Chine et USA : deux économies concurrentes face à leurs systèmes éducatifs L’Amérique qui se suicide : le pays (qui se) fou(t) de ses enfants !

Chine et USA : deux économies concurrentes face à leurs systèmes éducatifs

L’Amérique qui se suicide : le pays (qui se) fou(t) de ses enfants !

Dans le paysage médiatique et politique américain, Arianna Huffington et Fareed Zakaria apparaissent comme des êtres d’exception, deux « effrayants génies », pour utiliser cette expression que Chateaubriand appliquait à Pascal. Et ce n’est pas une coïncidence si les deux sont des Américains de date récente. Née Arianna Stassinopoulos, Huffington est d’origine grecque et a atterri en 1980 aux États-Unis à l’âge de 30 ans. Elle venait de l’Angleterre où elle avait étudié à la célèbre université Cambridge. Huffington est la célèbre blogueuse dont le site http://www.huffingtonpost.com a été créé en mai 2005. Avec ses 6000 blogueurs actifs et ses 25 millions de lecteurs mensuels, le Huffington Post (Clin d’œil appuyé au Washington Post !) tutoie des institutions aussi prestigieuses que le New York Time et le Washington Post. Une citation de l’entrevue qu’elle accorde au journaliste du Monde le 31 octobre dernier, et qui sert de pont de départ à notre réflexion, éclaire son propos. L’historien britannique, Arnold Toynbee soutenait que « les civilisations ne meurent pas d’assassinat mais de suicide ».

Fareed Zakaria, quant à lui, est né en Inde en 1964. Il a fait de brillantes études en sciences politiques et en relations internationales à Yale et à Harvard et il est devenu l’un des 100 intellectuels les plus reconnus au monde. Fareed Zakaria est partout : au Newsweek, au Magazine Time, au réseau CNN, au réseau ABC, partout où se discute le sort du monde, l’avenir de la démocratie et le destin (ou le déclin) des États-Unis comme superpuissance.

À deux semaines d’intervalle donc, Zakaria, dans la Magazine Time du 7 octobre et Arianna Huffington (Interview au journal Le Monde, 31 octobre 2010) ont proposé des réflexions qui m’ont interpellé et m’ont inspiré cet article. Huffington parle des États-Unis, Zakaria parle de la Chine, en faisant un clin d’œil à son pays d’adoption.

L’interview d’Arianna Huffington au journal Le Monde prend comme point de départ un livre au titre volontiers provoquant, que vient de publier la célèbre blogueuse : Third World America, (L’Amérique du Tiers-Monde). Huffington y dresse un triste bilan de l’Amérique, un pays qui va à la dérive : le naufrage du système éducatif dépeint selon elle, plus que tout autre secteur, ce suicide collectif.

Arianna Huffington décrit avec une prodigieuse lucidité la faillite de l’école américaine. Au-delà des bâtiments publics, dont le délabrement est une honte pour le pays, c’est le spectacle des classes aux États-Unis qui donne la mesure de ce déclin : « Rien n’accélère davantage notre glissade vers un statut de tiers-monde que notre échec à éduquer convenablement nos enfants, dit Mme Huffington. C’est pourtant par l’école que passait le rêve américain ! Et pour la classe moyenne, la route vers le succès ! Mais des études montrent que parmi 30 pays développés, les Etats-Unis se situent au 25e rang pour les maths, au 21e pour les sciences. Des résultats lamentables. »

Le drame du décrochage scolaire est, selon elle, un des symptômes de cette décadence du système éducatif. À côté des millions de jeunes qui sortent de l’école avec un diplôme, mais qui sont, à toutes fins pratiques, des illettrés, Huffington fait remarquer que « 30 % des lycéens quittent l’école sans diplôme. Or on ne cesse de licencier des professeurs, de réduire le nombre d’heures de cours, voire de jours d’école. Des bourses sont supprimées alors que les frais pédagogiques augmentent. ». Advenant qu’il prenne le contrôle du Parti Républicain, le Tea Party parle de couper le budget de l’éducation de 20%, précipitant encore plus rapidement ce déclin de l’Amérique. La victoire du Parti Républicain aux élections de mi-mandat (2 novembre) qui scelle désormais le contrôle de la Chambre des Représentants par cette formation, n’augure pas de lendemains qui chantent pour le système scolaire américain.

Paradoxalement, cette négligence des écoles se double d’un investissement massif, de la part de l’État et du secteur privé, dans les institutions carcérales. Le lien entre les deux tendances lourdes, larges et longues est évident selon Arianna Huffington : « …des prisons ont essaimé un peu partout à une vitesse que même McDonald’s pourrait envier. Trop d’écoles américaines préparent plus à la prison qu’à l’université. Quel échec ! ».

Les États-Unis se suicident, décidément, et Huffington ne joue pas les Cassandre : elle épingle une réalité que seul l’aveuglément des caciques de la droite radicale empêche de voir.

La Chine qui s’affirme : un pays qui investit dans le « Brainpower »

Fareed Zakaria publiait de son côté le 7 octobre dans le célèbre magazine Times un article intitulé The Real Challenge From China : its People, Not its Currency (Le véritable défi posé par la Chine : ses ressources humaines, et non sa monnaie). Zakaria part d’un constat. Républicains et démocrates ont atteint un consensus rare à la Chambre des Représentants au mois de septembre : ils ont voté une loi pour tordre le bras à la Chine afin de l’amener à dévaluer sa monnaie, dont la surévaluation constitue selon eux une concurrence déloyale pour les manufacturiers américains.

Zakaria estime qu’il s’agit là, pour reprendre un proverbe chinois, de l’attitude de l’insensé qui regarde le doigt quand ce dernier montre la lune. Le véritable défi posé par la Chine se trouve ailleurs, soutient-il. Pendant longtemps, ce pays a eu une main-d’œuvre peu formée, docile et bon marché, mais dure à l’ouvrage, des syndicats coopératifs, des infrastructures modernes, des politiques souples et favorables aux investissements étrangers. La seule sous-évaluation de sa monnaie, le yuan, n’explique pas le fait que la Chine soit devenue la capitale mondiale de l’industrie manufacturière. C’est la conjonction de tous ces facteurs qui l’explique et réévaluer la monnaie ne suffirait pas à changer la donne. Tout au plus déplacerait-elle les manufactures vers des pays comme le Vietnam, la Thaïlande et la Birmanie, sans véritablement « booster » l’industrie manufacturière américaine.

À l’époque où elle fonctionnait comme l’atelier du monde, la Chine n’estimait pas nécessaire d’investir dans la formation, dans le capital humain. Mais elle a fait autre chose. Pendant trois décennies, elle a modernisé ses infrastructures (routes, chemins de fer, ports et aéroports, infrastructures de production d’énergie, etc.) à une échelle jamais égalée dans le monde. La prochaine étape qui consiste à proposer sur le marché des biens et des services à forte valeur ajoutée, demande une main-d’œuvre compétente et donc requiert un investissement dans le capital humain. C’est pourquoi depuis 1998, soutient Zakaria, la Chine s’est donné les moyens de cette réorientation stratégique. Les chiffres donnent le vertige : depuis 10 ans, la Chine a triplé la part du Produit National Brut consacrée à l’éducation, doublé le nombre de ses universités et quintuplé le nombre des étudiants inscrits dans ses universités, qui sont passés de 1 million à 5.5 millions.

Pendant ce temps, note Zakaria, les universités européennes et américaines connaissent des coupes drastiques dans leurs budgets. Le président de l’Université Yale, Richard Levin, a épinglé ce paradoxe dans un discours tenu au début de cette année : "L’expansion de la capacité d’accueil des universités chinoises est sans précédent dans l’histoire. La Chine a mis sur pied le secteur d’enseignement supérieur le plus large du monde en une dizaine d’années. Dans les faits, l’accroissement dans les inscriptions d’étudiants chinois dans l’enseignement supérieur depuis le tournant du millénaire est supérieure au nombre total d’inscriptions enregistrées aux États-Unis »

Fareed Zakaria termine son analyse en citant les travaux d’un prix Nobel d’économie, Robert Fogel (Université de Chicago) selon lequel les bénéfices de la formation en termes de productivité peuvent être quantitativement mesurés : un lauréat du secondaire est 1.8 fois plus productif qu’un employé ayant terminé sa neuvième année de formation. Si l’employé a terminé des études universitaires, il est 3 fois plus productif. Avec ses investissement dans l’éducation, incluant la maîtrise de l’anglais et la maîtrise des nouvelles technologies, la Chine pourra à plus ou moins brève échéance concurrencer l’Inde sur le marché des produits et services du secteur tertiaire et au fur et à mesure qu’elle s’affirmera dans ce créneau, elle constituera une menace sérieuse pour les économies des pays développés, dans des secteurs qu’ils avaient toujours considérés comme les chasses gardées du monde occidental (prerogative of the Western World) notamment les États-Unis. À l’horizon 2040, soutient l’économiste Fogel, la Chine devrait s’imposer comme l’économie la plus puissante du monde, avec un Produit National Brut de 123 000 milliards de dollars.

Dès lors, soutient Zakaria, le consensus bipartisan atteint à la Chambre des Représentants sur la nécessité de forcer la Chine à dévaluer sa monnaie devient risible. Le seul consensus qui devrait être recherché ne doit pas concerner les tarifs ni les menaces à adresser à la Chine. Il devrait porter sur la nécessité des réformes structurelles, profondes, et des investissements majeurs destinés à transformer l’économie américaine en une économie dynamique et ses travailleurs en une main-d’œuvre compétitive, dans le cadre d’une économie globale.

À l’école d’autrui

Dans un sens, ces deux immigrants, qui croient profondément au rêve américain, indiquent la voie à suivre pour le rescaper, pour lui éviter le naufrage. Et cette voie passe par l’Orient et par les réformes éducatives et les investissements opérés dans le « Brainpower », par cette Chine qui, décidément, avec sa civilisation millénaire, n’en finit pas de donner des leçons, en conciliant science et conscience ! Avec sa chronique du suicide annoncée de l’Amérique, Arianna Huffington nous indique finalement que son pays d’adoption, l’anti-modèle pédagogique, est l’école à laquelle la Chine apprend ses leçons de sagesse. Le Vénéré Maître Kong (Confucius pour les latinistes occidentaux) avait raison quand il écrivait : « Autrefois je passais de jours entiers sans manger et des nuits entières sans dormir, afin de me livrer à la méditation. J’en ai retiré peu de fruit. Il vaut mieux étudier à l’école d’autrui ».

Fabien Cishahayo