Choses vues. Le Burundi de A à Z après une parenthèse canadienne de 16 ans . A comme ancêtre, A comme Afrique du Sud

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A comme ancêtre.

Ce chimpanzé du Musée Vivant a décidé à l’unanimité, souverainement et unilatéralement qu’il en avait assez de la cage où ses descendants, nous les humains, avons l’habitude de l’enfermer. Les médicaments utilisés pour l’engourdir, aux fins de le maîtriser, n’y ont rien changé. La dose, augmentée à souhait, n’a en rien entamé sa détermination à rester libre, contrairement à ses frères qui, eux, ont accepté sans rechigner la loi des hommes.

Il est 13 h en cette belle journée du 15 juillet. Nous arrivons au Musée Vivant. Le chimpanzé se précipite pour nous accueillir, à sa façon. Pour l’éloigner, les membres du personnel agitent un morceau de peau. La vue de cette peau provoque chez lui la panique : cet ancêtre dont , aux dires de Charles Darwin, nous descendons tous - a peur parce qu’il s’imagine que c’est la peau d’un autre singe que les humains ont tué... J’ai soudain compris, grâce à cet ancêtre et à sa terreur, le sens de l’expression « avoir la peau de quelqu’un », comme dans l’expression « J’aurai ta peau ». À la vue de la peau, l’ancêtre prend donc spontanément ses jambes à son cou, pour ...sauver sa peau.

Nous prenions donc tranquillement des photos : des gazelles, des antilopes et des crocodiles, dont Lacoste, Juliette et un prénommé Gustave, dont, en lecteurs intelligents, vous devinerez aisément le nom de famille...

Quand nous nous sommes approchés des autres chimpanzés, notre ancêtre, alerte, m’a arraché mon appareil photo, s’est précipité pour escalader la cage où étaient enfermés ses frères simiens, puis est monté sur l’immense arbre qui surplombe cette cage, tentant fébrilement de photographier les humains que nous sommes !

Sentant qu’il ne réussirait pas son coup, il s’est mis à mâcher l’appareil photo, comme pour le convaincre de coopérer dans ses projets artistiques. Les employés qui gagnent leur vie à superviser les visites du musée, et dont un m’a averti, bien tard il est vrai, des coups pendables que l’ancêtre joue parfois aux humains - ont finalement pu récupérer l’appareil. L’un d’entre eux a escaladé l’arbre, armé de la peau qui inspire tellement de terreur au chimpanzé, puis ce dernier a fini par lâcher l’appareil. Il était tout de même généreux, l’ancêtre : il n’a pas tout mâché : la carte mémoire était intacte et les quelques photos que je vous ai présentées pour annoncer ces billets sont le signe de cette générosité. L’ancêtre n’a pas tout détruit.

Si d’aventure vous passez par le Musée Vivant, dites bonjour à l’ancêtre de ma part, transmettez-lui mes remerciements pour la carte mémoire qu’il a épargnée et surtout, surtout... prenez garde à votre propre appareil.

A comme Afrique du Sud

Peu de personnes savent que du temps de l’Apartheid et de l’embargo dont l’Afrique du Sud était l’objet, le Burundi commerçait allègrement avec ce pays, tout en prétendant défendre les résistants qui se battaient contre ce régime honni de la communauté internationale. Les épiceries notamment regorgeaient de produits sud-africains. Je le sais parce qu’un ami allait régulièrement à l’aéroport prendre livraison de ces marchandises, pour une épicerie bien en vue à Bujumbura.

L’Afrique du Sud est actuellement impliquée, non seulement dans la politique burundaise, mais aussi dans son économie. En témoignent ces entreprises sud-africaines installées au Burundi, notamment la puissante pétrolière Engen Petrolium Limited.

Mais l’Afrique du Sud m’intéresse à un autre titre. J’ai l’habitude de comparer le régime politique qui a sévi dans notre pays à l’Apartheid, même si cela déclenche souvent l’ire de certains, qui ont peur des mots sans avoir peur des réalités. En 1994, l’Afrique du Sud a démantelé son Apartheid politique et s’est doté d’institutions démocratiques consensuelles, ouvertes à sa diversité démographique de nation-arc-en-ciel. Mais l’espace économique du pays est resté dramatiquement verrouillé. Si certains se sont faufilés dans les mailles du filet, notamment grâce au programme de ségrégation positive visant à augmenter la représentation des exclus d’hier au sein de l’appareil économique, - le fameux Black Economic Empowerment - cette cooptation d’une petite minorité n’a pas empêché que l’ensemble de la population continue à croupir dans la misère. En témoigne l’échec des tentatives de redistribution de la terre, dont 80% restent encore entre les mains de 13% de la population, essentiellement blanche. Les émeutes qui secouent actuellement l’Afrique du Sud sont le signe que la révolution politique n’est rien quand la révolution économique ne suit pas, que le droit de vote (et tous les autres droits civils et politiques) n’est rien quand n’est pas garanti le droit de manger (et tous les autres droits économiques, culturels et sociaux).

Le Burundi n’est pas à l’abri d’une pareille tourmente. Les énormes écarts entre les riches et les pauvres, entre ceux qui érigent des villas pharaoniques sur les hauteurs de Sororezo (que j’ai vu de loin) et ceux qui crèvent de faim à Mirango , au Nord de Kamenge (que j’ai visité à plusieurs reprises) devraient être pris au sérieux dans nos débats citoyens. Contrairement à ce que prétendent certains, nous n’avons pas encore liquidé la question ethnique. Les lignes de fracture économiques épousent encore, malgré quelques exceptions, les lignes de fracture ethnique, même s’il faut s’empresser d’ajouter que tous les tutsis ne sont pas riches et que tous les hutus ne sont pas pauvres. Mais aspirer une petite minorité des exclus d’hier pour les intégrer au banquet en ignorant superbement la majorité des crève-la-faim et des damnés de la terre, c’est préparer une autre révolution qui, elle, n’aura plus rien d’ethnique, et confondra dans la même haine et dans la même fureur les quelques possédants, qui festoient en méprisant les laissés pour compte du changement. Et ce sans égard pour leur ethnie.

Il y a eu, au Burundi, des avancées politiques incontestables. Il faut être hypocrite ou nostalgique de l’ordre hystérique qui régnait au Burundi pour ne pas le reconnaître. Nous avons actuellement un système politique imparfait il est vrai, mais que nous envieraient nombre de pays africains.

Mais si rien n’est fait pour relever l’économie du pays, pour non seulement produire et accumuler des richesses, mais aussi les distribuer équitablement afin que personne ne soit laissé en bordure de la route, il ne faudra pas s’étonner que, à l’exemple de l’Afrique du sud, le pays sombre dans la violence, et que l’État soit pris à partie parce qu’il n’a pas su traduire la révolution politique en termes de dividendes économiques, c’est-a-dire mettre quelque chose dans la gamelle des citoyens. L’homme ne vit pas seulement de slogans politiques, fussent-ils bien conçus. Il vit aussi, platement, de pain... Qu’est-ce que la paix sans le pain ? Qu’est-ce que la paix des quartiers et des collines sans la paix des ventres ?...Qu’est-ce que la conquête des droits civils et politiques quand ne sont pas garantis minimalement les droits économiques et sociaux : le droit de manger, le droit à un toit, etc...

Prochainement : B comme Bien commun, C comme Clôture, D comme Dictature éclairée.