La démocratie dans tous ses États Par Melchior Mbonimpa

La démocratie dans tous ses États

Par Melchior Mbonimpa

J’emprunte ce titre à un volumineux collectif dirigé par un collègue et ami de l’Université Laval, malheureusement disparu il y a deux ans : Jacques Zylberberg [1] . Un titre hyperbolique puisque cet ouvrage n’explore « la nébuleuse démocratique » qu’à partir de trois États : l’Argentine, le Canada et la France. Mais il n’était pas nécessaire de produire une encyclopédie en examinant « tous les États » pour en arriver à la conclusion que même en Occident, la démocratie reste « un espoir ». En son sens étymologique (gouvernement du peuple par le peuple) la démocratie n’a été réalisée nulle part dans l’histoire, même pas dans son berceau athénien.

À l’apogée d’Athènes au Ve siècle avant notre ère, l’essentiel du pouvoir se trouvait entre les mains de l’Assemblée (Ecclesia) constituée par l’ensemble des citoyens majeurs. La démocratie était fondée sur « l’égalité du droit de parole » quand les citoyens réunis en assemblée discutaient des lois et les votaient. Cela signifie que l’Assemblée exerçait le pouvoir législatif. Il y avait ensuite le Conseil (Boulè), composé de 500 membres tirés au sort chaque année, qui s’occupait de l’administration courante et exécutait les décisions de l’Assemblée. Le pouvoir judiciaire exercé par neuf magistrats formant un collège (Héliée) ne pouvait prendre que des décisions de peu d’importance. Ses membres étaient également tirés au sort et leur mandat d’un an n’était pas renouvelable.

Tout citoyen d’Athènes pouvait siéger au Conseil et devenir magistrat. Mais le privilège de la citoyenneté n’était accordé ni aux femmes, ni aux très nombreux métèques pourtant mobilisables en cas de guerre et imposables comme les citoyens. C’est donc une petite minorité de la société athénienne qui jouissait des droits démocratiques. Par ailleurs, malgré le fait que les citoyens exerçaient une étroite surveillance des hommes publics, Périclès (495-429 av. J-C.) parvint à monopoliser la scène politique d’Athènes pendant trente ans. Il est vrai que même ce redoutable stratège dut subir au moins une fois le despotisme des citoyens : lorsque ses ennemis l’accusèrent d’avoir provoqué la guerre du Péloponèse, l’Assemblée le déposa, puis le rappela quelques mois plus tard, mais il périt de la peste la même année [2] .

De nos jours, il semble que les repères de la normalité démocratique soient à chercher dans les régimes politiques des pays occidentaux où « l’État de droit » est fondé sur le respect de la constitution, du pluralisme partisan, d’un système électoral permettant aux citoyens de choisir leurs parlementaires, d’un système judiciaire indépendant de l’exécutif, d’une presse libre… Mais, à supposer que tous ces ingrédients soient réunis dans un dosage parfait, serions-nous vraiment en présence de la « démocratie » au sens strict ?

Dans la « démocratie libérale » occidentale, nous avons plutôt affaire à une « polyarchie » des élites qui s’organisent pour se partager divers pouvoirs officiels (exécutif, législatif et judiciaire) et officieux (économique, médiatique…), et qui tentent tant bien que mal de tirer leur épingle du jeu dans un équilibre toujours instable, toujours précaire. Ces régimes sont par ailleurs extrêmement diversifiés : la démocratie belge ne ressemble pas à la démocratie française, italienne, canadienne ou étasunienne. Chacune a sa propre histoire, son propre visage et ses singularités parfois étonnantes, comme le fait que le président américain soit désigné, non pas par les citoyens au suffrage universel, mais par un cirque très compliqué où ce sont les voix des « délégués » de chaque État qui comptent. Mais les démocraties occidentales ont un problème commun : l’hypertrophie des processus et des structures étatiques qui aboutissent à une bureaucratie obèse et dysfonctionnelle : la difficulté récurrente des Belges à se doter d’un gouvernement est éloquente à cet égard. Avant la Belgique, et pendant des décennies, la palme de l’instabilité dans l’univers occidental revenait à l’Italie.

L’idéologue occidental de « l’État de droit » nie la relativité et la variation des avatars de la démocratie libérale. Pour lui, il est évident, d’une part, que ce paradigme existe dans l’histoire réelle et qu’il est doté de vertus dont les autres modes de gouvernement sont dépourvus et, d’autre part, que la démocratie libérale produit des résultats socio-économiques supérieurs. Oui, mais : Hitler a été élu démocratiquement, et cela n’est pas un détail. Par ailleurs, l’État occidental contemporain a produit l’épidémie nationaliste et a mené les guerres les plus meurtrières de toute l’histoire connue. Donc, pour les vertus, on repassera ! Enfin, le lien entre la démocratie libérale, la croissance économique et le bien-être général n’est pas à élever à l’ordre des « vérités à croire », sinon, comment s’expliqueraient les succès impressionnants de la Chine au niveau de la croissance économique ? Relevons aussi ce fait peu banal : dans la deuxième moitié du XXe siècle, ce n’est pas grâce au gouvernement du peuple par le peuple que le Japon et l’Allemagne sont devenus d’importantes polyarchies électorales et, respectivement, la seconde et la troisième économie mondiale avant de se faire damer le pion par la Chine. C’est plutôt à l’occupation militaire qu’il faut attribuer ces résultats spectaculaires. Pour ces deux États, la négation de la souveraineté nationale a été l’accélérateur de l’histoire.

Si l’État de droit était un produit fini qu’il suffirait d’importer avec son mode d’emploi, on éviterait bien des déboires en Afrique. Malheureusement, cette marchandise miraculeuse n’est qu’une chimère. Pour le moment, les tentatives d’importation et d’implantation de la démocratie en terre africaine n’accouchent que du vent pour une raison très simple : la marchandise ressemble à une gigantesque carapace qu’on essaye de poser sur un corps chétif qui ne l’a pas secrétée et qui est donc incapable de la supporter. On connaît les conséquences : des partis politiques « alimentaires », des processus électoraux dont les résultats sont systématiquement contestés avant même d’être proclamés parce que le soupçon règne en maître, au point d’exclure l’éventualité qu’il n’y ait pas fraude dans le décompte des voix, quelle que soit la vigilance des surveillants venus de partout.

En fait, il faut se demander jusqu’où les parrains occidentaux de la démocratie libérale croient réellement qu’elle serait bonne pour l’Afrique. S’ils y croyaient, ils ne pactiseraient pas avec les plus sanguinaires des dictateurs, pourvu qu’ils laissent les multinationales occidentales piller allègrement les précieuses ressources du continent. Pour s’en convaincre, il suffirait de lire, ne fût-ce qu’en diagonale, le livre récent d’Alain Deneault qui met à nu le rôle peu exemplaire de nos multinationales dans les gigantesques tragédies qui secouent l’Afrique [3]. Et, à une échelle plus large, pour comprendre l’hypocrisie des sermons qui prétendent promouvoir la démocratie, mais qui ne sont qu’un masque posé sur de l’imposture, il faut lire Noam Chomsky, ce rebelle sans pause qui dénonce, de façon très documentée, les ravages de l’impérialisme de son propre pays, les États-Unis, partout dans le monde [4].

Mais que faire ? À mon humble avis, en Afrique, la démocratie sera endogène ou ne sera pas. Il se pourrait d’ailleurs que le chaos actuel dans beaucoup de nos pays soit le lieu exact de son accouchement, dans le sang et les larmes. Ce fut le cas dans d’autres provinces de l’humanité. Il a fallu la révolution française, la terreur et deux siècles de tâtonnements avant d’atteindre ce que Chirac appela « une démocratie apaisée » quand François Mitterand s’installa à l’Élysée et que la catastrophe annoncée n’eut pas lieu. Et pour qu’il soit enfin possible qu’un Noir loge à la Maison blanche, il a fallu la guerre d’indépendance, puis la guerre de sécession, et une féroce lutte pour les droits civiques dans une Amérique demeurée ségrégationniste longtemps après la suppression officielle de l’esclavage. Ce qui se fait sans le temps est détruit par le temps. C’est pourquoi, en Afrique, la démocratie ne pourra naître que d’une praxis libératrice qui s’inscrit dans la durée et qui tient compte du contexte local.

La conquête de la démocratie est une longue marche au cours de laquelle il faut lutter constamment pour effectuer le pas suivant tout en protégeant les acquis car la régression est toujours possible. Dans cette marche, on doit être conscient que le but restera toujours utopique : la démocratie parfaite, comme la réconciliation définitive, n’est concevable qu’à la fin de l’histoire. Mais chaque époque, chaque peuple, chaque génération, y compris la nôtre, dispose d’une certaine capacité d’évoluer, d’un certain pouvoir d’auto-libération. Il appartient aux Africains de veiller à ce que ce capital ne soit pas dilapidé ou gelé. Après être allés jusqu’au bout d’expériences terribles, il nous faudra rebondir, en sachant qu’il n’y aura de salut que dans notre propre créativité.


Notes

[1] Zylberberg, Jacques & Claude Emeri (dir), La démocratie dans tous ses États. Argentine, Canada, France, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 1993.

[2] Defaudon, Bernard & Normand Robidoux, Histoire générale, Montréal, Guérin, 1985, pp.65-67.

[3] Deneault, Alain, Delphine Abadie et William Sacher, Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique, Montréal, Écosociété, 2008.

[4] Voir notamment Chomsky, Noam, De la propagande. Entretiens avec David Barsamian, Paris, Fayard, 2002.

Notes

[1Zylberberg, Jacques & Claude Emeri (dir), La démocratie dans tous ses États. Argentine, Canada, France, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 1993.

[2Defaudon, Bernard & Normand Robidoux, Histoire générale, Montréal, Guérin, 1985, pp.65-67.

[3Deneault, Alain, Delphine Abadie et William Sacher, Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique, Montréal, Écosociété, 2008.

[4Voir notamment Chomsky, Noam, De la propagande. Entretiens avec David Barsamian, Paris, Fayard, 2002.