Apostrophe à Déo Niyonkuru : quand l’arbre cache la forêt. Par Melchior Mbonimpa

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Apostrophe à Déo Niyonkuru : quand l’arbre cache la forêt

Par Melchior Mbonimpa

Je n’ai pas visité mes sites favoris d’information sur le Burundi pendant quelques jours. Pour rester dans l’air du temps, je viens de reprendre mes routines quotidiennes : consacrer quelques minutes (jamais plus d’une heure par jour) à lire les journaux, fréquenter l’Internet, écouter les radios en ligne, en nourrissant l’espoir (un peu fou) d’être capable, même à distance, de faire la part des choses dans ce qui se dit au jour le jour sur le Burundi. Je ne croyais pas que le retour à mon poste de travail me réservait une surprise.

Quelle surprise ? Un article affiché par le site Arib.info, et repris deux ou trois jours plus tard par Burunditransparence. Titre mis en exergue par la rédaction d’Arib : « Limogeage de Samuel Ndayiragije pour endormir les bébés politiciens burundais ». Rien d’étonnant dans la première partie de ce titre. Comme tout le monde, je savais que ce ministre avait été limogé et que cela faisait jaser. Par contre, la seconde partie du titre, effectivement tirée du corps du texte publié, m’a fait sursauter : « pour endormir les bébés politiques burundais » ! C’est trop condescendant envers nous, pauvres observateurs non avertis, rabaissés au rang de bébés. C’est comme si l’auteur n’était pas l’un des nôtres, nous qui formons le camp des crédules, des insignifiants, incapables de pensée et de critique. Il est, lui, dans le camp des « lumières », comme Voltaire, Montesquieu, et autres grands intellectuels de leur siècle.

En fait, ce titre m’a fait sourire, rien de plus. Mais quand j’ai plongé dans l’article, j’ai subi un choc, dès l’entrée. Lisez-moi ceci : « Depuis l’avènement du CNDD-FDD au pouvoir, tout un chacun est en droit d’affirmer à haute et intelligible voix que rien ne va plus au Burundi. Et personne ne peut le nier… » Rien ne va plus, entendez : tout allait mieux avant ! J’avoue que ça m’irrite de me retrouver dans le même panier que « tout un chacun », c’est-à-dire, tous les lecteurs sommés d’approuver à l’unanimité les propos de Déo Niyonkuru. Je ne voudrais pas être inclus dans cette unanimité parce que je conteste ce que l’auteur affirme en mon nom, sans m’avoir consulté. Je proteste d’autant plus que dans la phrase qui suit ce préambule persiste dans l’excès : « En effet, depuis l’accession du Burundi à l’indépendance en 1962, le peuple burundais n’avait jamais souffert d’autant de maux : la famine, la sécheresse, les inondations… »

Est-il nécessaire de relever que le Président Nkurunziza et son entourage n’ont aucun pouvoir magique ? Ils ne contrôlent ni la sécheresse, ni les inondations. On peut donc les accuser de tout, notamment de mauvaise gouvernance, mais sûrement pas de leur incapacité à régler la circulation des vents et des nuages. Mais arrêtons-nous sur cette immense affirmation gratuite qui prétend que depuis son accession à l’indépendance en 1962, le peuple burundais n’avait jamais autant souffert. De quel peuple burundais parle-t-on ici ? Des centaines de milliers (peut-être même un million) de Burundais chassés de leur pays par vagues successives, depuis 1962 ? S’agit-il de ces personnes qui, par centaines de milliers, ont fui l’enfer provoqué et entretenu par des régimes incroyablement sanguinaires ? La majorité de ces réfugiés ont profité du droit de retour depuis… que le CNDD-FDD est « au pouvoir ». Il faut y insister parce que ce n’est pas rien : les Palestiniens dispersés depuis 1948, c’est-à-dire depuis la création de l’État d’Israël, n’ont pas encore recouvré ce « droit de retour » ! Signalons en passant que c’est un abus de langage que de qualifier le CNDD-FDD de « parti au pouvoir » : il n’est pas seul « au pouvoir », étant donné la formule complexe de partage du pouvoir encore en vigueur au Burundi.

J’ai passé un bon mois au pays cet été. Je ne me l’étais pas permis pendant plus de vingt-et-une longues années, de crainte d’y laisser ma peau ! J’en ai vu de ces pauvres hères, de ces rapatriés logés dans de misérables tentes du HCR, en attendant que les litiges avec ceux qui ont occupé leurs terres pendant leur absence forcée soient pacifiquement réglés. Malgré les difficultés, ils me semblaient heureux d’être rentrés chez eux et considéraient comme une bénédiction la possibilité de finir leurs jours là où leur cordon ombilical est tombé. Ils ont voté avec leurs pieds contre l’alarmisme dont fait preuve Déo Niyonkuru dans cet article. Pour certains de ces réfugiés, c’est la fin de quatre décennies d’exil.

Mais peut-être que par « peuple burundais », l’auteur entend ceux qui ne sont jamais partis, et qui, pendant un demi-siècle, ont joué au jeu féroce du chat et de la souris à l’intérieur d’un pays-mouroir, où c’était normal qu’un tout petit nombre de prédateurs terrorise une foule de victimes résignées. Même parmi ceux-là, qu’ils appartiennent au camp des vainqueurs d’alors ou à celui des vaincus, on n’en trouvera pas beaucoup pour faire partie du « tout un chacun » qui regretterait le paradis perdu par la faute de l’accession du CNDD-FDD au pouvoir. Ce serait une circonstance atténuante si Déo Niyonkuru (que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam) était un jeune tombé de la dernière pluie, qui ne saurait à peu près rien de l’histoire du Burundi. On lui pardonnerait alors d’avoir les yeux rivés sur l’événement présent et ponctuel qui oblitère l’histoire et ses tendances lourdes, longues et larges, comme l’arbre cache la forêt. Mais si Déo Niyonkuru est un vieux comme moi, force est de constater qu’il est affligé d’une « démagogite » aiguë.

Je me suis quand même appliqué à lire tout le reste de l’article, et deux ou trois fois plutôt qu’une. À part les écarts de langage qui polluent les quatre premiers paragraphes, le contenu de la seconde partie de l’article ressemble à ce que d’autres opposants répètent à satiété, et je n’ai rien contre ! C’est vrai qu’au Burundi comme partout ailleurs, le pouvoir corrompt, et que la liberté de la presse ou la liberté d’expression en général, est une digue contre les dérives du pouvoir, de tout pouvoir. Relevons en passant qu’au Burundi, cette liberté d’expression, même relative, existe plus que dans tous les régimes qui se sont succédés depuis 1962. Mais il en va de la liberté d’expression comme de toute autre bonne chose : si l’on en abuse, le remède peut se métamorphoser en poison. Il faut courageusement dénoncer la corruption et le règne de l’arbitraire, mais de façon crédible, en s’exerçant au bon usage de l’espace médiatique et en se souvenant qu’un bon chauffeur doit appuyer sur les freins aussi souvent sinon plus que sur l’accélérateur. C’est Camus qui disait que le besoin d’avoir raison à tout prix est « la marque d’un esprit vulgaire », ou totalitaire : tout le contraire de l’esprit démocratique qui devrait, petit à petit, avoir droit de cité dans notre pays.