“Rien d’audacieux n’existe sans la désobéissance à des règles.” de Jean Cocteau (Poésie critique)

Faut-il dissoudre le peuple ? Par Fabien Cishahayo

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Faut-il dissoudre le peuple ?

Le dramaturge allemand Bertold Brecht a dit un jour, avec cet humour particulier qui est le sien : « Puisque le peuple vote contre le Gouvernement, il faut dissoudre le peuple. ».

Certains partis de l’opposition demandent que soit annulé un scrutin que, malgré quelques ratés, les observateurs et les citoyens honnêtes jugent transparent et répondant aux normes internationales. Faut-il dissoudre le peuple parce qu’il a accordé ses votes à un parti, fût-il mal aimé ?

Dans une émission diffusée le dimanche 23, la voix de l’Amérique nous demandait de discuter de l’élection du 24 et je soulignais que, autant le parti au pouvoir, advenant qu’il perde l’élection, que les partis d’opposition, devaient s’incliner devant le verdict des urnes, et éviter de faire comme les perdants de 1993, qui ont décapité les institutions issues des urnes et nous ont plongés dans une guerre meurtrière, dont nous sommes toujours en train de solder péniblement les comptes.

Les perdants des élections du 24 mai 2010 devraient attendre 2015 pour revenir à charge. Entretemps, ils devront repenser leur stratégie de séduction à l’égard de ce peuple qui prend décidément goût à la démocratie.

L’enflure médiatique a pu faire croire à certains partis qu’ils avaient une assise populaire très étendue, et la réalité des urnes ne correspondant pas à la réalité construite médiatiquement, la déception était au rendez-vous.

Il reste une inquiétude légitime, formulée par un parti vraiment mal placé pour le faire - le parti UPRONA - mais qui devrait susciter des débats citoyens. La mainmise du CNDD-FDD sur l’ensemble des institutions est-elle un risque ou une opportunité ? Elle sera un risque, si le parti s’enferme dans l’arrogance et la suffisance, s’il n’écoute plus personne et n’en fait qu’à sa tête. Dans un sens, le fait que le parti ait été minoritaire et ait eu constamment besoin de soutien des autres partis pour faire valoir ses options a été une bénédiction pour ce premier mandat. La CENI a été composée à la suite d’un bras de fer avec d’autres acteurs. Le calendrier électoral a dû être renégocié. Les partis ayant de confortables majorités ont tendance à se comporter comme des éléphants dans un magasin de porcelaine. Et l’on connaît les dégâts que ces pachydermes sont capables de faire.

Mais il faut aussi reconnaître qu’un parti qui a les coudées franches, avec une opposition qui, sans être au gouvernement, joue son rôle de contre-pouvoir, avec une société civile bien structurée et des médias jouant à fond leur rôle de quatrième pouvoir, est capable de faire avancer le pays beaucoup mieux que si on a une certaine cacophonie au sein de l’exécutif. Une majorité incotestable devient alors une opportunite et non un risque. Mais il faut que le parti vainqueur puisse vraiment définir un horizon pour l’ensemble du pays. Après les cafouillages de ce premier mandant, espérons que ce sera effectivement le cas.

Nous vivons au Canada avec un gouvernement minoritaire, constamment sur la corde raide. Le premier ministre, Stephen Harper, un radical de droite, est constamment tempéré dans ses élans vers « la loi et l’ordre » par les partis d’opposition. Le durcissement des lois sur la sécurité tranche avec les statistiques qui prouvent constamment que le Canada est un pays dont les taux de criminalité sont les plus bas au monde. J’imagine difficilement dans quel pays je vivrais si mon Premier ministre avait eu une confortable majorité en Chambre !

La loi ne nous oblige pas à aimer les autorités que le peuple s’est données, mais elle nous oblige au moins à respecter les choix de la majorité de nos concitoyens. Souhaitons seulement que le pouvoir qui sortira des urnes de cette année ne s’enferme pas dans une sorte d’autisme, en raison de sa domination sur toutes les institutions. Nous avons besoin de l’apport de tous nos concitoyens pour reconstruire ce que des décennies de dictature ont détruit, aussi bien au chapitre des infrastructures qu’à celui des personnes. C’est là que les Burundais, au pouvoir ou non, doivent travailler ensemble pour définir un horizon, une direction, un plan de navigation pour l’ensemble du pays. Pour qui ne sait pas où il va, disait un sage, il n’y a ni bons vents ni bonnes voiles.

Fabien Cishahayo

26 mai 2010