Débat au CNDD-FDD. Quelle fumée pour quel feu ? Par Théoneste Niyonkuru

Débat au CNDD FDD : quelle fumée pour quel feu ?

Les dernières sorties médiatiques d’éminences grises du parti aux commandes de la nation burundaise auront, sans avoir apporté plus de lumière sur ce qui se passe, ni décanté l’eau dans la cruche nationale, permis au citoyen lambda de se rendre compte qu’il y a au moins trois choses : fumée, anguille sous roche et volonté de cacher ou de révéler ce qu’il y a au-delà de la fumée. Dans tous les cas, l’homme plus clairvoyant aura compris que, pas plus que chez les arabes, l’immobilisme n’est plus de saison chez les sujets de sa Majesté, même si, ici comme ailleurs, les immobilistes croient barrer le torrent de la vérité avec leur seul verbe. Comprend – on que les temps sont révolus et qu’il faut enfin apprendre à écouter ?

Vous avez dit fumée ?

Au commencement était un tract. Et le flou planait au dessus, le temps qu’un Sachem nous explique, sur une radio proche, que ce document était l’œuvre de gens opposés à son parti. La fumée était épaisse mais cachait mal un malaise au sein du CNDD FDD. Et puis un certain ex-Colonel, ex-gouverneur, actuellement dans la peau du député est-africain et du Secrétaire Général du fameux Conseil des Sages du parti de l’aigle vint, publiquement et en plein soleil, corroborer certains propos du tract. Et après le président, c’est le porte- parole du parti qui s’en vint pourfendre le sieur Manassé Nzobonimpa. Et cette fois, la sortie est officielle, globale, passant par une conférence de presse ouverte à tous les médias de Bujumbura. Quel feu cache la fumée ? Et ce feu est-il susceptible d’embraser la situation déjà si volatile qui prévaut à Bujumbura ?
Anguille sous roche, disais-je, plus haut. Et pour comprendre ce qui se passe, cinq paramètres peuvent nous servir de portes d’entrée. Le porteur du message, le moment, l’environnement, le message et les réactions.

D’abord la personne qui se met au front, qui monte au front. Manassé Nzo, comme on l’appelait dans le temps, a été l’un des commandants les plus adulés par les troupes pendant la résistance armée, puis nommé gouverneur de la province Bubanza après la victoire électorale de son parti, avant de devenir Secrétaire Général des aigles au moment où Hussein Radjabu en était président. Mais il serait utile de rappeler son rôle dans les jeux politiques ayant amené la nouvelle équipe aux devants de la scène. Background de 2007, donc, puisque apparemment les mêmes causes produisent les mêmes effets. Il y a quatre ans, presque jour pour jour, les mêmes divisions déchiraient le parti au pouvoir. Et à l’issue de son troisième congrès, le site Burundi-info.com, très proche du CNDD FDD, pouvait titrer : « Bravo, Monsieur Manassé Nzobonimpa, vous êtes un grand homme ». Je vous propose de relire juste un extrait de cet article daté du 16 Février 2007, et vous pourrez évaluer ce qui change et ce qui demeure :
« C’est au cours de ces assises que se firent remarquer les qualités morales de certaines personnalités du CNDD-FDD qui, visiblement, ont la ferme intention de laisser le peuple jouer pleinement son rôle. Qui, parmi les congressistes qui avaient répondu massivement (90% de participation), n’a pas remarqué le courage, le patriotisme et l’effacement de soi devant l’intérêt général, du Secrétaire Général du Parti ? Dans son discours d’ouverture, discours au cours duquel il y eut beaucoup de larmes d’émotion dans la salle des spectacles du Lycée de Burengo, Monsieur Manassé NZOBONIMPA a montré ses qualités d’homme politique intègre guidé uniquement par les idéaux du Parti, farouchement attaché à l’unité du CNDD-FDD mais toujours prêt à défendre la démocratie dans toutes les sphères de la vie nationale et en particulier au sein de sa formation politique ».

La question essentielle aujourd’hui est : « Manassé agit-il seul ou des dieux sont-ils derrière l’oracle » ? On le saura tôt ou tard.

Que dire ensuite du moment ?

D’abord - comme dit plus haut- c’est encore en Février, quatre ans plus tard. Et encore une fois, c’est à la veille d’un autre congrès du parti, avec les mêmes tiraillements, reports, incertitudes sur sa tenue ou non, les mêmes positionnements pour garder la formation politique dans les mêmes ornières ou la remettre sur les rails. Comme autrefois les cadres du parti se partagent entre ceux qui pensent qu’il faut se fermer davantage et ceux qui pensent qu’il faut s’ouvrir. C’est aussi après six mois de gestion post électorale. C’est enfin au moment où la corruption et les malversations économiques semblent avoir coalisé tous « ceux qui ne mangent pas contre ceux qui mangent ». Il semble qu’il y ait plus ou moins unanimité sur la nécessité d’en finir, non avec des hommes, mais avec un certain système de gestion des hommes et du patrimoine commun.

Un environnement dynamite.

A l’intérieur comme à l’extérieur, la pression est « pressante ». D’abord dans le pays. Le climat politique ne cesse de se dégrader, les revendications sociales mettent aux prises des dirigeants qui décident dans l’urgence et des corporations en proie aux réflexes de survie (conducteurs de taxi-motos, enseignants, entre autres) ; les mêmes autorités s’affrontent avec les principaux partis de l’opposition par médias interposés ; le refus des opposants de reconnaître explicitement les nouvelles autorités appelle le refus de dialogue par les vainqueurs des élections. Plus symptomatique encore, la violence qui se rapproche inexorablement, dangereusement, suite aux jeux de manipulation pour diviser le parti FNL aux fins de régner sans partage. L’approche des fameux états généraux de la presse et des médias semble aussi constituer une donne en ce sens que le débat est attendu sur le droit à l’information, le devoir d’informer et la liberté d’expression pour les citoyens.

Sur le plan international, d’abord chez nos voisins les choses se corsent inexorablement au nord comme à l’ouest. Le Congo éclaté en mille sous-rébellions constitue une base arrière idéale pour une rébellion naissante au Burundi ; au Rwanda, le parti au pouvoir, proche et mentor du nôtre, connaît des soubresauts qui risquent de générer de la violence politique si des efforts de dialogue franc ne sont rapidement à l’ordre du jour. Enfin, le courant qui emporte les dinosaures arabes rend plus hardis des jeunesses de plus en plus privées de perspectives et d’horizons dans les pays au sud du Sahara.
Quel message du sieur Nzobonimpa dans ce contexte ?

Schématiquement le discours du Secrétaire Général du Conseil des sages du CNDD FDD dit des choses explicitement et traduit d’autres en filigrane. Ce qui est dit ouvertement pourrait se résumer en six points :

  1. i. Faire comprendre que le parti au pouvoir a des gens honnêtes qui désapprouvent la gestion actuelle du pays
  2. ii. Dénoncer le manque de cadre d’expression au sein du parti et le musèlement de ceux qui pensent autrement que le système
  3. iii. Dénoncer un système de prévarication
  4. iv. La méfiance des bailleurs face à une gestion pas très orthodoxe
  5. v. Un appel au dialogue entre les protagonistes politiques pour exorciser le spectre de la violence
  6. vi. Affirmer la détermination d’un courant de personnes au sein du CNDD FDD pour arriver au changement.

Mais où est le non-dit ? Personnellement, j’en vois deux ou trois. D’abord, en s’exprimant par la voie médiatique, le Secrétaire Général du « Conseil des sages » montre qu’on n’arrive pas à se faire entendre au sein des instances de décision de son parti, que le débat est verrouillé à l’intérieur. Ensuite, en appelant la communauté internationale dans le débat, il révèle qu’il cherche un arbitre ou tout au moins une force de pression sur les gens dont il veut combattre les pratiques. Enfin, ce message semble être destiné à créer un vrai débat lors du congrès si attendu pour le CNDD FDD tout en clarifiant les enjeux. Mais c la pourrait aussi traduire un positionnement personnel pour jouer un rôle plus accru qu’il avait refusé de jouer en Février 2007.

Réactions attendues.

Onésime Nduwimana, le porte-parole du parti des aigles, a rapidement organisé une conférence de presse, qualifiant la sortie médiatique de l’ex Secrétaire Général du Parti « de propos incendiaires ». Il rejette du revers de la main toute idée de négociation avec les « groupes de bandits » ; il considère par ailleurs le député Nzobonimpa comme quelqu’un de niveau intellectuel bas, et qu’il menace d’ailleurs de sanctions pour sa conduite. A contrario, la société civile à Bujumbura semble se réjouir des prises de positions d’un cadre aussi important du CNDD FDD, pour autant qu’elles rejoignent les prises de position de la plupart des organisations locales.

Concrètement, la tournure des événements au sein du parti au pouvoir démontre un refus de réajustement de la ligne politique dans le corps dirigeant de l’aigle. Encore une fois, le danger risque de provenir du refus de voir et d’écouter. Les Indiens d’Amérique avaient la coutume de communiquer par des fumées. On aurait tort de ne pas saisir le message des fumées que nous voyons se déverser par les ondes ou par l’encre. Elles disent qu’il y a le feu dans la maison, elles crient qu’il faut prévenir l’incendie. Aller au devant de ses propres contradictions peut sauver et soi et l’autre. Il y a urgence, et c’est important que nous le comprenions ainsi. Comme dit le Livre, il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, et il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Les jours prochains risquent de susciter des coups de théâtre. Fasse Dieu qu’ils restent du domaine de la comédie !