Bernard Kouchner ou comment faire rimer France et… insignifiance

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Bernard Kouchner ou comment faire rimer France et… insignifiance

Au moment où le Rwanda, décidément insaisissable, flirte, puis finalement couche avec la « perfide Albion », la Grande-Bretagne, en adhérant officiellement au Commonwealth, le club des anciennes colonies de la couronne d’Angleterre, Bernard Kouchner, ministre français des affaires étrangères, est un homme heureux : il a sauvé l’honneur de la France. Il dit avoir fait « un long travail » pour rétablir les relations diplomatiques avec le Rwanda et déclare, fièrement, que ce n’est pas à Claude Guéant, secrétaire général de l’Élysée et conseiller du président français chargé des affaires africaines que revient l’honneur d’avoir obtenu cette reprise des relations diplomatiques mais à lui-même. Et il jure, la main sur le cœur, qu’il va « se battre pour que le français reprenne sa place ». Il faut dire que la pauvre langue de Voltaire bat de l’aile au pays des mille collines. Mais je me demande pourquoi le bon Dr Kouchner s’inquiète tant : il y a suffisamment de place dans un palais pour deux langues, et même trois (si on ajoute le kinyarwanda) ou quatre (en se poussant, les trois autres peuvent bien faire de la place au swahili).

Mais le triomphe – pas modeste du tout – de Bernard Kouchner, suscite en moi nombre d’interrogations. Puisqu’il dit qu’il va se battre pour que le français reprenne sa place, va-t-il commencer par rappeler dans cette belle république rwandaise et ailleurs dans le monde les mots qui constituent le socle de la République française : liberté, égalité, fraternité, pour lesquels des millions de personnes- en 1789 et bien après - se sont battues et se battent encore ? Va-t-il défendre les intérêts de la France ou les valeurs de la France, je veux dire celles pour lesquelles des gens comme Voltaire, Rousseau, Montesquieu et autres Abbé Pierre se sont battus – et non les valeurs cotées en bourse, et qui sont associées à des noms connus comme Total Elf, Bouygues et autres Dassault ? En passant, je ne peux cacher mon admiration pour le Rwanda, dont pourtant certains aspects me rebutent - pour avoir forcé les représentants éminents d’une république fière et centenaire à faire le chien couchant pour réintégrer le lit conjugal.

Il me revient aussi que le président français Nicolas Sarkozy a dit l’année dernière que les voisins du Rwanda, les congolais devraient être plus compréhensifs envers le pays avec lequel la France vient de renouer, parce qu’il a une « démographie dynamique et une superficie petite », alors que le gros bêta congolais a une « superficie immense et une « organisation étrange des richesses frontalières », et qu’il lui faudrait « partager l’espace, les richesses » et « accepter de comprendre que la géographie a ses lois, que les pays changent rarement d’adresse et qu’il faut apprendre à vivre les uns à côté des autres ». Quel prix va encore payer comme cadeau de remariage ce géant aux pieds d’argile ?

En écoutant parler Bernard Kouchner, je me suis rappelé ce petit centre culturel français de Gitega, au centre du Burundi, qui nous a tellement intellectuellement et culturellement nourris, mais qui a disparu. Il a été remis à flots grâce aux efforts conjugués des partenaires belges et des membres de la diaspora burundaise en Belgique. Comment le français peut-il reprendre sa place quand cette belle langue voisine avec une pingrerie sans nom de la République française, (des)servie par des gens qui n’ont aucune vision ? Car au-delà des États et de leurs représentants, dont la légitimité est douteuse, surtout en territoire françafricain, il y a les peuples, régulièrement humiliés dans les consulats et ambassades de France, quand ils ont l’audace de penser qu’ils peuvent sortir de leur ghetto pour aller voir le pays de Victor Hugo, la patrie d’Albert Camus, et tous ces lieux chargés d’histoire qui ont inspiré tant de poètes et d’humanistes.

Mais peut-être qu’il faudrait que l’Europe et la France se résolvent à accepter qu’elles sont désormais condamnées à l’insignifiance. Les vraies affaires se passent réellement ailleurs. Des penseurs immenses comme Fareed Zakaria, auteur d’un livre – The Rise of The Rest - et Kishore Mabhubani, auteur d’un essai The New Asian Hemisphere. The Irresistible Shift of Power to The East – nous indiquent la direction dans laquelle est en train de basculer le centre de gravité de l’économie et de la politique mondiales. Et comme ces doigts qui montrent la lune ne viennent pas de l’Europe, personne ne regarde ni la lune ni les doigts. Tout le monde regarde ailleurs...vers le nombril de l’Europe. Mais peut-être que d’ici dix ou vingt ans, les regards se tourneront vers la direction que montrent les doigts de Zakaria et Mabhubani. Mais je persiste à penser que les Africains devraient d’ores et déjà, malgré les protestations de l’Europe, regarder vers ce nouveau centre de gravité du monde. De toutes façons, les États-Unis regardent déjà de ce côté. Et pour cause...

L’Europe a récemment élu son président – Herman Van Rompuy – et cette élection a eu autant d’impact géopolitique qu’un pet de papillon. Pendant ce temps, Barack Obama était en tête à tête avec des dirigeants asiatiques, à qui les Etats-Unis doivent des milliards de dollars et qui donc tiennent l’hyperpuissance américaine avec une laisse financière…

Pendant ce temps, Bernard Kouchner faisait assidûment la cour à Kigali, en lui disant, comme dans une vielle chanson française que nous aimons… « Ne t’en vas pas je t’aime ». Faut bien se rendre à l’évidence : France rime désormais avec insignifiance

Si vous n’êtes pas convaincus de mon raisonnement, suivez cet hyperlien. Vous comprendrez mieux ce basculement du monde que des historiens éminents comme Fernand Braudel, compatriote de Bernard Kouchner, pouvaient mieux comprendre que l’ancien champion de l’action humanitaire.

PS. Si ce que la France est devenue vous donne le dégoût, comme la courageuse Marie Ndiaye, écoutez un certain Stephane Guillon sur France Inter. Il vous réconciliera avec le pays à qui nous devons la première déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Et le fait qu’Éric Besson, ministre, entre autres, de l’identité... jure de le crucifier est une preuve supplémentaire qu’il est actuellement le meilleur produit d’exportation de la France. Il ne faut pas désespérer de la République française...

Voir en ligne : http://www.youtube.com/watch?v=0mxJ...