Portait d’un Juste

L’ambassadeur Robert Charles Krueger Un ange est passé dans notre histoire tourmentée… et les ennemis de la paix ont tiré sur lui

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Tous les animaux sont égaux, mais il y en a qui sont plus égaux que d’autres, disait un animal de La ferme des animaux de George Orwell. Il y a des animaux à visage humain, ajoute Martin Gray. En parlant de l’Ambassadeur Krueger, laissez-moi, je vous prie, ajouter qu’il y a des humains plus humains que les autres. Mieux encore : plus divins qu’humains.

Portrait d’un Juste :
L’Ambassadeur Bob C. Krueger

Un ange est passé dans notre histoire tourmentée… et les ennemis de la paix ont tiré sur lui.

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Ambassadeur Robert C. Krueger

En ce début des années 1990, alors que, dans le bruit et la fureur, on assassinait la démocratie naissante au Burundi, un homme, Robert Charles Krueger, seul face à un corps diplomatique en poste à Bujumbura léthargique, mettant constamment sa vie en danger, non préoccupé par sa carrière diplomatique, s’est battu contre la tyrannie dans un pays qui n’était pas le sien. Au moment où le peuple avait besoin d’une voix qui porte, d’une solidarité agissante, d’un écho qui répercute ses rêves de paix dans le concert des Nations, l’ambassadeur Krueger a enlevé ses gants, a mis en veilleuse la langue de bois et a répondu présent. Au nom de ce qu’il estime être les valeurs des Etats-Unis d’Amérique. J’avais faim, vous m’avez donné à manger, j’étais nu, vous m’avez habillé, disent les Saintes Écritures. Robert C. Kruger a été pour les Burundais cette voix dont on peut dire, complétant le livre sacré : « J’avais un bâillon, vous m’avez prêté une voix forte pour dire ma détresse au reste des frères humains. ».

Le Texas : symbole de l’Amérique que nous aimons haïr

New Braunfels, Texas. 8 avril 2009. Cela fait trois ans que, au début du mois d’avril, je visite le Texas pour des raisons professionnelles. Je me limite à la région d’Austin, la capitale de l’État, un petit îlot démocrate dans une mer républicaine, incorrigiblement conservatrice. Chaque année, je me limite aussi à trois petites journées, puis je m’empresse de repartir au Canada. Pour le Burundo-canadien que je suis, il y a mille et une raisons de détester le Texas : la première, c’est que le président John Fitzgerald Kennedy y a été assassiné à Dallas, en pleine journée, le 22 avril 1968. La deuxième, c’est que l’ancienne république autonome devenue État du Texas est réputée pour sa rigueur et son intransigeance dans l’application de la peine de mort et détient le triste record des exécutions capitales (18 sur les 37 recensées dans l’ensemble des Etats-Unis d’Amérique en 2008). Le Texas est aussi, dans l’imaginaire collectif, synonyme de ce Far West où les armes s’achètent au coin de la rue et où la loi du plus fort, c’est-à-dire du plus armé, est toujours la meilleure. La dernière raison – et non la moindre - c’est que ce même État a donné au monde l’incroyable George W. Bush, dont le départ, le 20 janvier dernier, après 8 années de règne sous le signe du désastre, a été célébré partout sur la planète comme une délivrance.

À mille lieues de la Côte Ouest, où se trouve la très libérale Californie, et de la Côte Est, notamment la Nouvelle Angleterre, où l’on pousse la turpitude et l’audace jusqu’à autoriser le mariage des conjoints de même sexe, l’État du Texas, l’un des plus conservateurs des Etats-Unis et est aussi localisé dans ce que l’on appelle la Bible Belt. La ceinture de la Bible comprend les États très religieux du Sud des Etats-Unis (Alabama, Georgie, Texas, Caroline du Sud et du Nord, Mississipi, etc.). Le Texas symbolise donc, par tous ces aspects et bien d’autres, l’Amérique que nous aimons haïr.

Et s’il n’y avait qu’un juste…

Pourtant, à y regarder de près, nous les Burundais, nous avons une bonne raison d’aimer cet État mal aimé : cette raison s’appelle Robert Charles Krueger. Un homme que sa carrière diplomatique a placé sur notre chemin, quand nous essayions fébrilement de reprendre le chemin de la démocratie, après la mort de Ndadaye et les tragédies qui s’en sont suivies. Nommé ambassadeur des Etats-Unis au Burundi par Bill Clinton le 8 juin 1994 dans la foulée du coup d’État du 21 octobre 1993, l’ambassadeur Krueger décidera, dès le départ, de jeter son énorme poids diplomatique dans la mêlée, pour essayer de sauver la démocratie en péril au Burundi.

Car Robert C. Kruger était tout sauf un diplomate de carrière. Né à New Braunfels, à quelques dizaines de kilomètres de San Antonio, une ville du Sud du Texas, ce chrétien convaincu a résolument refusé le rôle de diplomate classique et déclaré au président William Clinton, qu’il allait refuser les « gants blancs et les chandeliers ». Mais en refusant d’être un diplomate au sens classique, il sera plus qu’un diplomate. Il se comportera comme un être humain, un frère en humanité pour tous ceux que la machine politico-militaire burundaise était en train d’écraser. Là où les diplomates surfent sur les conflits, pratiquent la langue de bois ou se taisent dans toutes les langues, pour faire avancer leur carrière, il s’est engagé à fond dans un pays en guerre, pour la défense des droits humains, contre les bourreaux et pour les victimes, contre tous les bourreaux, quel que soit leur camp et pour toutes les victimes, quel que soit leur camp. Alors que des centaines de personnes mourraient tous les jours et que la machine à broyer des vies continuait sa sinistre besogne, l’Ambassadeur Krueger a décidé de tourner le dos au confort et à l’indifférence, si fréquents dans les cercles diplomatiques, pour descendre sur le terrain, documenter les cas de massacres, prendre des photos, interroger des témoins, donner un visage aux victimes de la folie et mettre des noms sur les disparus. Dans les milieux diplomatiques, dans la presse, et même chez les leaders religieux, l’opposition à cette démarche faisait l’unanimité, mais nul n’était capable de produire des preuves à opposer à celles laborieusement rassemblées par le diplomate.

Les combats du diplomate et de son épouse, Kathleen Tobin Krueger, ont fait l’objet d’un livre, publié par les Presses de l’Université du Texas en 2003 : From Bloodshed to Hope in Burundi : Our Embassy Years during the Genocide. Le livre a été préfacé par Mgr Desmond Tutu, l’Archevêque sud-africain, prix Nobel de la Paix.

« Une voix courageuse », disait le président Bill Clinton

Avec la parole et le témoignage de l’Ambassadeur Krueger, les victimes n’étaient plus des statistiques, mais des êtres humains. L’ambassadeur mettait ainsi l’armée et les milices, qui orchestraient toutes ces tragédies, devant leurs responsabilités. Cet engagement a permis de sauver des vies : « Je lui dois la vie, m’a dit le député Norbert Ndihokubwayo. Alors que je venais d’échapper à un attentant et que j’étais soigné à la Clinique Prince Louis Rwagasore, les mêmes assassins ont décidé de venir m’achever sur mon lit d’hôpital. Quand il a été mis au courant de ma situation, l’ambassadeur Krueger a décidé de m’évacuer. Pris de honte, le gouvernement a devancé le diplomate américain et a finalement décidé de m’évacuer en Suisse où j’ai été soigné ».

Un homme de foi, un homme de lumière…

Difficile de résister à l’aura de cet homme de 74 ans, que rien n’avait prédestiné à une carrière diplomatique. Homme de culture, mais surtout homme de lettres – il a fait des études de littérature anglaise à Oxford en Angleterre. Professeur de littérature, élu à la Chambre des représentants de 1973 à 1976, il fera un court séjour au Sénat, de mars à juin 1993. Mais Robert Charles Kruger est avant tout un homme de foi. Une foi ardente, sereine, une foi en Dieu autant qu’une foi dans l’être humain.

Il faut l’entendre raconter avec une tranquille assurance comment, il y a 25 ans, une chute du haut du toit de sa maison, alors qu’il effectuait des rénovations, l’a laissé avec 9 côtes fêlées. Se tordant de douleur dans son lit d’hôpital, maudissant ses côtes qui lui faisaient un mal fou, il a fini par se réconcilier avec elles : après tout, n’avaient-elles pas protégé ses organes vitaux –le cœur, le foie, les poumons - lui évitant ainsi une mort certaine ? Dès lors, un peu zen, il a commencé à louer ses côtes pour le travail accompli et à remercier le Créateur qui lui avait permis de survivre après une chute qui aurait pu mettre fin à ses jours. Du coup, dit-il, il a commencé à se sentir mieux.

Homme de foi, l’Ambassadeur Krueger l’est aussi assurément, lui qui raconte avec un étonnant détachement l’attentant dont il a été victime à Cibitoke, en 1995 et dont il est miraculeusement sorti indemne. En date du 7 février 1995, un journal burundais, La Nation, épaulé par Le Carrefour des idées, avait signé sa mise à mort. La une de La Nation ne laissait aucune équivoque : "Abdallah (délégué de l’ONU) et Krueger (ambassadeur des Etats-Unis) deux diplomates à battre ou à abattre ?’’. L’appel au meurtre sera repris par le journal Le Carrefour des idées dans sa livraison du 8 mars 1995. L’exécution de la sentence interviendra le 14 juin 1995. Dans le bureau de l’ambassadeur figure en bonne place, à côté des multiples photos des membres de sa famille et des moments importants de sa carrière politique et diplomatique, un article du journal Panafrica, soigneusement encadré. Après l’attentant qui a coûté la vie à deux personnes, qui voyageaient avec l’ambassadeur dans le convoi, le journal regrettait, dans ce style sibyllin si caractéristique des Burundais, que l’ambassadeur américain n’ait pas été éliminé…

Le Burundi au Texas…

On a sorti l’Ambassadeur Krueger du Burundi, mais on n’a assurément pas pu sortir le Burundi de lui. Il parle de notre pays, qu’il a revisité récemment, avec une émotion à peine contenue. Dans l’immense propriété de la famille Krueger, l’Ambassadeur a installé une famille burundaise. À la fin de sa mission à Bujumbura, soucieux de soustraire des membres de son personnel à la folie meurtrière qui s’est emparée de notre pays, et dont il a failli faire les frais, cet humaniste s’est déplacé avec deux cuisiniers de l’ambassade et leurs familles vers le Botswana, où il a représenté son pays de 1996 à 2000, après son accréditation au Burundi. Puis il a fait des pieds et des mains pour leur obtenir l’établissement aux Etats-Unis. La première famille est installée dans la région d’Austin, la capitale de l’État. L’autre a élu domicile dans la propriété des Krueger, à New Braunfels. Dans le salon de la famille, notre compatriote a fièrement affiché la photo de l’ensemble des cuisiniers de l’Ambassade des Etats-Unis au Botswana, où l’on voit Hillary Clinton, alors première dame, en visite officielle, posant avec le personnel en tenues de service. L’ancien employé de l’ambassade des Etats-Unis à Bujumbura, devenu citoyen américain, est établi à son compte comme traiteur… et compte son bienfaiteur parmi ses clients, qui commandent leur repas par courrier électronique, avant de passer en prendre livraison.
L’ambassadeur Krueger a complété son micro-Burundi en aidant Jean-Marie Ngendahayo, l’ancien ministre qui a failli perdre la vie avec lui au cours de l’attentant dont ils ont été victimes ensemble, à s’installer au Texas et à trouver un emploi.

Il y a de la lumière dans ses yeux...


« Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens

Mais dans l’œil du vieillard, on voit de la lumière »

Ces beaux vers de Victor Hugo, tirés de son célèbre poème Booz endormi, me sont venus à l’esprit en regardant cet homme. J’ai alors pensé à tous ces diplomates qui arrivent à Bujumbura, pour servir les intérêts de leurs pays. Ils sont au service des États et non au service des peuples. Installés dans la capitale, ils font, à de très rares occasions, des incursions à l’intérieur du pays, mais s’empressent de regagner la ville, pour renouer avec le faste des ambassades, les dorures et les banquets des résidences. Leur carrière est un long fleuve tranquille. L’ambassadeur Krueger avait choisi la voie difficile : celle de servir un peuple à qui une poignée de jusqu’au-boutistes ont volé son destin, celle de se mouiller, celle de témoigner, comme Rieux dans la Peste de Camus, de la souffrance de ses semblables : « Nous devrions accorder de la valeur à la vie humaine et à la justice autant que nous en accordons au pétrole et aux minerais » , écrivait-il dans le Dallas News, le 25 novembre 2007. « Nous sommes, après tout, la plus vieille démocratie du monde et à ceux qui ont beaucoup reçu, il sera beaucoup demandé », disait-il, pour justifier pourquoi les Etats-Unis auraient dû intervenir, en appui aux Nations-Unies, pour sauver les démocraties naissantes contre la résurgence de la tyrannie, en faisant explicitement référence au Burundi. La défense des intérêts passe au second plan : seule prime la défense des valeurs des Etats-Unis.

« Aux grands hommes, la patrie reconnaissante… »

Sur le fronton du Panthéon à Paris, cette phrase indique aux visiteurs que ce monument honore ceux qui, par leur action, ont défendu et illustré les valeurs de la France. Nous n’avons pas un pareil édifice au Burundi, mais je pense et espère qu’un jour, quand les armes se seront définitivement tues, et quand les assassins qui grenouillaient dans les coulisses pour condamner à mort les Justes qui portaient secours aux victimes de la tyrannie, ne seront plus qu’un lointain souvenir, nous donnerons peut-être le nom de Krueger à un boulevard ou à une école. Les jeunes générations, intriguées de voir ce nom d’origine allemande figurer sur le fronton d’une école, demanderont à leur parents ou à leur professeur d’histoire ce que fut cet homme, ce que fit cet homme. Cet homme, qui a sauvé des vies, qui a lié son nom à notre Histoire, mérite d’être inscrit dans notre géographie. Si nous ne réussissons pas un jour un geste aussi symbolique, ce sera le signe que ceux qui ont tenté de l’assassiner sont encore puissants et gardent une mainmise sur les institutions de la République. Ce sera aussi un signe que le combat qu’il a mené a encore besoin de soldats parce qu’il n’a pas encore abouti.