La présidence de la EAC (East Africain Community)échappe au Burundi. Faut-il s’en réjouir ? Mise au point de Melchior Mbonimpa Le président de la République, quelles que soient ses limites, est une institution. Celui qui l’humilie humilie le peuple burundais.

Mise au point

Je viens de lire dans Burundi news et Burunditransparence des propos plutôt surprenants « l’humilation » du Président du Burundi et partant, de son pays et - c’est nous qui l’ajoutons – de son peuple - dans la Communauté Est-Africaine. Il semblerait que c’était le tour du Burundi de prendre la tête de cette communauté, mais vu que le président Nkurunziza ne maîtrise pas l’anglais et ne réussit même pas à gouverner convenablement son pays, les quatre autres chefs d’État ont décidé de prolonger le mandat du Général Kagame comme président de la communauté. On sous-entend donc que non seulement ce dernier maîtrise cette langue magique qu’est l’anglais, mais encore, il serait indiscutablement plus compétent que le Président Nkurunziza. Je suppose que la preuve dirimante de cette compétence en question résiderait dans le fait que l’ordre règnerait actuellement au Rwanda tandis que le Burundi serait livré à l’entropie, au désordre.

J’ai de moins en moins l’habitude d’intervenir dans ce genre d’agoras. Je n’appartiens à aucun des partis en compétition au Burundi, et je ne suis certainement pas un griot du régime en place. En prenant la liberté de dire mon point de vue, mon intention n’est pas de défendre le régime ou le Président de la République, mais seulement de mettre quelques points sur des « i » qui en manquent cruellement, selon moi. Je ne veux alimenter aucune polémique inutile. Je cède simplement à la tentation de sauter dans ce débat, parce que je me sens irrésistiblement provoqué. Le plus court chemin pour sortir d’une tentation, c’est parfois d’y succomber.

Selon moi, le Burundi n’est pas entré dans la Communauté Est-Africaine par erreur et « sans préparation ». À diverses occasions, j’ai défendu passionnément l’idée que l’appartenance du Burundi à l’ensemble est-africain est la chose la plus naturelle qui soit. Notre pays n’avait besoin d’aucune « préparation » pour entrer dans cette Communauté. La décision ne fut qu’une ratification d’une évidence qui crève les yeux. Le Burundi se trouve depuis toujours dans cet ensemble régional, géographiquement, économiquement, et même culturellement dans la mesure où ce pays est situé en plein milieu de la zone swahili. Par ailleurs, je crois que c’est y aller un peu trop vite en besogne que d’affirmer qu’il n’y a pas de Burundais capables de mener des négociations en anglais ou en swahili. Je ne les ai pas comptés, mais je suis sûr que si l’on prenait la peine de vérifier, on en trouverait, et à foison, notamment parmi ceux qui ont longtemps séjourné comme réfugiés en Tanzanie, au Kenya et dans beaucoup d’autres pays anglophones.

Le second point que je voudrais aborder est celui-ci : si les quatre chefs d’État ont décidé de sauter le tour du Burundi parce que le Président burundais n’est pas anglophone, ma réaction est qu’ils avouent par là leurs propres limites ! Ce serait leur incapacité de comprendre le français qui les aurait forcés à prendre cette décision. Je vis et je travaille dans un pays bilingue, le Canada. Quand je suis obligé de diriger ou de subir des réunions uniquement en anglais parce que les seuls unilingues sont les anglophones, je ne me sens pas inférieur à eux : c’est l’inverse. Et puis, comment ne pas penser à ceci : nous ne sommes plus à l’époque de l’Ancien Testament ! Donc, dans les rencontres de ce genre d’entités multinationales, la traduction simultanée devrait aider Museveni, Kagame et les deux autres à comprendre ce que Nkurunziza leur dirait en français ou en kirundi. Je suis presque certain que ce dernier comprendrait leur anglais (et le kinyarwanda de Kagame), même sans traduction. C’est donc un peu ridicule d’affirmer que de nos jours la langue, n’importe quelle langue, serait un obstacle insurmontable dans une arène internationale – surtout quand l’un des membres de ce club (le plus petit) est même capable de payer généreusement l’énorme cotisation qu’on exigeait du Burundi : un million de dollars !

Dernier point : j’ai mille raisons de préférer le désordre burundais à l’ordre rwandais. C’est faire preuve de mémoire courte que de nous donner notre voisin du nord comme modèle à suivre. Personne ne me convaincra que le Rwanda qui vient d’interdire la BBC sur son territoire est l’Eden ou l’heureuse patrie de la respiration de l’esprit. Croyez-y si vous voulez, mais n’essayez-pas de me recruter dans votre secte. Burundi News et Burunditransparence ont certainement le droit de critiquer le régime de Bujumbura. La dissidence a droit de cité parce que nous ne sommes pas en régime d’unanimité factice, entendez, en régime totalitaire. Je ne dis pas que le pouvoir actuel de Bujumbura n’a aucune tentation totalitaire, je dis seulement que depuis le recours aux urnes en 2005, cette tentation n’a pas réussi à s’imposer et à redevenir dominante, écrasante. On s’exprime plus librement au Burundi qu’au Rwanda, même si parfois, des journalistes sont jetés en prison. Jusqu’à preuve du contraire, le désordre burundais signifie paradoxalement que nous avons franchi un pas de géant. Nous avons souvent l’impression lancinante de tourner en rond et de faire du « sur-place », mais il faut rappeler que des positions ont été conquises, au prix du sang. Ne jamais abandonner ces positions, c’est un impératif catégorique : la rechute dans la dictature de caste serait une catastrophe sans nom. Mais le front humain pour obtenir plus de droits pour tous, plus de liberté et… de responsabilité pour tous, est plus nécessaire que jamais. Je voudrais qu’il n’y ait aucune méprise : mes propos ne sont pas démobilisateurs. La montée au front devra toujours rester à l’ordre du jour, car les droits acquis ne se maintiennent qu’au prix d’une lutte dure, permanente et, malheureusement, parfois sanglante.

En conclusion, je dis à Burundi news et Burunditransparence : je vous lis chaque jour avant de commencer ma journée normale de travail ! Bravo et merci de me tenir si bien informé sur mon pays d’origine, même si parfois, comme sur le sujet qui nous occupe, vous me donnez l’impression de balancer n’importe quoi « sur le net ». Sur cette histoire de la Communauté Est-africaine, vous avez bien sûr le droit de garder votre opinion, mais permettez-moi de garder la mienne, et d’affirmer sans ambages que vous ne m’impressionnez pas.