Déclaration du parti CDP en rapport avec la grève des enseignants

C’était le 18 septembre 2009, quand les enseignants du primaire ont lancé un mouvement de grève qui paralyse toujours toutes les écoles publiques du pays. Et pas plus tard que trois petits jours après, ceux du secondaire sont entrés dans la danse.
Comme d’aucuns ou du moins tous ceux qui suivent de très près la descente aux enfers de notre chère patrie le savent, les enseignants avaient lancé, en date du 10/09/2009, un préavis de grève, avec ceci comme plate-forme de revendications :

1. Le gouvernement n’a pas honoré ses engagements en ce qui concerne la signature du Décret et de l’Ordonnance Ministérielle portant mise en application du Statut Général des fonctionnaires de janvier 2007, alors que le délai de 3 mois ne suffit pas pour corriger la carrière et positionner le fonctionnaire dans son grade réel étant donné que les opérations se font manuellement ;

2. Le déblocage de la prime de fidélité des années 2005, 2006, 2007, 2008 et 2009 et autres arriérés n’est pas encore effectué par le Ministère de la Fonction Publique, du Travail et de la Sécurité Sociale ;

3. Aucune réaction n’a été réservée à la correspondance du 24 août 2009 adressée au Ministre de la Fonction Publique, du Travail et de la Sécurité Sociale par les syndicats signataires, dont l’objet portait sur le déblocage des cotisations syndicales, alors que l’on vient de passer 16 mois d’arriérés pour les Sous-Statuts et 19 mois pour les Sous-Contrats. (…) ;

4. Le Département de la Gestion des Traitements veut continuer à montrer sa volonté d’alimenter la Brigade Anti-Corruption en accusant les fonctionnaires d’avoir "trop perçu" plutôt que de saisir les responsables de cette action au niveau de leurs services (…) ;

5. Certaines recommandations formulées au cours de la réunion du 14 août 2009 ne répondent pas à l’assentiment des syndicats des enseignants qui n’ont reçu que la copie du compte-rendu alors que toutes les questions soulevées lors de ladite réunion étaient une préoccupation des syndicats des enseignants et que ces derniers devraient être associés dans la formulation de ces recommandations.

Faisant valoir cette plate-forme de revendications, les enseignants regroupés au sein des syndicats SLEB, STEP, SYNAPES et CONAPES ont formulé à l’endroit du gouvernement les requêtes suivantes :

1. La tenue de la promesse faite en signant le Décret de l’Ordonnance Ministérielle mettant en application le Statut Général des fonctionnaires notamment en ce qui concerne la transposition (soit la mise à jour des grilles indiciaires ou des grilles de payement des salaires : ndlr) ;
2. Le déblocage de tous les arriérés de salaires avant la fin de ce mois pour éviter que le budget ne tombe pas en annulation ;
3. L’exhortation au privilège du dialogue social en associant les syndicats des enseignants à toutes les questions qui les concernent.

C’est dans cette ambiance pour le moins tendue que les syndicats SLEB et SYNAPES avaient déposé un préavis de grève le 10/9/2009, comme mentionné supra.

Fidèle à une logique dont il est le seul à être capable d’expliquer la portée constructive, le gouvernement avait jugé utile de faire motus et bouche cousue vis-à-vis de ce préavis de grève.
Joignant l’acte à la parole, lesdits syndicats avaient mis à exécution le mot d’ordre de grève trois jours après l’annonce du préavis.

En réaction (tardive) à ce mouvement de grève, le gouvernement avait pris des mesures draconiennes, dont le blocage des salaires des enseignants pour le mois de septembre, et, selon des sources irréfutables, pour celui en cours, si le statu quo venait à être maintenu.

Voilà les faits.

A l’heure qu’il est, les choses vont de mal en pis : les éducateurs ont mis la clé sous la paillasson ; les éduqués sont voués à l’inactivité, avec toutes les conséquences possibles et imaginables quant au manque à gagner et côté formation, et côté finance. Finance en effet, surtout pour les établissements à régime d’internat, où la prise en charge sociale des élèves ne s’est pas arrêtée pour autant !
Dans tous les cas, la situation interpelle quiconque a la conscience de la place de l’éducation dans l’avenir immédiat, proche et lointain d’une nation.

D’emblée, nous déplorons le bras de fer qui semble s’affermir entre les deux partenaires de l’éducation ; quiconque ruse avec l’éducation, quelles qu’en soient les motivations, a de facto tord ; il n’y a pas moyen de le percevoir autrement ! Une nation se meurt depuis le banc de l’école ; une nation se guérit depuis le banc de l’école. Et à l’allure où vont les choses ; il nous est permis de faire ce triste constat : ce que nous sommes devenus, nous le devons directement ou indirectement (la nuance n’est pas anodine) à l’école. Hélas, très peu d’entre-nous s’en souviennent ! S’en souviendrait-on, on ne pourrait traiter un seul individu, sous prétexte qu’il est ceci ou à été cela, avec un salaire mensuel qui peut rémunérer tous les enseignants du pays ! Nous sommes informés sur ce qui se fait dans les Etats conscients de l’importance de l’enseignant. Dans ces Etats, que le sujet ne nous oblige pas de mentionner, le revenu d’un député est tout au plus le double de celui d’un professeur d’Université !
Dans ces mêmes pays, l’enseignant est le fonctionnaire le mieux payé de tous les fonctionnaires de la fonction publique à diplômes équivalents ! Et personne ne trouve rien à redire, tous conscients du fait qu’ils sont devenus ce qu’ils sont grâce à la sueur des professionnels de « notre beau métier », pour reprendre l’expression d’Alain Nonjon.

A d’autres occasions mais toujours dans le même contexte des mouvements sociaux à l’image des grèves, nous avons toujours souligné le fait que les problèmes de revendications salariales au Burundi seraient toujours d’actualité, étant donné que tout rentrait dans un cadre structurel et non conjoncturel. Nous l’avions dit à propos de la grève des médecins ; nous maintenons et le ton et les mots, l’Etat Burundais est « privatisé » : quand dans un Etat 10% des fonctionnaires s’accaparent 90% de la fourchette salariale de tous les fonctionnaires de l’Etat, cela ne demande pas d’être un super bouillonnant syndicaliste pour mettre en marche un mouvement de revendication salariale ! Nous déplorons la situation ; mais l’ordre social en place porte en son sein, hélas, les germes de pareilles situations ! « Imishahara ikwiye kuja ku murongo » ; oui ; il est juste et bon d’ « aligner »les salaires des fonctionnaires de l’Etat ! C’est une question existentielle pour tout un chacun ; il est hors de propos qu’il y ait des Burundais à part entière et des Burundais entièrement à part !
Et ceci est d’autant plus existentiel que l’argument comme quoi le budget de l’Etat ne suffit pas à honorer les revendications des hommes et femmes en grève souffre d’une aberration notoire. En effet, comme pour ne rien arranger vis-à-vis de cet argument, la grève des enseignants tombe juste au moment où Transparency International vient de discerner une « honteuse médaille » au Burundi en tant qu’Etat ayant fait « des progrès spectaculaires dans le négatif » durant cette années 2009 : de la 130è place qu’il occupait l’an dernier sur l’échelle de la corruption, le pays vient de « gagner » 30 points de longueur en avance ! L’an dernier nous étions au bord d’un gouffre ; cette année nous avons fait beaucoup de pas en avant !

Loin de nous l’amalgame ; nous associons ces deux faits pour une raison logique, simple, transparente et réaliste : les enseignants ne sont pas en grève pour des questions politiciennes ; ils réclament leur argent. Or cet argent ; les Burundais savent où il va ; Transparency International aussi !

Naturellement, vu la situation actuelle de l’école, l’heure n’est pas à la chasse aux poux dans les cheveux de qui que ce soit. La maladie est là et fait déjà des ravages ; le temps n’est pas de gloser sur l’étiologie ; il faut une thérapie dans les brefs délais ; il faut que l’école soit une réalité existentielle et non un passe-temps aléatoire ; il faut qu’elle cesse d’être un terrain de jeux des intérêts immoraux, qui font que les années scolaires soient toujours ponctuées par des arrêts de cours. Et comme résultat, les programmes qui devraient être échelonnés sur 9 mois se retrouvent condensés en un temps record, donc bâclés ! Seul quelqu’un qui n’a pas été à l’école ignore ce que cela veut dire apprendre en 3 mois ce qui devrait l’être durant toute une année. Et dire que demain le pays sera bien gouverné !

Tenant compte donc de ce qui précède ;

Etant donnée notre lecture des mouvements de grève notamment qu’il faut les inscrire dans une dynamique structurelle et non conjoncturelle ;

Attendu, par voie de conséquence, que ces mouvements de grèves doivent s’appréhender dans une problématique globale de la refondation de tout un système national qui recommande la convocation des Etats Généraux de la Fonction Publique ;

Joignant la conjoncture au réalisme sociopolitique et à l’esprit patriotique qui nous ont toujours caractérisés ;

Considérant que le moment est de tirer le bilan d’un régime qui certes n’a pas créé les disparités déshonorantes entre les salaires des fonctionnaires publics, mais qui n’a rien fait pour les juguler ;

Vu que l’arrêt des activités dans le secteur aussi sensible comme l’éducation compromet l’avenir immédiat, proche et lointain de toute nation ;

Compatissant avec les éducateurs dans leurs misères qui contrastent avec les attentes qu’à la nation vis-à-vis de leur noble métier,

Recommandons :

Au corps éducationnel :

-  de convoquer les Etats Généraux de l’Education (de la maternelle au supérieur) et de proposer une nouvelle grille de salaires dans la fonction publique qui doit tenir grand compte du niveau de formation ;
-  de formuler un exposé des motifs de nature à convaincre l’Etat qu’à diplôme égal, le fonctionnaire public de l’enseignement doit être le mieux payé de tous en vertu de sa place incontournable et prépondérante dans toute acquisition des capacités professionnelles ;
-  de décréter une « trêve sociale » en suspendant les mouvements de grève qui, de toute évidence sont justifiés, mais qui risquent de ne bouter que sur des solutions conjoncturelles, irréfléchies, démagogiques, propagandistes et donc irréalistes, et ce vu l’état d’esprit de tout gouvernement qui sent vivre ces derniers jours (nous sommes à moins d’un an des élections) ;
-  de tirer la leçon d’une politique fanatique en matière d’éducation nationale et d’aviser ;
-  d’exiger qu’aucune réforme pédagogique ne soit envisagée en dehors des éducateurs, qui, malheureusement, ont toujours vu des réformes leur tomber dessus comme les dernières pluies de « Rusama ».

Au Gouvernement :

-  de prendre acte de son échec cuisant dans le domaine de l’éducation nationale et d’en inférer un profil humble et patriotique dans le traitement des mouvements de mécontentements compréhensibles ;
-  de débloquer sans condition les salaires du mois de septembre aux enseignants, qui méritent d’ailleurs mille fois mieux ;
-  de ne pas se hasarder à mettre en péril la vie des enseignants, qui souffrent suffisamment, en bloquant même un sou de leur déjà tristement célèbre salaire de misère ; ce serait ajouter le feu à l’enfer !
-  de mettre enfin en application, tant il vaut mieux tard que jamais, tout ce qui est cahiers des charges en rapport avec les revendications salariales des enseignants ;
-  de se rappeler que l’investissement dans l’éducation nationale ne doit pas être chanté sur tous les toits comme si c’était une faveur ! Il est du devoir et de l’obligation de l’Etat d’éduquer ses enfants ; un parent qui n’éduque pas son enfant est blâmable ; mais celui qui éduque son enfant ne doit pas en exiger une médaille !
-  de cesser de ruser avec l’éducation pour des objectifs propagandistes ; d’accepter plutôt de s’asseoir avec les spécialistes du métier pour qu’ensemble on fasse un état des lieux dans ce domaine si crucial, et qu’on en arrête une feuille de route digne d’une éducation des enfants d’un Etat du 3è millénaire !

Fait à Bujumbura, le 09 octobre 2009

Anicet Niyonkuru

Président du Parti CDP