sûrement un emploi payant, stimulant, valorisant en France. C’est juste par amour pour les Africains, par amour pour l’humanité souffrante, qu’il s’est sacrifié, qu’il a renoncé aux privilèges de la liberté et de la prospérité qu’offre une société déjà installée dans l’ère numérique pour soulager la misère de ses frères humains. Même s’il ne nous dit pas ce que cela coûte au continent.

Seigneur, préserve nous de nos amis...consultants

Les consultants et experts de ce type sont tellement nombreux à être passés en Afrique que l’on se demande pourquoi nous sommes toujours aussi pauvres. Mais peut-être que, comme le disait Axelle Kabou, les Africains refusent le développement, malgré toutes les peines que se donnent les bailleurs de fonds et les experts. Il y en a cependant d’autres – comme le professeur Serge Latouche - qui disent que la meilleure manière de permettre à l’Afrique de se développer serait de lui foutre la paix… Jacques B. Gélinas, un sociologue québécois spécialiste du développement international, allait plus loin. Pour que le Tiers-monde s’en sorte, soutient-il, il ne faudrait pas lui donner plus d’argent, il faudrait lui en prendre moins.

Je ne sais pas quels montants l’Afrique perd en frais de consultations et en émoluments pour les experts, mais ce montant pourrait soulager une partie de la misère que l’on espère éradiquer avec les technologies et les réseaux numériques. La sagesse populaire nous dit que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. On pourrait en dire autant : la plus performante et la plus belle des technologies numériques ne peut donner que ce qu’elle a !

Fabien Cishahayo