À qui profiterait une nouvelle guerre au Burundi ?

Quoiqu’il y ait un proverbe kirundi qui dit : « Indwano itaguhitanye iraguhitaniza » (si la guerre ne t’emporte pas elle te rapporte), il serait peut-être illusoire de penser qu’une guerre déclenchée par ce durcissement indu des positions suite aux élections communales du 24 mai dernier rapporterait quelque profit à ceux qui se pensent avantagés par un éventuel conflit armé. Au contraire, le Burundi risque de faire deux pas en arrière dans son cheminement vers la démocratie et la paix si rien n’est fait pour éviter ce conflit.

Nul n’ignore que l’élection du président de la République au suffrage universel devait être le couronnement d’un processus de paix visant à créer les conditions d’une véritable démocratie au Burundi. Des efforts déployés par beaucoup d’acteurs tant nationaux qu’internationaux avaient permis de mettre sur pied des institutions transitoires, sur fond de partage des reines du pouvoir, dans une visée justement préparatoire à l’avènement d’une démocratie qui tienne compte des réalités politico-ethniques de ce pays.

Or, il est devenu très clair que les partis qui ont perdu les élections communales du 24 mai 2010 ont adopté une position très radicale vis-à-vis des résultats de ces élections : dénonciation de « fraudes massives », exigence de dissolution de la CENI (Commission Électorale Indépendante), retrait des candidatures à la présidentielle, appel au boycotte des présidentielles et des législatives, retrait de leurs élus aux conseils communaux, déclaration de la non-reconnaissance d’un président élu à la suite d’une élection à candidature unique….Ces positions ont été promues publiquement par des manifestations publiques, par diverses conférences de presse, divers communiqués de presse, diverses lettres aux autorités tant burundaises et régionales qu’internationales.

Du côté des partis qui ont gagné les communales du 24 mai 2010, un mutisme quasi total s’est installé. L’organisation de la suite des élections par la CENI a continué de plus belle comme si les revendications des partis qui se sont regroupés désormais sous ce qu’ils ont appelé « L’Alliance des Démocrates pour le Changement – Ikibiri » (ADC-Ikibiri) n’avaient aucune chance d’être écoutées. Dans quatre jours, les partis dits de la « mouvance présidentielle » pensent gagner sans aucune difficulté, c’est-à-dire sans aucune compétition, l’élection présidentielle.

Une telle minimisation de l’opposition est de nature à déboucher sur un conflit politique armé et ce conflit risque à son tour de réveiller les démons ethniques dont le sommeil n’est nullement un coma profond. Ce qu’on appelle la « communauté internationale » n’a aucune garantie à offrir pour la paix d’un peuple qui échoue à prendre en mains ses destinées. Ses interventions sont toujours post choc et tardives. Et lorsqu’un conflit de ce genre éclate, c’est toujours le « bas peuple » qui paie le plus grand prix.

Il nous semble donc urgent et nécessaire de créer un cadre visant à écouter les revendications des partis de l’ADC-Ikibiri avant l’élection présidentielle prochaine. Celle-ci serait reportée, à cet effet, à une date ultérieure, afin d’assurer à la démocratie et à la paix au Burundi, une réelle chance. Il en va de la responsabilité et de la crédibilité des dirigeants burundais actuels de ne pas jeter à l’eau les efforts déployés, depuis près d’une décennie, par de nombreux acteurs publiques, en vue d’asseoir une paix réelle et un cheminement démocratique crédible au Burundi.

Il est également tout à fait clair que le fait de créer un cadre de dialogue et d’écoute ne présage pas de la vérité des revendications des partis de l’ADC-Ikibiri, ni une remise en cause de toute la planification des élections par la CENI. Ce cadre viserait à leur tendre une oreille aussi attentive que possible spécifiquement sur les aspects publiés à l’origine de leur malaise. Il nous semble évident que le gagnant des élections communales du 24 mai 2010 risque de rester toujours gagnant même après ce dialogue et cette deuxième victoire lui sera beaucoup plus assurée que celle sur laquelle il essaie de se cramponner par la force. Ce qui est probable aussi, c’est que s’il y a un conflit politique armé, le gouvernement actuel sera compté pour le plus grand responsable devant le peuple burundais qui a besoin non de la guerre mais de la paix. Créer un cadre d’écoute des revendications des partis de l’ADC-Ikibiri reste donc à l’avantage politique du gouvernement du CNDD-FDD.

Isaac Nizigama,
Ottawa-Gatineau,
Canada.