Comme une revanche sur le destin

François Rwingabo Ndyakarika ou quand le ciel est la limite...

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François Rwingabo Ndyakarika ou quand le le ciel est la limite…

Je suis passionné par ce proverbe juif : « On ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes » Des racines. Oui, mais lesquelles ! Certains sont fiers d’avoir une grosse souche bien enfoncée dans un terroir, dans la terre de leurs ancêtres. François Rwingabo Ndyakarika n’a pas eu la chance de ceux que Georges Brassens appelle les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. Né au Rwanda dans les années 1980 de parents burundais exilés dans ce pays depuis les années 1970, il doit prendre la route de l’exil pour sauver sa peau en 1994. Ce sera d’abord, pour le jeune homme à peine sorti de l’enfance, l’enfer des camps de réfugiés du Congo, les longues marches pour échapper à la mort, l’errance dans la forêt qui deviendra une tombe pour nombre de nos concitoyens. Puis le rapatriement par avion au Burundi. Mais le pays, faux jumeau du Rwanda, vit depuis 1993 dans le bruit et la fureur des déchirements éthniques qui ont embrasé le voisin du Nord. La famille devra donc fuir de nouveau. Destination : la Tanzanie. Retour dans l’enfer des camps de réfugiés. Et dans le cercle vicieux de la désespérance, des horizons bouchés, le lot commun des apatrides. Quelles racines peut donc revendiquer ce jeune homme que les convulsions de l’Afrique interlacustre ont condamné à une errance interminable ?

Faute de grives, on mange des merles, dit le proverbe. Faute de racines… les parents peuvent donner des ailes à leurs enfants. Et quand ces enfants que la vie a broyés prennent enfin leur envol, « The sky is the limit » : le ciel est la limite. Cette expression anglaise m’est venue à l’esprit en regardant une vidéo que François Rwingabo a postée récemment sur le site Youtube et que je vous invite instamment à regarder.

L’enfer des camps a pris fin pour la famille de François Rwingabo en cette année 2001 où elle a obtenu un visa de réinstallation au Canada. François débarque donc à Sherbooke au Québec, par un matin d’hiver, le 29 janvier 2001. Sherbooke sera pour le jeune homme une rampe de lancement. Car, profondément enfoui dans sa mémoire, un rêve sommeille : celui de devenir parachutiste. Là-bas, au Rwanda, l’enfant a vu des parachutistes et cette image est restée gravée dans sa mémoire. Après un diplôme d’études collégiales en informatique à Sherbooke, le voilà donc qui s’inscrit à une formation en parachutisme à Farnham, non loin de Montréal, dans la meilleure université canadienne en matière de parachutisme. Dans cette école prestigieuse, il cotoie ce que le Canada a de meilleur dans la profession. Et le résultat est là, stupéfiant, vertigineux !

Et après ? Le jeune homme rêve de reprendre sa formation avec pour objectif de travailler dans le domaine de l’aviation civile ou dans le secteur de l’humanitaire.
Pour le moment, François Rwingabo, qui porte aussi fièrement le nom de Ndyakarika, emprunté à son grand-père, se contente d’aider à restructurer la communauté burundaise de Sherbooke, qu’il dirige depuis un an.

François Rwingabo est burundais, et fier de l’être, même s’il n’est pas né dans ce pays et n’y a vécu que quelques mois. La leçon qu’il nous donne à travers cet exploit, c’est d’abord la fierté d’être burundais – « proud to be burundian » , écrit-il dans sa vidéo - et de célébrer le Burundi à travers nos accomplissements. Bahaga, alias, Burikukiye, à travers sa chanson, Mpore ma, - Sèche tes pleurs - est ainsi invité à participer à cet envol, à faire partie de la fête.

L’autre leçon, il nous la donne à la cinquième minute de la vidéo, quand, sautant dans le vide, il accompagne son retour sur terre de la chanson de R. Kelly – Sign of Victory. Un moment magique, immortalisé par une chanson magistrale. Comme une victoire sur le destin, un destin au sens grec du terme. Un destin écrasant, étouffant, auquel on n’échappe pas. Et ces pirouettes dans le vide, ces acrobaties à des centaines de mètres du sol, avant d’ouvrir le parachute, ont le goût incroyable de la liberté.

François Rwingabo Ndyakarika tient là une belle revanche sur le destin. Une revanche bien rendue par la citation qu’il emprunte à Barack Obama : « Our destiny is not written for us, but buy us. » Notre destin n’est pas écrit pour nous, mais par nous. Merci François, pour ce bel hymne à la vie, à la joie, après les souffrances que tu as connues en Afrique des Grands Lacs. Merci aussi pour cet attachement au Burundi, ta mère-patrie - j’allais dire « l’a-mère-patrie » - malgré les blessures qu’elle t’a infligées.

Fabien Cishahayo