Éditorial

(In)Dignité, légalité, et moralité Quand un pays pauvre fait vivre ses (anciens) dignitaires comme des pachas

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- Il serait dangereux et indigne à la fois, pour un pays, fût-il pauvre, de faire vivre un ancien président dans la misère. Celui qui a présidé aux destinées d’un pays, même si, comme certains de nos anciens présidents, il s’est illustré par le crime ou a enfermé des milliers de nos concitoyens dans les camps mouroirs, ne mérite pas de tirer le diable par la queue. Cela serait un déshonneur pour nous – nous sommes un peuple digne, n’est-il pas vrai – mais cela pourrait aussi l’amener à tout faire pour revenir aux affaires. Certains l’ont déjà fait, même s’ils ne mouraient pas de faim après avoir quitté le palais présidentiel.

- Faire vivre les anciens mandataires publics de haut niveau dans la misère pourrait aussi en inciter certains à monnayer les secrets qu’ils détiennent auprès de ceux qui veulent nuire à leur successeur ou auprès de ceux qui veulent mettre la main sur tout ou partie de nos richesses nationales. Nous avons donc intérêt à faire vivre les anciens dignitaires… dans la dignité, même s’ils ne se sont pas montrés dignes des tâches que nous leur avons confiées. Il en va de notre intérêt et de notre sécurité. Et de notre sens de la dignité humaine. L’autorité de l’État en sortira renforcée : les serviteurs de l’État ne sauraient vivre comme des clochards.

- Ceci étant dit, je me pose de sérieuses questions sur les montants octroyés par notre Parlement aux anciens dignitaires de la République du Burundi qui, faut-il le rappeler, est une des plus pauvres du monde. Oui, les mesures prises par notre Parlement sont légales. C’est en effet cette institution qui fait et défait les lois. Mais ce qui est légal est-il forcément moral ? On a connu sous l’Apartheid des lois scélérates, votées le plus régulièrement du monde, et appliquées avec toute la rigueur qu’autorise à l’État le monopole de la violence légitime. Mais pour être légales, ces mesures n’en étaient pas moins scélérates et immorales. La ségrégation raciale aux Etats-Unis était légale, mais n’en était pas moins moralement indéfendable et humainement inacceptable.

- Mais jusqu’où peut-on aller dans cette voie, dans cette indécence ? Pouvons-nous nous permettre de faire vivre nos dignitaires, anciens et nouveaux, comme des pachas, alors que le reste de la population se débat avec des problèmes insurmontables de survie ? Même si elles sont légales, les mesures récemment prises par notre Parlement sont à la fois indignes de cette institution, illégitimes au regard de la conjoncture économique que traverse notre pays, et immorales parce qu’elles ont été prises au mépris de l’immense souffrance et de la détresse économique de la plupart de nos concitoyens. Ces mesures doivent faire l’objet de débat citoyen, parce qu’en les prenant, le Parlement a fait la preuve qu’il n’est plus à l’écoute des murmures du peuple d’en-bas, mais en phase et en dialogue avec les seuls nantis qui, à la tête de l’État, vivent dans un monde à des années-lumière de celui que vit la majorité de la population burundaise.

- L’État, disait un humoriste, est une personne handicapée. Il a deux bras, un long, pour prendre, et qui va n’importe où, jusques sur les collines les plus reculées de la République. L’autre bras est court : il est fait pour donner. Et il ne distribue qu’à ceux qui sont proches, dans les hautes sphères de l’État. Je me demande sérieusement si nous avons changé d’État après la victoire du CNDD-FDD. Nous avions été des millions à rêver, à imaginer un État géré par ceux qui, pendant des années, du temps de la guerre, ont été pris en charge par les plus humbles de nos concitoyens. Ces gens couraient des risques énormes, parce qu’ils rêvaient d’un État différent. Et au bout du compte, plus ça change, plus c’est la même chose.

- Je continue à espérer que le tollé général soulevé par cette mesure va aboutir à son abrogation, pour que nos anciens (et nos futurs anciens) dignitaires vivent confortablement, mais pas en « rackettant » littéralement le peuple Burundais. L’autorité et la légitimité de l’État sortiront grandies de cette marche arrière, si elle a lieu. Car nous sommes des millions à penser et à espérer qu’elle aura lieu. Ne serait-ce que pour honorer la mémoire de tous ceux et de toutes celles qui sont morts pour que notre État change, pour nous ressembler davantage.

- Fabien Cishahayo
Montréal, Canada
27 décembre 2009